Pour le moment, il demeure un gamin émerveillé de 20 ans. Dans ce bistrot de Lausanne, Bastian Baker a cette décontraction qui est sœur de la chance. Le petit gars beau et adorable. Pas compliqué pour un sou.
Il dit le mot «cool» dans une phrase sur trois. Depuis le lancement de son CD, au début de septembre, ce qui était le buzz d’un jeune chanteur est devenu un succès confirmé et étonnant. On en est à plus de 6000 CD, auquel il faudra additionner les ventes en ligne. Des chiffres formidables pour un artiste helvète débutant.
Côté concerts, la tendance est aussi au beau fixe. Il est aisé de railler le public d’adolescentes qui hurlent à ses apparitions en Suisse romande, mais cela demeure impressionnant.
A la fin de septembre par exemple, pour une miniprestation promotionnelle dans un grand magasin lausannois, on a frôlé l’émeute: les organisateurs s’attendaient à 150 personnes, ce sont plus de 600 jeunes filles qui l’attendaient. Ça le fait marrer.
«En Suisse romande, on me demande si j’ai une copine. Outre-Sarine, pas du tout: on me parle de mes chansons, le public est nettement plus mélangé entre filles et garçons.»
Là-bas aussi, il marche bien et fait des premières parties de groupes folk rock comme les 77 Bombay Street. Le garçon de Villeneuve parle le suisse allemand, ce qui aide à son succès et aux interviews. «J’ai fait treize ans de hockey. On se retrouve dans des sélections avec des potes suisses alémaniques, des entraîneurs aussi. J’ai appris comme ça.»
S’il demeure encore parfois gauche ou intimidé dans sa façon de se mettre en scène entre les chansons (le côté «ça va?» un peu tarte en réaccordant sa guitare), tout disparaît dès qu’il s’y met: sûreté du timbre, voix droite, à l’aise avec l’instrument, présence.
Ses débuts aussi fracassants qu’inopinés ont déjà été racontés (L’Hebdo du 30 juin) à la façon des légendes. La rencontre de hasard avec un producteur immobilier, Patrick Delarive, alors qu’il chante au salon pour l’anniversaire de sa fille.
Delarive, épaté, n’y connaissant goutte, mais faisant confiance à son instinct. Il lui propose un contrat de production, invente une structure pour ça, Padprod, et se débrouille pour lui trouver une première partie au Caprices Festival de Crans-Montana. Le mouflet y sidère et fait taper dans leurs mains plus de 3000 personnes.
Pas à pas. Dès lors, ce sont les organisateurs de Caprices qui le prennent aussi sous leur aile pour les tournées et les contacts, à travers une nouvelle structure ad hoc, Caprices Factory.
«On y va pas à pas», explique Delarive. Le producteur rencontre le chanteur une fois par semaine, histoire de faire le point. «Ce qui concerne l’artistique est de son ressort. Nous avons fait son disque comme ça, c’est lui qui décidait de tout. Pour le reste, je discute des options générales prises, des idées pour la suite.»
La suite? Baker a un bon accent quand il chante en anglais. Une radio de Grande-Bretagne passe déjà l’une de ses chansons, les Britanniques lui trouvent un vague reflet australien dans la prononciation. «Moi qui adore le surf, la glisse, ça me va», sourit Baker. La question est simple: a-t-il une chance à l’international?
«Il y a des discussions, poursuit Delarive. On parle avec des distributeurs, des tourneurs, des managers aussi bien en France qu’en Grande-Bretagne, voire aux Etats-Unis. Nous ne sommes pas pressés ni empressés. On verra bien.
C’est vrai qu’il intéresse: la Suisse, avec ses trois cultures, est considérée comme un marché test. Pour que je rentre dans mes frais, il faudrait que Bastian vende au moins 20 000 copies!» La question d’un essai avec une chanson en français est aussi étudiée.
Concert à Paris. Il va en tout cas chanter à Paris cette semaine, dans le cadre du Festival & Convention du MaMA, destiné aux professionnels de la filière musicale. Le MaMA sert à l’échange et à la présentation d’artistes internationaux nouveaux.
Débats, conférences, ateliers accueillent durant deux jours producteurs, organisateurs ou programmateurs, au milieu de nombreux concerts, parmi lesquels on remarque Rover, Applause ou Caravan Palace. De nouveau, Baker a eu un peu de bol.
La Neuchâteloise Olivia Pedroli s’est décommandée et il y avait une soirée de libre au Café La Cigale: Baker y sera le vendredi 21 octobre.
Il a aussi bénéficié d’un soutien inattendu. Sur le compte Facebook officiel de Mylène Farmer, il y a deux semaines, un post «Ecoutez Bastian Baker» a été très suivi par les milliers de fans de la chanteuse. Lui s’en amuse: «D’après ce qu’on m’a dit, c’est vraiment elle qui gère son compte, alors...»
S’il garde les pieds sur terre, l’expérience du sport y est pour quelque chose. Raphaël Nanchen, de Caprices Factory, et l’un des fondateurs du festival valaisan, le souligne: «Faut voir comme il se prépare avant un concert, comment il s’échauffe en courant derrière la scène.»
Baker confirme le lien: «Pour moi, le hockey, ça m’a appris plein de choses. Etre à l’heure, bien avant l’entraînement ou le match, plus une concentration. Surtout, on ne gagne pas toujours.» Un rapport à la foule, enfin: «C’est encore sur des patins que j’ai eu le plus de public.
Un jour, à Montréal, avec une sélection de Romands dans un tournoi pour juniors, on a joué avant les Canadiens au Coliseum. Il y avait 15 000 personnes. J’en ai encore des frissons.». Son père, Bruno Kaltenbacher, a fait une belle carrière en ligue nationale. Dans la famille, glace et musique n’ont jamais été ennemies.
«J’ai commencé à chanter jeune: à Villeneuve, si tu ne faisais partie du chœur des écoles, t’étais un blaireau. Il y avait un spectacle chaque année. J’ai réussi à être parfois soliste pour une chanson.»
Bande des J. Il a ce goût de la compétition, Baker, ou l’envie de progresser, si l’on préfère. S’il revendique son goût pour «toute la bande des J, Jack Johnson, Jason Mraz, Justin Nozuka», il est plus à vif qu’on ne le croit, s’écorche vite aux premières critiques négatives, fadeur ou guimauve, que succès et sourire lui valent.
«Il n’y a pas que des chansons heureuses sur mon disque.» Il reparle hockey, pour évoquer Peter Jaks, copain de son père et grand joueur, qui s’est jeté sous un train il y a quelques jours. Un ange passe dans ses yeux. Son disque s’appelle Tomorrow may not be better, demain pourrait ne pas être meilleur.
Il le sait. En attendant, Bastian Baker prend ce qui vient.
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