Fribourg ou le Tessin? Les artisans d’HarmoS retiennent leur souffle en regardant filer le délai référendaire dans ces deux cantons. S’il passe sans demande de dépôt d’ici au 28 mars, Fribourg sera le dixième canton à ratifier le concordat, cap nécessaire pour qu’il entre en vigueur. L’harmonisation s’enclenchera pour déboucher, d’ici à 2015, sur une structure et des exigences équivalentes dans l’école obligatoire suisse ainsi que sur la création de structures d’accueil extrascolaire.
Isabelle Chassot, à la fois conseillère d’Etat de ce canton de Fribourg et présidente de la CDIP (Conférence des directeurs de l’instruction publique) revient sur les enjeux de l’harmonisation scolaire.
C’est grâce à Fribourg qu’HarmoS pourrait entrer en vigueur. Contente?
Ce n’est que le 8 février, lorsque Nidwald a refusé HarmoS, que je l’ai réalisé. Pour moi, c’est non seulement réjouissant de voir mon canton adhérer au concordat, mais aussi de constater qu’il pourrait être celui qui permet sa mise en œuvre. Si, en revanche, un référendum se présente, j’y vois surtout la possibilité d’aller au devant des citoyens pour défendre et expliquer le projet que nous conduisons.
Comment expliquez-vous le peu de résistance rencontrée dans les cantons romands?
C’est là un paradoxe du concordat. Ses opposants l’ont toujours accusé d’être un élément centralisateur et d’enlever aux cantons leurs compétences en matière d’éducation. Si cela avait été vraiment le cas, les cantons romands l’auraient combattu dans un réflexe de minoritaire. Or, s’il parvient à passer le cap des 10 cantons pour entrer en vigueur, ce sera justement grâce à eux (Vaud, Jura, Neuchâtel, Valais et Genève l’ont ratifié, ndlr). D’ailleurs, les cantons romands vont plus loin encore, puisqu’ils adhèrent simultanément à la convention scolaire, qui porte la vraie ambition d’un espace régional d’éducation. Alors qu’HarmoS ne fait que généraliser les pratiques les plus répandues, pour ce qui est des structures par exemple.
Pourquoi HarmoS a-t-il suscité un tel débat de société dans la partie alémanique?
Cela est certainement dû à l’implication des collectivités locales. Dans beaucoup de régions alémaniques, ce sont encore les communes – et pas les cantons – qui engagent les enseignants. L’opposition à HarmoS vient de la crainte d’une réappropriation de l’école par un pouvoir central, sans faire de distinction entre la Berne fédérale et la Berne intercantonale.
HarmoS exige des structures d’accueil extrascolaire. Si les parents le demandent et que le besoin est démontré. N’y a-t-il pas un manque de coordination avec les initiatives similaires, repoussées par le Conseil national le 19 mars?
Il y a dans la démarche de quelques parlementaires un certain cynisme, pour ne pas dire un cynisme certain. Une sous-commission du National a travaillé sur les structures d’accueil à la suite du dépôt de nombreuses initiatives parlementaires. Dans le cadre des discussions, l’ensemble des partis, y compris celui qui lutte contre le concordat, nous a dit qu’HarmoS répondait déjà à ces besoins. A la CDIP, nous estimons que l’accueil doit être géré de manière locale, car les besoins diffèrent énormément d’une région à l’autre. A Fribourg par exemple, l’accueil peut prendre diverses formes qui vont de la structure collective à la maman de jour. Un article constitutionnel qu’on introduirait dans les dispositions sur la formation n’est pas nécessaire, cela ne doit pas être légiféré depuis Berne.
Comment s’échelonnera la mise en vigueur, après la dixième ratification?
C’est à ce moment que le compte à rebours de six ans pour son instauration s’enclenchera. Et les cantons qui l’adopteront par la suite seront soumis au même délai, probablement celui de la rentrée 2015. Ils ne devront pas installer tous les paramètres d’HarmoS en même temps. Certains aspects, comme l’apprentissage de l’anglais dès la 7e année (5e année selon le système actuel) ou la mise en œuvre des plans d’étude dans chaque région linguistique devront intervenir simultanément, étant liés à des moyens d’enseignement ou d’évaluation communs. C’est pour la rentrée 2011 que le plan d’études romand devrait entrer en fonction et un ou deux ans plus tard dans la partie alémanique. Il ne faut pas oublier une chose: dans l’école, les rythmes des réformes sont particuliers. Si on introduit un moyen d’enseignement en 1re primaire actuelle, il faut six ans avant que la volée arrive au cycle d’orientation et qu’on puisse placer les manuels suivants. Nous laissons les élèves terminer avec leurs moyens, afin de ne pas les désarçonner.
Lucerne, les Grisons, Thurgovie et Nidwald ont refusé le concordat en votation populaire. Que se passera-t-il avec ces réfractaires?
L’harmonisation scolaire a été voulue par 86% des citoyens suisses et tous les cantons en 2006. Cette obligation constitutionnelle concerne tous les cantons. Deux cas de figure sont imaginables. Dans le premier cas, la Confédération pourrait promulguer une déclaration de force obligatoire. Cependant, ce serait assez difficile pour elle d’arbitrer les différents intérêts.
Dans le deuxième cas de figure, et c’est pour moi le plus probable, la solution devrait venir des cantons eux-mêmes. Les raisons de leur refus d’HarmoS sont plus diverses qu’il n’y paraît. On sait que, à Lucerne, c’est l’instauration d’une 2e année d’enfantine qui a posé problème. Lorsque tous les cantons auront passé par la phase de ratification, nous examinerons la situation et j’attends de ceux qui ont refusé qu’ils proposent des voies pour atteindre l’harmonisation souhaitée par le souverain.
Les standards constituent la nouveauté d’HarmoS. Comment seront-ils mis en place?
La CDIP a collaboré avec des consortiums scientifiques pour les élaborer. Dès que le concordat entrera en vigueur, nous les mettrons en consultation. Ils seront ensuite soumis à l’assemblée plénière de la CDIP. Ces standards constituent l’assurance qualité de l’enseignement: ils serviront de tests de référence, afin de vérifier que les élèves atteignent les objectifs fixés.
Développerez-vous des standards pour d’autres branches?
Nous avons toujours dit que d’autres pourraient venir. Nous avons commencé par nous concentrer sur les quatre domaines principaux, parce que c’est un travail très exigeant. A l’avenir, nous pourrions développer des standards de contenus, par exemple en sport, en informatique ou même en musique. Concrètement, nous indiquerions ce que le sport doit comprendre en termes d’objectifs d’enseignement, comme des éléments liés au mouvement, à l’hygiène de vie ou à la nutrition. Ces standards sont moins contraignants en termes de mise en place que ceux que nous élaborons actuellement, mais ils permettent également une harmonisation.
HarmoS aura marqué votre présidence à la CDIP. Allez-vous conserver ce poste?
J’ai été élue en 2006 pour quatre ans. Je suis rééligible, mais je n’ai pas encore pris ma décision. Je pense le faire d’ici au 30 septembre, afin de donner le temps à une éventuelle succession de se préparer. C’est un mandat passionnant, mais extrêmement lourd à porter. Ce sont 20% de temps de travail qui ont été ajoutés à ma charge de conseillère d’Etat, que je dois notamment prendre sur les week-ends. Si HarmoS se trouve en mauvaise posture, je ressentirai la responsabilité de rester pour l’accompagner. Mais, s’il se présente bien, ce dont j’ai la conviction, je me sentirai plus libre dans mon choix.
Après vous, doit-on attendre un Alémanique à la tête de la CDIP?
J’ai fait suite à deux présidents alémaniques, le dernier romand était Jean Cavadini de 1986 à 1992. Lorsque j’ai été élue, les questions de langues étaient au cœur du débat de l’éducation, c’est un des motifs pour lesquels mes collègues alémaniques ont souhaité, à la tête de la conférence, un Romand, mais qui parle l’allemand... J’ai accepté ce mandat aussi parce que la CDIP est très attachée à la diversité linguistique et culturelle. Après moi, on instaurera certainement une alternance avec un Alémanique.
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