Brian Fitsgibbon n’en revient pas. L’air hagard, il contemple le hall de Kaupthing, la première banque islandaise, pour laquelle il travaille comme traducteur depuis un an. A côté d’une fontaine luxuriante, debout sur les dalles de marbre noir, il tente de raconter clairement son histoire.
«Je viens d’être viré. Tout le département où je travaillais n’existe plus. Dès ce soir, c’est terminé. Je ne reviendrai pas demain, je ne pourrai même plus consulter mes e-mails professionnels. Je ne sais pas ce que je vais faire. Peut-être dormir, je ne sais pas.» La violence du choc asséné à Brian est à la hauteur de ce que vit l’Islande depuis trois semaines: un véritable cauchemar.
Tout avait pourtant bien commencé. En 2000, le système bancaire est privatisé: l’île devient un petit paradis. Les trois premières banques islandaises – Kaupthing, Glitnir et Landsbanki – attirent massivement les fonds étrangers et ne cessent de grossir. Mais cette croissance est dangereuse: la majorité des capitaux est aux mains d’une trentaine de chefs d’entreprise ambitieux qui multiplient les investissements risqués.
«La Banque Glitnir, par exemple, a les mêmes propriétaires que le groupe agroalimentaire Baugur, et qui détient aussi 365 Media (chaînes télévisées) ainsi que le journal Frettabladid», détaille Arna Schram, journaliste au quotidien économique Vid-skiptabladid. Les autorités de surveillance n’ont rien fait pour empêcher cette concentration. Un laisser-faire qui conduit aujourd’hui le pays à la catastrophe. «Les actifs des trois premières banques représentent près de dix fois le montant de notre PIB, explique Gylfi Magnússon, professeur d’économie à l’Université d’Islande. Le secteur financier était trop grand par rapport à l’économie réelle.»
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Profil
Capitale Reykjavík Population 310 000 habitants, dont près de la moitié vit dans la capitale Superficie 102 950 km2, soit 2,5 fois la taille de la Suisse Monnaie Couronne islandaise (1 CHF correspond à environ 101 ISK) Croissance économique 4,9% en 2007 Salaire moyen Environ 5000 francs suisses Taux de chômage Moins de 2% | Avalanche. Pris dans la tempête financière mondiale, le système bancaire islandais n’a pas pu résister à l’avalanche. Les trois principales banques ont dû être nationalisées pour éviter la banqueroute. Elles ont déjà licencié plus de 600 personnes, un chiffre incroyable dans un pays dont le taux de chômage oscille entre 1 et 2%. La Bourse de Reykjavík, impuissante, a dû fermer ses portes pendant plusieurs jours pour éviter le marasme, et fonctionne maintenant au ralenti.
La couronne islandaise, délaissée par les investisseurs, a perdu près de 60% de sa valeur. L’inflation grimpe: au mois d’octobre, le prix des aliments a encore augmenté de 4,3%. «Nous avions déjà une inflation très élevée, à environ 15%. Mais là, c’est pire, s’alarme Johannes Gunnarson, président de l’association islandaise des consommateurs. La facture des importations a presque doublé, ce qui est une catastrophe dans un pays comme le nôtre; nous achetons presque tout à l’étranger. Je n’ai jamais vu une chose pareille. Comment allons-nous faire pour survivre?»
Son inquiétude est d’autant plus justifiée que, depuis dix ans, les Islandais vivent à crédit. La classe moyenne a profité des prêts en monnaies étrangères proposés par les banques pour s’acheter des grosses voitures et de belles villas. Les Islandais sont donc surendettés, et les Range Rover qui peuplent les rues de la ville sont maintenant surnommées Game Over. En cause: la dévaluation de la couronne, qui double, voire triple, le montant des remboursements mensuels.
Ludvik Jonasson fait partie des milliers de victimes de cette situation. Ce chef d’entreprise est l’un des nouveaux riches qui ont investi la banlieue de Reykjavík. Avec un logement très design, deux voitures et trois motos, il incarne la société de consommation islandaise de ces dernières années. Mais la crise l’oblige à freiner ses ardeurs. Il a perdu des millions de couronnes dans la nationalisation des banques. Le crédit de son splendide appartement en bord de mer a doublé en quelques jours. Quant à la construction de sa nouvelle villa, elle est arrêtée jusqu’à nouvel ordre. Et ce n’est pas le seul genre de problèmes que les Islandais devront affronter.
La situation de Renato Grünenfelder est un bon exemple du chaos qui règne à Reykjavík. Son entreprise, la deuxième chaîne d’hôtels du pays, est actuellement dans l’impossibilité de fonctionner. «Depuis le 7 octobre, mes clients ne peuvent plus me payer, affirme ce Suisse émigré en Islande depuis dix ans. Nous travaillons en majorité avec des agences de voyages et des compagnies aériennes étrangères. Les banques suisses, hollandaises ou danoises refusent désormais les transactions vers l’Islande. Tout est bloqué, car, légalement, Landsbanki ou Glitnir n’existent plus. Je ne sais même pas comment je vais payer mes employés à la fin du mois.» Pour garder le moral, lui et son équipe ont fabriqué une banderole, qu’ils ont accrochée aux fenêtres de leur immeuble. Le message est porteur d’espoir: «Don’t worry, be happy».
Pétition «Nous ne sommes pas des terroristes» S’il est une chose qui blesse les Islandais, c’est bien qu’on les discrédite. Le 8 octobre, Gordon Brown plaçait l’Islande sur la liste officielle des pays terroristes, aux côtés de la Corée du Nord et de l’Iran. A l’origine de cette décision se trouve un désaccord d’envergure au sujet de la banque en ligne Icesave, filiale de Landsbanki, désormais nationalisée. Le Royaume-Uni souhaite que l’Islande garantisse les comptes des quelque 300 000 clients britanniques de cette institution. Mais Reykjavík ne l’entend pas de cette oreille... Le premier ministre anglais a donc invoqué la législation anti-terroriste de 2001 pour geler les actifs de Landsbanki en Grande-Bretagne. Blessés dans leur amour-propre, les Islandais ont lancé une pétition intitulée «Nous ne sommes pas des terroristes», déjà signée par plus de 40 000 personnes. Selon la télévision nationale (RUV), le montant demandé par l’Angleterre à l’Islande serait, en proportion de la population, trois à quatre fois plus élevé que celui réclamé à l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. • MM |
Sourires. L’optimisme semble en effet être le mot d’ordre de la population islandaise. Dans les rues enneigées de Reykjavík, dans les piscines à eaux chaudes de la ville, dans les restaurants de poisson, dans les boutiques huppées, aucune panique n’est visible. Beaucoup ont perdu des millions, mais ils n’ont pas l’air de s’angoisser pour autant. Ils sourient et répondent invariablement que «tout ira bien».
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Trois questions
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Gunnar Haraldsson. Directeur de l’Institut des études économiques de l’Université d’Islande. |
Avez-vous été surpris par la crise? Je savais que nous avions des problèmes. Une telle croissance n’était pas soutenable pour un aussi petit pays. Mais, comme tout le monde, je ne m’attendais pas à un tel effondrement.
Selon vous, qui sont les coupables? Le problème des subprimes n’a pas été favorable à l’économie du pays. Mais ce qui a joué un rôle prépondérant, c’est surtout la concentration des capitaux: les banques étaient détenues par des hommes d’affaires qui possédaient aussi des industries, des entreprises à l’étranger, des groupes de presse… Ce sont ces «nouveaux Vikings», qui ont en partie provoqué l’éclatement de la bulle bancaire, et déclenché un «effet domino», propageant la crise à l’ensemble du pays. Et puis personne, ni la banque centrale ni les politiques, n’a réagi quand tous les feux ont passé au rouge.
Comment l’Islande peut-elle s’en sortir? Le plus important est de rétablir la confiance des Islandais et des investisseurs étrangers. Ensuite, il faudra mettre en place une nouvelle politique monétaire. Pourquoi ne pas négocier avec l’Union européenne? On ne peut pas recommencer avec la couronne. L’euro serait une bonne porte de sortie. • MM
| Jesse Byock est un photographe américain qui vit depuis plus de vingt-cinq ans en Islande. Pour lui, la mentalité islandaise prend racine dans l’histoire du pays. «La pénurie est un concept très présent chez les Islandais: c’était un petit peuple de pêcheurs, qui avaient tout juste de quoi manger, explique-t-il. Ils ont l’habitude de se battre. Alors, pour eux, quoi qu’il arrive, la vie continue.»
Mais tous ne sont pas aussi insouciants, et l’ampleur de la crise fait se réveiller les consciences. The Grapevine, journal gratuit, note dans un éditorial rageur: «En tant que nation, nous sommes plus ou moins en banqueroute. Je ne cesse d’entendre que ce n’est pas le moment de chercher les coupables, mais je ne suis pas d’accord. Je veux (...) trouver les responsables.» A l’image de ce journaliste, quelques centaines d’Islandais ont donc pris l’habitude de se retrouver tous les samedis pour manifester devant le Parlement.
La semaine dernière, la chanteuse Björk a même rejoint le mouvement. Une pratique tellement inhabituelle à Reykjavík que le gouvernement a décidé, pour la première fois, d’octroyer des gardes du corps au chef de l’Etat. Malgré le vent glacé qui souffle sans relâche, femmes et hommes viennent timidement scander leur colère devant l’inefficacité du gouvernement. «Je suis là pour dire que nous en avons assez du silence.
Nous n’avons aucune information de la part des autorités», explique Sigurlaug Ragnarsdóttir, une torche à la main. Il est vrai que les rares apparitions télévisées du premier ministre, Geir Haarde, ne sont pas pour rassurer la population. Même l’accord conclu avec le Fonds monétaire international – le premier depuis 1976 à concerner un pays occidental – ne semble pas rétablir la confiance des habitants en leurs institutions. Conclu vendredi 24 octobre, il entérine un prêt de 2,1 milliards de dollars (2,5 milliards de francs) à l’Islande, un montant qui ne suffira pas à subvenir aux besoins de l’économie en détresse, estimés à environ 6 milliards de dollars.
Solutions. Alors, quelles solutions l’Islande peut-elle envisager pour sortir du marasme? «Nous pouvons retourner à nos activités traditionnelles, comme la pêche, qui représente 33% de nos revenus à l’étranger, note Jon Asbergsson, directeur du Centre islandais du commerce extérieur. Et puis il y a aussi notre industrie autour de l’aluminium ainsi que le tourisme et les nouvelles technologies.» A première vue, la liste semble intéressante. La reconversion d’une économie tournée vers la finance depuis près de dix ans n’est pourtant pas aussi facile.
D’abord, la pêche est limitée par les quotas censés protéger les espèces marines. De plus, l’activité est très modernisée: l’Islande ne compte plus que 5000 pêcheurs. Côté tourisme, la saison est courte, températures locales obligent. Sans compter que les habitants de l’île ne le voient pas toujours d’un très bon œil, comme ce membre de l’administration islandaise, qui avoue: «Je n’ai pas forcément envie que les vacanciers envahissent nos parcs.» Face à un avenir morose, reste une solution: partir. Skuli Juliusson, étudiant en photographie, y songe. «Je vais probablement aller vivre à l’étranger, dit-il lentement. Aux Etats-Unis ou dans les pays scandinaves, je ne sais pas encore.» Ses amis sont d’accord: «Nous ne voulons pas payer pour les erreurs des autres», expliquent-ils. La majorité des Islandais parle anglais couramment; il ne leur sera pas difficile de s’adapter ailleurs.
Privée de toute sa force de travail, que deviendra l’Islande? «Il ne reste plus qu’à attendre, pense Arni Thorarinsson, écrivain islandais vivant à Reykjavík. Ces dernières années, nous avons perdu la tête. Nous avions trop d’ambition, et nous sommes tombés dans un consumérisme excessif qui a conduit à notre perte. Maintenant, on se réveille, et tout va mal. Pour nous en sortir, il faut se rappeler de qui nous sommes vraiment. Conformément à la loi de la gravité, tout ce qui monte doit redescendre un jour.»
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