L'Hebdo;
1994-03-03 GéNOCIDE JUIF Israël saura-t-il devenir un Etat comme les autres?
De sa fondation aux récents accords de Gaza-Jéricho, l'Etat juif n'a jamais cessé de s'élaborer à l'ombre du Génocide. Un livre monumental de Tom Segev traite de «la manière dont les amères vicissitudes du passé continuent à modeler la vie d'une nation».
Michel Audétat
On a tendance à l'oublier: ce n'est qu'à partir du début des années 80 que la mémoire du Génocide est devenue le thème omniprésent de la vie israélienne. Aujourd'hui, on peut constater combien il a envahi la vie culturelle du pays: il inspire le théâtre, le cinéma, les romans d'une nouvelle génération d'écrivains. Et pas un jour ne se passe sans qu'il en soit aussi question dans la presse, à la télévision, un peu partout. Pour le jeune Israélien, la connaissance de la Shoah représente actuellement 20% du programme d'histoire aux examens de fin d'études.
Désormais, le Génocide apparaît ainsi comme une composante essentielle de l'identité israélienne. Une référence obligée dans tous les débats où cette société fonde ses valeurs. Mais aussi l'objet d'un culte du souvenir, avec ses musées, mémoriaux et commémorations, qui ne s'est pas développé sans produire ce que le survivant des camps et historien Saül Friedländer a désigné comme une «union du kitsch et de la mort».
Il n'en a pas toujours été ainsi. Quand il allait à l'école, dans les années 50, Tom Segev n'entendait jamais parler du Génocide. Fils de réfugiés allemands et communistes ayant fui le nazisme, il est né à Jérusalem, en 1945, et a grandi dans ce silence. «C'était comme un lourd secret de famille», dit-il dans «Le septième million»: un livre monumental, passionnant, qui a fait se lever une tempête de controverses lors de sa publication en Israël il y a deux ans.
Chroniqueur au quotidien «Haaretz», Tom Segev a été accusé de vouloir traîner l'histoire du sionisme dans la boue. Car cette somme prodigieuse, fondée sur des milliers de documents (dont certains inédits), ménage peu l'histoire officielle d'Israël mais l'éclaire de plusieurs manières. En explorant la blessure ouverte, avant même la création de l'Etat juif, par l'impuissance des sionistes de Palestine à sauver les victimes de l'extermination nazie. En examinant l'utilisation politique du Génocide à tous les moments clés de ces quarante dernières années (immigration massive des années 50, réconciliation avec l'Allemagne, procès Eichmann, guerre des Six Jours, Intifada et guerre du Golfe). Et en exposant cette «espèce de religion civique et nationale» qui a progressivement uni les citoyens d'Israël aux six millions de morts sans sépulture.
«Pour les Israéliens, l'histoire est une obsession. Ce sont les descendants d'une nation qui a rejeté le présent, et laissé l'avenir entre les mains de la foi ou du destin. Le passé devient ainsi objet d'idolâtrie.» Tom Segev voit là une menace pour Israël, une entrave qui l'empêcherait encore de devenir un Etat comme les autres: «Le septième million» traite de la manière dont les amères vicissitudes du passé continuent à modeler la vie d'une nation. Si le Génocide a imposé une identité collective posthume à six millions de victimes, il a aussi façonné l'identité collective de ce nouveau pays _ non seulement pour les survivants arrivés après la guerre, mais pour l'ensemble des Israéliens, aujourd'hui comme hier. C'est pour cela que je les ai appelés «le septième million».
Derrière ce titre aux résonances bibliques, on trouve un livre composé comme une fresque, et admirablement écrit. Son parti pris humaniste, c'est de vouloir défendre une politique capable d'affronter avec lucidité les épisodes les plus douloureux de cette histoire qui débute il y a une soixantaine d'années, quand Hitler accède à la chancellerie du Reich.
En examinant la presse hébraïque de l'époque, Tom Segev s'est aperçu que le «yishouv» _ la communauté juive installée en Palestine, sous contrôle britannique _ était parfaitement informé de la montée du nazisme et que sa victoire n'a pas été perçue comme une immense catastrophe. Beaucoup ont vu les persécutions comme une «punition» destinée à balayer les illusions des Juifs de la diaspora tentés par l'assimilation. Ben Gourion, qui allait devenir le premier chef d'Etat israélien, a pu souhaiter que la victoire d'Hitler devienne «une force fertile» pour le sionisme. On espérait alors qu'elle puisse provoquer une immigration accrue en Palestine.
Mais il est bien vite apparu que cette immigration devait être sélective. Dès l'été 33, des relations mal connues s'établissent entre l'Agence juive et le Reich. Les deux parties négocient un accord qui, en échange d'avantages économiques pour l'Allemagne, prévoit le «transfert» en Palestine de plusieurs milliers de Juifs allemands et de leurs biens. Les candidats au départ seront choisis. L'Agence juive va privilégier ceux qui répondent à son idéal: le pionnier type, un homme en bonne santé, ayant le goût de l'effort, convaincu du projet sioniste et désireux de travailler la terre.
Les Juifs de Palestine espèrent des pionniers mais accueillent surtout de simples réfugiés. Un an après la mise en place de ce système d'échange _ la «haavara» _ un rapport se plaint en ces termes: «Le matériel humain arrivant d'Allemagne est de pire en pire.» La présence d'invalides parmi ces immigrants est mise en cause. Mais on déplore aussi que près de la moitié d'entre eux ont exercé une profession libérale et rechignent à l'abandonner pour les travaux aux champs. Dans leur majorité, ces Juifs n'ont en effet pas quitté l'Europe par conviction sioniste mais parce qu'ils étaient persécutés. Il n'est alors pas rare que la presse de Palestine dénonce ce qu'elle prend pour leur «individualisme». Un terme dépréciatif apparaît pour les désigner: ce sont les «yekkes».
En Palestine, cette politique de marchandage avec l'Allemagne nazie sera défendue par la majorité travailliste du Mapai, et contestée par une opposition de droite. Elle durera jusqu'au déclenchement de la guerre. Ensuite, le sort des Juifs de Slovaquie, de Hongrie et de Roumanie donnera encore lieu à quelques négociations secrètes avec le Reich. Mais Tom Segev fait clairement apparaître que les dirigeants sionistes n'ont jamais voulu compromettre l'existence du futur Etat d'Israël en devenant une terre d'accueil pour les Juifs persécutés.
Son livre produit ainsi ce document troublant, signé par un militant sioniste de Pologne et daté du début 43. C'est-à-dire d'un moment où l'existence de la «solution finale» était déjà connue et prise au sérieux par l'Agence juive. L'auteur dit alors s'attendre à ce que plus de sept millions de Juifs soient assassinés et ajoute: «Nous devons malheureusement établir clairement que si nous sommes capables de sauver 10 000 personnes parmi les 50 000 personnes qui peuvent contribuer à la construction du pays et à la renaissance nationale ou bien un million de Juifs qui deviendront pour nous un fardeau ou au mieux un poids mort, nous devons nous restreindre et sauver les 10 000 qui peuvent être sauvées _ malgré les accusations et les appels du million de laissés-pour-compte.»
Une politique résolument différente était-elle possible? Tom Segev en doute: «Les dirigeants du «yishouv» auraient certes pu manifester davantage de compassion et d'intérêt pour le sort des Juifs d'Europe, mais leurs possibilités d'action étaient restreintes. Face au plan d'extermination nazi, ils se trouvaient dans l'impuissance.»
Cette impuissance peut se traduire en chiffres. Sur les neuf millions de Juifs européens, trois millions seulement ont survécu: «La plupart d'entre eux furent sauvés par la défaite allemande. D'autres furent épargnés, grâce à l'aide de différents gouvernements, d'organisations telles que le Joint Distribution Committee et de personnes au grand coeur dans pratiquement chaque pays _ les justes parmi les nations. Des opérations de sauvetage dramatiques eurent lieu, comme ce vol de la France à l'Espagne à travers les Pyrénées et ce convoi de Juifs qui navigua du Danemark jusqu'en Suède. Mais seul un petit nombre de survivants durent leur vie aux efforts du mouvement sioniste.»
A la fin de la guerre se produit le douloureux face-à-face entre les Juifs de Palestine et les survivants. Ces derniers parlent d'une «autre planète» dans la terreur de ne pas être crus, vivent la tragédie du survivant qui est, selon les mots d'Elie Wiesel, de devoir «raconter une histoire qui ne peut pas être racontée». Devant cette souffrance indicible, les Juifs de Palestine éprouvent des sentiments troubles où se mêlent la crainte d'y être confrontés, la stupéfaction devant l'horreur, une ancienne défiance encore vive à l'égard des Juifs de la diaspora, et une certaine culpabilité. Les uns et les autres traversent une profonde crise émotionnelle. En 1948, au moment de la guerre d'indépendance qui suit la création de l'Etat d'Israël, Ben Gourion évoque «une barrière de sang et de silence, d'angoisse et de solitude» qui s'est levée entre eux. Ce sont les années d'oubli du Génocide durant lesquelles beaucoup de parents n'en parlent pas à leurs enfants.
Dans le même temps, une question hante tout particulièrement la société israélienne. Les victimes des nazis se seraient-elles laissé exterminer sans se révolter? Une image obsède: celle des agneaux qu'on mènerait à l'abattoir. On la conjure par un culte de l'héroïsme juif qui deviendra inséparable du Génocide, et qui permettra aussi de ne pas parler du Génocide lui-même. Ce silence va durer jusqu'au début des années 50. Jusqu'aux négociations avec l'Allemagne de l'Ouest, destinées à obtenir des réparations, qui brisent un tabou de la société israélienne.
Pour beaucoup d'Israéliens, l'Allemagne de Konrad Adenauer n'était pas moins diabolique que celle d'Hitler. Dès la révélation publique de ces négociations, un violent débat s'engage. Ben Gourion et le Mapai voient se dresser devant eux une opposition menée par un orateur habile, tempétueux, théâtral, qui n'hésite pas à comparer les travaillistes aux nazis. «Empêchez cet autre Génocide des Juifs!» lance Menahem Begin devant la Knesset.
On pourrait croire le discours de Begin tourné vers le passé. Tom Segev montre qu'il balise pourtant l'avenir de différentes façons. D'abord par l'importance qu'il attribue au Génocide. Par sa manière d'en modeler la mémoire ensuite. Et, enfin, par sa volonté de l'inscire comme une expérience collective au fondement d'Israël. Avant de devenir premier ministre en 1977, Begin a ainsi pu, dès le début des années 50, annoncer cette «religion civique et nationale» qui ne commencera à prendre vraiment forme qu'avec le procès d'Adolf Eichmann.
Ben Gourion annonce la nouvelle le 23 mai 1960: les services secrets israéliens ont capturé, dans un faubourg de Buenos Aires, l'Obersturmbannführer Adolf Eichmann (l'équivalent d'un lieutenant-colonel) qui a joué un rôle décisif dans l'organisation du transport des Juifs vers les camps de la mort. Quand s'ouvre son procès, un an plus tard à Jérusalem, on découvre un monstre de taille moyenne, chauve, myope, ordinaire, et l'on entend ce préambule de l'avocat général Gideon Hausner: «Je ne me tiens pas seul devant vous, juges d'Israël, pour conduire l'accusation d'Adolf Eichmann. Six millions de personnes se trouvent à mes côtés...»
Ce ne sera pas le procès d'un homme, de son rôle précis dans l'extermination. Mais celui du Génocide juif dans son ensemble. Filmées par la télévision israélienne, les images nous sont connues: le défilé des témoins du Génocide, le récit des atrocités, les évanouissements dans la salle et, à la barre, une immense libération de la parole qui sert de «thérapie de groupe à la nation». Tom Segev décrit ce moment comme celui où débute «un processus d'identification avec la souffrance des victimes et des survivants». Dans un pays où l'esprit pionnier du sionisme décline, la référence à l'holocauste va servir à la production d'un nouveau ciment national. Il servira notamment à l'intégration des Juifs originaires des pays arabes (les séfarades) qui, jusque-là, étaient restés étrangers à la mémoire du Génocide.
«Le septième million» suit cette utilisation politique de l'holocauste par l'Etat d'Israël. «Nous ne voulons pas que les Arabes nazis viennent nous massacrer», déclare Ben Gourion pour défendre le projet nucléaire israélien. Quelques années plus tard, après la guerre des Six Jours de 67, le Génocide va aussi servir à justifier le refus de l'Etat hébreu de revenir à ses anciennes frontières. Puis l'argument sera utilisé par Shimon Peres, en 76, pour demander à son gouvernement l'autorisation d'intervenir à Entebbe. Et son ombre plane encore sur les débats ayant accompagné la guerre du Liban, celle du Golfe, ou ceux qui ont lieu aujourd'hui sur les récents accords de Gaza-Jéricho.
Dès lors, la question qui se pose est celle de l'héritage du Génocide. Deux grands courants se partagent ici: l'un chauvin et insulaire, l'autre universaliste. Les premiers considèrent que la tragédie s'inscrit dans l'histoire des persécutions du peuple juif, qu'elle n'a pas pour lui la même signification que pour les autres victimes (gitans, homosexuels, malades mentaux...). Ils la dissocient par là du reste de l'humanité et postulent ainsi «que le Génocide a prouvé la nécessité d'un Israël fort, et que l'échec des autres pays à sauver le peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale ne les autorise pas à rappeler aux Israéliens des impératifs moraux, tels que le respect des droits de l'homme».
Ce à quoi les seconds rétorquent qu'un autre enseignement peut être tiré du Génocide si on le considère comme un crime contre l'humanité, et non contre le peuple juif. C'était déjà la position de la philosophe Hannah Arendt dans son célèbre reportage sur le procès Eichmann («Eichmann à Jérusalem», récemment réédité en Folio/Histoire). Aujourd'hui, le livre de Tom Segev prolonge cette même perspective au bout de laquelle il y a la défense des droits de l'homme, dont ceux des Palestiniens.
Qu'Israël puisse devenir un Etat comme un autre conformément au projet sioniste de Théodore Herzl, qu'il puisse être perçu comme tel par la communauté internationale et ses voisins immédiats, voilà l'enjeu. Défini de la sorte, il occupe évidemment le centre des actuelles négociations sur l'accord Gaza-Jéricho. Pour l'écrivain israélien David Grossman, la paix à venir suppose que l'Etat hébreu renonce à cette «vision unidimensionnelle de l'enseignement à tirer de l'holocauste» dont il a fait son fonds de commerce. Dans un très beau texte publié par «Libération» en novembre dernier («Imaginer la paix»), il réclame des concessions qui ne sont pas seulement territoriales: «C'est aussi dans des régions entières de notre âme qu'il nous faut opérer un redéploiement et, parfois, une évacuation totale.» ·
M. A.
«Le septième million: les Israéliens et le Génocide». De Tom Segev. Liana Levi, 686 p.
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Pour essayer de comprendre le Génocide
Ces jours-ci, la mémoire du Génocide et ses enseignements font l'objet de très nombreuses publications. Parmi elles, «Exécuteurs, victimes, témoins» de l'historien américain Raul Hilberg était l'une des plus attendues. Venant plus de trente ans après «La destruction des Juifs d'Europe», ouvrage essentiel dont Tom Segev relève qu'il n'est toujours pas traduit en hébreu (l'analyse de Hilberg y souligne une certaine responsabilité des Juifs eux-mêmes dans le déroulement de la «solution finale»), ce nouveau livre ne décrit pas les machineries d'une extermination désincarnée, mais des hommes.
Il se présente comme une galerie de personnages débutant avec Hitler et ordonnés en un triptyque. D'abord les exécuteurs, occupés la plupart du temps à des tâches impersonnelles, rouages d'une immense entreprise. Puis les victimes au centre du livre: une communauté juive que Hilberg arrache à sa représentation habituelle de «masse sans forme» pour montrer qu'elle était au contraire «stratifiée de haut en bas en fonction de la richesse et des revenus, et dans beaucoup de cas ces inégalités comptèrent énormément». Et enfin les témoins, c'est-à-dire tous ceux qui n'étaient ni des criminels ni des victimes, et dont le rôle fut bien sûr ambivalent.
Elève de Raul Hilberg à qui il dédie son livre, Christopher Browning s'en tient lui à un petit groupe d'exécuteurs: les 500 réservistes du bataillon 101 de l'Ordnungspolizei qui fut envoyé en Pologne en 1942 et qui y participa à l'extermination des populations juives. «Des hommes ordinaires» est une étude de micro-histoire fondée sur des témoignages d'origine judiciaire où s'expriment les anciens du bataillon. Elle montre des hommes presque tous issus des milieux ouvriers ou petits-bourgeois de Hambourg, peu pénétrés par l'idéologie nazie, plus très jeunes, pères de famille et d'un profil rassurant: des «hommes ordinaires» qui ont pourtant déporté 45 000 Juifs et en ont assassiné 35 000 autres d'une balle dans la tête. Chose rarissime, la possibilité de ne pas participer à ces exécutions leur avait été offerte. Bien peu en ont pourtant profité.
C'est, avec virulence, le problème de la banalité du mal et celui de la servitude volontaire qui se trouvent une fois encore posés à travers cette étude. Dans sa préface à l'édition française, Pierre Vidal-Naquet souligne que «l'immense intérêt du livre de Christopher Browning est de montrer jusqu'à quel niveau, dans le cas de Hitler, s'étendait non pas seulement l'obéissance, mais ce qu'il faut bien appeler l'adhésion».
«Exécuteurs, victimes, témoins». De Raul Hilberg. Traduit de l'anglais par Marie-France de Paloméra. Gallimard, 363 p.
«Des hommes ordinaires». De Christopher R. Browning. Traduit de l'anglais par Elie Barnavi. Les Belles Lettres, 284 p.
L'arrivée d'immigrants à Haïfa, en 1948
Mai 1948. A la proclamation de la création de l'Etat d'Israël, une femme et son fils arrivent de l'Europe orientale dans un camp d'accueil
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