L'Hebdo;
2004-12-23 Istanbul, bientôt une Jérusalem en Europe?
Pluralité L'Europe ne voit dans la Turquie que l'islam. Mais le pays est une mosaïque religieuse inouïe qui plonge aux racines de la chrétienté. Voyage au pays des mille croyances.
On dirait que les croyants du monde entier, tous schismes confondus, se sont donné rendez-vous ici. On est au carrefour des continents, des civilisations et de deux mille cinq cents ans d'histoire, dans cette ville au triple nom: Byzance, Constantinople, Istanbul. Cette même cité, jamais sainte mais toujours sacrée, n'a cessé de se tourner vers l'Occident et frappe une nouvelle fois à sa porte. En elle, l'Europe ne voit que l'islam. Mais 40% des Turcs ne sont pas musulmans. Et encore, cet islam est multiple. Comme toutes les croyances de Turquie, il plonge ses racines dans la nuit des temps et souvent aux sources de la chrétienté. Visite guidée dans cette mosaïque de tous les cultes.
En descendant l'Istiklal, l'ancienne grand-rue de Péra au coeur du quartier européen de Beyoglu, apparaît l'archidiocèse des catholiques arméniens, l'une des deux cathédrales de la méga- pole. En contrebas, émerge la façade néo-vénitienne de Saint-Antoine-de-Padoue. Chaque dimanche, la messe catholique y est dite tour à tour en italien, en polonais et en turc. Chaldéens et coptes catholiques prient dans la chapelle. En prolongeant la balade, l'on découvre derrière le palais de Hollande le temple calviniste, plus ancien lieu de culte protestant d'Istanbul où jadis le patriarche grec Cyril Lukaris se convertit. Voici le temple anglican de Crimée et celui des Grecs protestants... Beyoglu abrite encore la plus vaste synagogue du pays, Neve Shalom et le Grand Rabbinat de Turquie. Tout au bout de l'Istiklal, enfin, une petite église melkite (de rite oriental mais rattachée à Rome) voisine avec l'église assyrienne de Sainte-Marie. Vous suivez? Prenons un peu de hauteur.
La tour Galata, ancienne «tour du Christ», offre une vue imprenable sur l'entrée du Bosphore et, de l'autre côté de la Corne d'or, sur les minarets de Sainte-Sophie, de la Mosquée bleue, de Suleymani et de la Yeni, rivalisant avec la croix par-delà les sept collines de l'ancienne Rome d'Orient.
Du haut de la tour Galata Du haut de la tour, à l'heure de la prière, rivalisent parfois les chants des muezzins et les cloches. Au loin, dans les brumes de la Marmara, la rive asiatique et ses gratte-ciel. Par temps clair, on aperçoit aussi l'archipel des îles aux Princes. Kinali l'Arménienne abrite le couvent de la Transfiguration. Les Grecs orthodoxes, qui ont colonisé l'îlot de Burgas, l'ont appelé Antigoni. Ici se dresse l'église de Saint-Jean-Baptiste, fondée par l'impératrice Théodora (842). Enfin, Büyük Ada recèle le couvent de Saint-Nicolas, un Anatolien né à Myra.
La tour Galata, c'est un panorama sur une ville globalisée depuis des siècles. Elle fut construite une première fois par l'empereur Anastase peu avant la chute de Rome (476). A ce moment, c'est l'empire romain d'Orient qui sauve la chrétienté. L'Anatolie est christianisée depuis longtemps: la Vierge a séjourné à Ephèse; Saint-Paul a évangélisé Antioche; et c'est à Nicée que s'est tenu le premier concile oecuménique (325). De Constantinople, l'empereur Justinien va reconquérir l'empire, de l'Espagne à la Perse et du Danube à l'Egypte. L'opulence de son règne (527-565) lui fait bâtir le plus gros édifice religieux de la chrétienté pour dix siècles: Haghia Sofia «merveille des merveilles» dédiée à la Sagesse (sophia en grec) et abusivement attribuée à une sainte du nom de Sophie.
Constantinople la chrétienne vivra mille ans. La ville ancienne témoigne encore de ses tourments: le pillage et les massacres opérés par les Croisés, puis le siège de l'Ottoman Mehmet II. Lequel, trois jours après sa victoire (le 29 mai 1453) s'en ira tout droit remercier Allah à Haghia-Sophia, transformée en mosquée. Ses premiers décrets concerneront la protection des chrétiens, dont il a besoin pour conserver la grandeur d'Istanbul. L'islam, ici, sera tolérant et éclairé. Les sujets de l'empire n'auront d'autres «nations» que leur foi, toutes égales devant la Sublime porte. Dès 1924, la République laïque d'Atatürk tentera d'effacer ces croyances. En vain.
Aujourd'hui, 60% des 70 millions de Turcs sont sunnites hanafis, la branche la plus libérale de l'islam, dont l'Etat turc finance les mosquées et paie les imams. Mais il y a tous les autres: 80 000 chrétiens, 1,2 million de crypto-chrétiens (non déclarés) et 40 000 juifs. Mais surtout plusieurs branches de soufis et plus de 20 millions d'alévis.
Confréries de soufis Non loin de Galata, les derviches ont conservé une salle de cérémonie («tekke»). Ces soufis-là sont de l'ordre des «mevlevi», l'une des plus importantes confréries du pays. Ils dansent, tournent et chantent dans leurs manteaux blancs jusqu'à l'extase, l'union mystique avec Dieu. Istanbul abrite une dizaine de confréries. Les «bektasi», chiites à l'origine, demeurent chamanistes; les «halveti» sont influencés par le soufi espagnol Ibn Arabî et estiment que le Bien et le Mal ne sont qu'illusions. Ascètes individualistes, provocateurs, leurs racines rejoignent dans la nuit des temps celles des fakirs indiens. Les soufis «kalender» vivent à moitié nus, inspirés par le bouddhisme et l'hindouisme. Quant aux «qaderi», ils se mutilent au poignard. Certains se rapprochent tellement de Dieu qu'ils n'en reviennent jamais...
L'alévisme, lui, qui concerne un tiers des Turcs, est à l'islam ce que le christianisme est au judaïsme: une religion en soi. Chiites en majorité, les alévis ont aussi conservé des rites préislamiques. Ils vénèrent Marie, prônent le matriarcat, refusent la polygamie. Ils ne suivent pas la charia, boivent de l'alcool et rejettent la violence. Mais il y a évidemment multitudes de sous-groupes. Les alévis «noïsari», apparus en Irak au IXe siècle, vénèrent Jésus, saint Pierre et surtout Ali, Dieu du feu et de la lumière, à la manière des zoroastriens perses; chez les alévis «kizilbas», les femmes sont égales aux hommes depuis le XVIe siècle. Quant aux «bektasi», très tolérants, ils furent influencés par les chrétiens des Balkans. C'était l'ordre favori des janissaires, la garde d'élite du sultan composée d'enfants arrachés à tous les villages de l'empire. La culture alévie reste vivace. A Istanbul, la célèbre chanteuse Gülcan Kaya fait vibrer les poèmes mystiques et libertaires du grand poète soufi Yunus Emre: «Pour jeûner et prier / J'ai bu du vin / Mon chapelet et mon tapis / C'est mon kopuz à six cordes» (petit luth).
Dans leurs voyages en Orient, Chateaubriand, Nerval et Loti ont décrit l'effervescence mystique de la ville, mais on peine à l'imaginer! Collée aux remparts de Galata, la petite synagogue italienne. Témoin du passé douloureux des Marranes (les «porcs» en espagnol), ces juifs convertis de force par les rois d'Espagne mais fidèles à leur foi. La Sublime porte s'ouvrira à eux, confiant leur protection aux Génois de Galata. Depuis lors, ils parlent italien. A ce jour, 96% des juifs de Turquie sont séfarades et leur langue est le judéo-espagnol (ladino). Il y a aussi les Karaïtes, des Turcs hellénophones convertis à une secte juive née en Irak au IXe siècle. Ou encore les «sabbataïstes» suiveurs du «faux messie» Tsevi et qui ont feint de se convertir à l'islam.
Réminiscences de schismes Non loin de la Corne d'or, le quartier de Fener abrite une cité dans la cité: le Patriarcat oecuménique de Constantinople et de la Nouvelle Rome, sorte de Vatican orthodoxe. C'est ici que vit le grand Patriarche Bartholomeos. Son pouvoir direct se limite aux diocèses turcs, à la Thrace, aux îles du Dodécanèse, à la Crête et au Mont-Athos (quatre millions de fidèles). Mais son autorité morale imprègne tout le monde orthodoxe. La messe de Pâques attire ainsi des milliers de fidèles à l'Eglise Saint-Georges, où l'impératrice sainte Hélène apporta jadis de Jérusalem la Colonne de la Flagellation.
La Turquie a hérité de tous les schismes chrétiens d'Orient. Les «assyriens» ou «nestoriens» refusent depuis le Concile de Nicée (325) le dogme de «Marie mère de Dieu» (theotokos) et se séparent des «orthodoxes»; la crise des «monophysites» au Concile de Chalcédoine (451) provoque la défection des coptes, arméniens, grégoriens, syriaques et jacobites qui ne croient pas à la double nature du Christ (divine et humaine). Chaque Eglise connaîtra elle-même des schismes, certaines ralliant Rome comme les maronites au VIIe siècle ou mille ans plus tard les uniates, grecs-catholique, arméniens-catholiques et coptes-catholiques. Restent cinq patriarches qui continuent à se disputer l'autorité du patriarcat d'Antioche. Tout cela est si incroyablement complexe et vain, qu'on hésite à ramasser ces miettes spirituelles. Les temps de la persécution sont bien lointains en Turquie et comme toutes les chapelles, elles craignent d'abord celles qui leur ressemblent le plus. | MB
istanbul Bienvenue au carrefour des continents, des civilisations, et surtout, de deux mille cinq cents ans d'histoire.
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JUDAÏSME Une synagogue lausannoise avec toute la gravité de Constantinople.
ISLAM Convivialité et religiosité, un même état d'esprit du Jet d'eau de Genève au Bosphore.
2007, l'année des orthodoxes
Bien longtemps, l'Europe ne fut qu'une affaire de catholiques et de protestants. Les orthodoxes montrent leur nez en 1981 avec l'arrivée de la Grèce, mais ne compteront qu'avec l'entrée dans l'Union européenne de la Roumanie et de la Bulgarie, prévue en 2007. Leur poids sera pourtant à la mesure de leurs divisions. L'Eglise roumaine, en pleine croissance, est autocéphale, elle a désormais son patriarche. Idem pour les Bulgares, mais en plus proches de Moscou. Quant aux Grecs, leur obédience se partage entre le patriarcat d'Istanbul et l'archevêché d'Athènes. | SM
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