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Iran: jours tranquilles chez les ayatollahs

Par Serge Michel - Mis en ligne le 02.04.2009 à 06:00

Loin des clichés d’une population vivant dans la terreur d’un système religieux, une majorité d’Iraniens semble s’être accommodée de la République islamique, soit parce qu’elle en profite, soit parce qu’elle y a taillé son espace de liberté.

Il se passe toujours quelque chose en République islamique. Ces jours de printemps sont consacrés aux visites de famille pour Nowrouz, le nouvel-an persan (21 mars). Peu avant, c’était Arbaïn, les 40 jours du martyre de Hossein que vénèrent les chiites (décapité en 680 après J.-C.). Au début de février, la révolution islamique fêtait son 30e anniversaire avec des défilés militaires et un grand festival de cinéma. Bientôt, à la fin de mai, on célébrera la mort de la fille du Prophète, Fatima Zahra «la resplendissante», puis celle de l’ayatollah Khomeiny, le 3 juin, quelques jours avant les élections présidentielles.
 
A chaque occasion, les rues se remplissent d’une foule débonnaire. A Téhéran, durant le jour anniversaire de la révolution, j’ai vu des familles déambuler autour de la place Azadi (Liberté), autant pour apercevoir une réplique gonflable du lanceur de satellite, la dernière fierté nationale, que pour acheter des fruits et légumes particulièrement bon marché. Le clou du spectacle ne fut pas le discours du président Ahmadinejad, dans lequel il semblait tendre une main aux Etats-Unis, mais le passage en rase-mottes d’hélicoptères qui ont lancé des fleurs sur la foule. «Je ne suis pas forcément d’accord avec le gouvernement, mais je viens chaque année. C’est tout de même notre révolution!» m’a dit une jeune fille en ramassant des œillets. Sur le chemin du retour, avenue Jomhouri Islami (République islamique), une bande de jeunes gens hilares et dont les tenues occidentales auraient en temps normal fait sourciller les bassidjis (volontaires islamiques) défilaient poing levé en hurlant: «Mort à l’Amérique, mort à Israël.» Cela sentait la fumisterie, mais les policiers, du coup, ne pouvaient rien dire.

Une semaine plus tard, à Qom, lors des processions d’Arbaïn, je suis tombé sur un jeune homme originaire d’Ahwaz, ville frontière de l’Irak, venu pour l’occasion dans la ville sainte avec sa classe. Il plaisantait au téléphone avec sa petite amie, restée à Ahwaz, tout en se fouettant le dos pendant la procession. Une fois dans l’immense cour de la mosquée, il s’est mis à pleurer de bon cœur à l’évocation de Hossein décapité lors de la bataille de Karbala.

Tout se passe comme si l’Iran était rassemblé en permanence, pour des occasions tour à tour tristes ou joyeuses, suivant la mécanique bien huilée de son propre calendrier (qui vient d’entrer en 1388), indifférent aux pressions internationales que suscitent son programme nucléaire et jusqu’à la main tendue par Barack Obama le 19 mars dernier, finalement bien plus serein que ne le laissent supposer les médias internationaux. Depuis trente ans, les journalistes occidentaux mettent l’accent sur les failles du système ou ses aspects les plus répressifs – et sans doute moi aussi, lors des trois ans que j’ai passés à Téhéran entre 1999 et 2002. Ils interrogent le plus souvent des gens qui leur ressemblent ou dont ils apprécient les propos, des intellectuels laïcs, des étudiants rebelles, des femmes qui mettent en cause l’orthodoxie islamique. Du coup, l’Iran qu’ils décrivent serait toujours «sur le point d’imploser».

Autoritaire, pas totalitaire. Ce faisant, les journalistes passent à côté de l’essentiel: le système, autoritaire mais pas totalitaire, a trouvé son rythme de croisière et emporte plus d’adhésion parmi la population qu’on ne pourrait le croire. Il aide les pauvres et autorise les riches à s’enrichir plus encore, et même à s’amuser comme ils l’entendent, pourvu qu’ils ne se mêlent pas de politique. La majorité des Iraniennes et des Iraniens se sont accommodés du système, soit parce qu’ils en profitent, soit parce qu’ils s’y sont creusé leur espace de liberté. C’est une sorte de modèle chinois, sans la liberté des mœurs qu’on observe à Pékin, ni surtout l’incroyable boom économique chinois. L’économie iranienne reste rentière du pétrole, qui a drainé des milliards à Téhéran ces dernières années et permet au pays de considérer, pour le moment, la crise mondiale et la globalisation avec nonchalance.

Aucun indice d’implosion. Une certaine harmonie règne ainsi entre un gouvernement islamique et une population profondément religieuse, qui n’est pas insensible au ton nationaliste de ses dirigeants dans l’affaire du programme nucléaire et se réjouit de voir l’Iran en position de force, désormais courtisé par les Etats-Unis, alors que ses deux voisins (Irak et Afghanistan) sont sur la touche pour plusieurs années encore.

Car, en ce printemps 2009, on cherche en vain l’ébullition ou les indices d’une implosion. Quelques jours après l’anniversaire de la révolution, je suis allé faire un tour du côté du mausolée de l’imam Khomeiny, à la sortie sud de Téhéran. Aucun signe de fanatisme, mais des familles qui pique-niquaient sur la pelouse, heureuses de rendre ainsi hommage au fondateur de la République islamique. «Khomeiny avait reçu son pouvoir d’une source divine, alors, il pouvait conquérir le cœur des gens, explique un père de famille, tailleur de son état, qui vient là une semaine sur deux manger sur l’herbe. Ce que j’admire le plus en lui, c’est sa foi. Il n’avait peur de personne, sauf de Dieu. Et nous-mêmes, désormais, n’avons peur d’aucun pays, même des Etats-Unis.»

Juste à côté, c’est l’immense cimetière de Behesht Zahra où sont enterrés des dizaines de milliers de victimes de la guerre déclenchée par l’Irak en 1980. Le vendredi est le jour où les familles qui viennent se recueillir, parfois même pique-niquer sur la pierre tombale de leur fils ou de leur père. Dans une allée de tombes de soldats inconnus, j’ai fait cette rencontre étonnante. Fereshteh a 22 ans. Elle est photographe de mariage. Mais, tous les vendredis depuis quatre ans, elle vient le matin à Behesht Zahra et nettoie ou repeint des tombes jusqu’à la tombée de la nuit. «C’est grâce à ces martyrs et à leur sang qu’on vit bien aujourd’hui en Iran, dit-elle. Notre bonheur, notre tranquillité, on les leur doit. J’entretiens leurs tombes et ils m’aideront dans l’autre monde. Ils seront mes amis.» Fereshteh n’avait pas de prédisposition mystique. Elle n’aime pas la politique. Elle ne vient pas d’une famille conservatrice et n’a perdu aucune membre de sa famille, ni aucun ami proche durant la guerre. « Un jour, dit-elle, mon père est tombé malade. J’ai vu des martyrs en rêve. Je leur ai dit que, si mon père guérissait, j’irais m’occuper de leurs tombes chaque semaine. Mon père a guéri.»

L’échec américain. Il n’y a pas si longtemps, les Etats-Unis parlaient encore de regime change en Iran et cherchaient désespérément une opposition crédible au sein de la diaspora. Ils n’ont rien trouvé. Il y eut, un temps, les Moudjahidin du peuple, mouvement issu de la révolution et qui a souffert de la répression, mais a perdu tout soutien populaire en Iran en raison de ses prises de position incompréhensibles aux côtés de Saddam Hussein et de la transformation du mouvement en une secte absurde et terroriste. Il y avait aussi Reza, le fils du shah, qui menait grand train à Washington et se pavanait sur les chaînes iraniennes de Los Angeles. Entre peste et choléra, ils ont compris que la solution iranienne était... en Iran.

Vague réformatrice brisée. Sur place pourtant, la vague réformatrice qui soutenait le président Khatami (1997-2005) semble s’être brisée sur le sable. Prenez les jeunes, le plus souvent représentés par les journalistes étrangers comme le fer de lance du changement et de l’ouverture. Il est bien sûr impossible d’en présenter un échantillon parfait. Il y a encore, ici et là, des protestataires sur les campus et des blogueurs qui finissent en prison. Pour une séance de pose et un dialogue en profondeur au bord de la piscine, nous avons rassemblés cinq jeunes, tous âgés d’une vingtaine d’années. Fils d’ingénieurs ou de marchands, ils terminent leurs études, les filles en beaux-arts (miniature, décoration) et les garçons en informatique.

Morceaux choisis:
– Ici, vous vous sentez libres ou opprimés?
– On a la liberté que l’on veut. Je n’ai jamais voulu quitter l’Iran. Je vis ici, je me suis habituée (Mahsan, une fille).
– J’aime aller de temps en temps à l’étranger, à Dubaï, en Turquie, en Malaisie, en Azerbaïdjan et même au Canada. Chaque fois que je reviens, je me sens bien. Il n’y a rien de semblable à l’Iran (Elham, une fille).
– Qu’est-ce que vous aimez tant ici?
– Les relations humaines. Les gens sont attentifs et amicaux. On est très proches les uns des autres (Arzaneh, une fille).
– Et puis, la vie est bon marché (Mahriar, un garçon).
– On n’a pas de disco, mais des fêtes fantastiques. Mon oncle a vécu aux Etats-Unis pendant trente ans. Quand il est revenu, il a dit: «Waow!» Il y a rien de tel là-bas. On a le problème du hedjab (foulard), mais, de nos jours, les parents sont d’accord pour les relations entre filles et garçons (Elham).
– J’aime le truc des voitures (Yashar).
– C’est quoi, le truc des voitures?
– Tu roules, tu donnes ton numéro à une fille dans une autre voiture, elle te rappelle, tu t’amuses. Tu peux avoir plusieurs histoires en même temps. De nos jours, c’est difficile de trouver une fille de 16 ans jolie et encore vierge.
– Vous participez aux cérémonies religieuses?
– Oui. C’est à l’intérieur de nous. On aime défiler pour l’imam Hussein. Mais on ne croit pas au hedjab (Mahriar).
– Ce qui ne veut pas dire qu’on veut se promener en bikini! (Elham)
– Vous faites le ramadan?
– Oui, j’aime bien jeûner. C’est une période joyeuse dans ce pays. J’adore les repas d’eftar (rupture du jeûne) (Mahsan).
– Je ne jeûne plus, mais je fais attention à ne pas boire d’alcool durant le ramadan (Yashar).
– Et vous allez voter?
– Non (unanime).




Tags: Reportage, Iran, Serge Michel, République islamique, libertés,

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