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Ivan Pictet. «Il faut se préparer à deux années de vaches maigres»

Par Geneviève Brunet - Mis en ligne le 30.10.2008 à 06:00

Coup de frein. Dépendante des volumes pour ses activités phare – gestion de fortune et négoce – la place financière genevoise n’échappera pas au ralentissement.

Quels seront les effets de la crise sur la place financière genevoise?
Les effets sur les rentrées fiscales et l’emploi d’une détérioration de l’activité bancaire sont décalés dans le temps. Il y a une année, nous prévoyions une croissance de 12% du produit brut généré par la place financière genevoise et de 6% pour la Suisse. Selon le sondage réalisé à fin juin par Genève Place Financière, les banques continuent à embaucher.
 
Même si les budgets vont être un peu resserrés, la finance genevoise est encore en très bonne santé. Les résultats seront toutefois en recul déjà en 2008, puis en 2009 et 2010. Or, les très bonnes années, les recettes fiscales provenant de la place financière pèsent pour plus de 30% du total... Les prévisions budgétaires 2009 ne tiennent pas suffisamment compte de l’affaiblissement de la conjoncture. L’économie mondiale se détériore à la vitesse la plus rapide qu’on ait connue depuis 80 ans.
 
Profil
Ivan Pictet
Président de la Fondation Genève Place
Financière.
Associé Senior de Pictet & Cie, la plus importante banque privée de Genève, dont les effectifs ont encore augmenté de 300 personnes cette année.
Entré en 1972, dans la banque qui porte son nom, il devient associé en 1981.
Ivan Pictet a présidé la Chambre de commerce et d’industrie de Genève ainsi que la Fondation pour Genève.
A part les problèmes des grandes banques, la place suisse paraît bien résister…

Les répercussions ici ne sont pas trop importantes en raison de la différence d’activités entre notre place financière et ses homologues des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne où les banques d’affaires servent d’indicateurs avancés de la crise bancaire.
 
Le monde n’est pas encore sorti de la crise du crédit et de la titrisation qui avait permis aux banques de fortement augmenter l’effet de levier sur leurs fonds propres, avec la bénédiction des autorités de surveillance et des agences de notation. Les dérivés de crédits étant devenus invendables, le crédit interbancaire a cessé de fonctionner. Le levier financier se dénoue à toute vitesse, car les banques n’ont plus les moyens pour prêter. De nombreux pays sont déjà en récession.
 
Ce sera bientôt le tour de la Suisse?
Les principaux instituts tablent sur une croissance en 2009 et 2010; mais à l’allure où la situation économique mondiale se détériore, ces prévisions ne seront peut-être pas réalisées. La Suisse a la chance d’avoir une économie bien diversifiée, des prix immobiliers n’ayant pas atteint des niveaux excessifs, un faible taux de chômage et des finances publiques saines.
 
Des éléments qui devraient nous permettre de traverser cette crise avec moins de difficultés que d’autres. En outre, la place financière compte peu de banques spécialisées dans le crédit, qui auraient pu avoir la tentation d’emprunter à taux très bas et de placer le produit de ces emprunts en produits structurés offrant un meilleur rendement. Les banques actives en Suisse pratiquent surtout la gestion de fortune et le financement du négoce.
 
Reste que leurs résultats souffrent quand les volumes baissent puisque les commissions sont liées au prix des titres ou des matières premières. Les Bourses ayant perdu près de 50% depuis janvier, les actifs dans les portefeuilles des banques actives dans la gestion de patrimoine – plus de la moitié des 372 ban ques en Suisse – ont sans doute fondu de 20 à 30%.

Aviez-vous vu venir cette crise?
Non, nous prévoyions un ralentissement après 2006 où la croissance mondiale avait été historiquement élevée; mais ce qui est en train de se produire dépasse tout entendement.

Les deux grandes banques n’ont pas bénéficié du plan Paulson. La Suisse peut-elle sauver seule l’UBS?
Pour l’instant, les Etats-Unis ne semblent pas vouloir venir au secours de banques dont le siège est à l’étranger. Mais l’UBS n’a pas besoin d’être sauvée. Le portefeuille a été assaini; par rapport à sa taille, il ne comporte désormais que très peu d’actifs à risques. A moins que l’économie se détériore beaucoup plus, le système bancaire suisse, et international, est sauvé.

Est-ce la fin de l’autorégulation?
Je ne pense pas. On s’est beaucoup ému en Suisse de la garantie des dépôts à 30 000 francs, mais cette garantie est une police d’assurance des banques entre elles qui va jusqu’à 4 milliards de francs. Aucun déposant en Suisse n’a perdu de l’argent.

Les clients de Kaupthing ne sont pas sûrs de revoir tout leur argent…
Nous avons dû débourser des sommes considérables au titre de la garantie des dépôts, ici et au Luxembourg. Ce n’est pas l’argent du contribuable qui éteint les incendies…

Plusieurs Etats ont tout de même dû s’engager pour sauver des banques…
C’était indispensable pour la sauvegarde du système financier. Il y a toutefois un effet pervers à ces interventions: les emprunts contractés par des banques sont devenus plus sûrs grâce à l’Etat; mais de très bonnes entreprises, par exemple des sociétés industrielles américaines, doivent désormais payer des taux très élevés pour trouver du financement: jusqu’à 450 points de base (4,5%) au-dessus du taux des bons du Trésor américains.

Le ministre allemand des Finances veut inscrire la Suisse sur la liste noire des paradis fiscaux. Est-ce un handicap de ne pas être membre d’une grande alliance?
Dans les circonstances actuelles, notre souveraineté est plutôt un atout. Sur le plan du commerce international, nous avons tous les avantages des grandes communautés économiques. Et au vu de ce qui se passe dans l’Union européenne, je ne suis pas sûr qu’il y ait une vraie coordination pour résoudre la crise… Les attaques venant d’Allemagne et de France font sciemment un amalgame entre l’évasion fiscale des particuliers et la fiscalité des entreprises. Ces deux pays ont parlé de revoir la directive sur la fiscalité de l’épargne.
 
Un rapport sur l’efficacité de cette directive doit être publié tous les trois ans. Celui qui vient de sortir ne fait aucunement mention des pays tiers, dont la Suisse. La directive est en vigueur jusqu’en 2013 et doit faire l’objet d’une révision à partir de 2011. Un Etat souverain comme la Suisse doit pouvoir imposer le respect des engagements pris; d’autant que la France et l’Allemagne comptent parmi les signataires de la directive. Il est vrai que les multinationales sont bien traitées dans notre pays qui a toujours eu vocation d’attirer des multinationales, de grandes organisations internationales et des ONG. Et notre système fiscal est reconnu comme un des plus efficients.

Barack Obama a aussi l’intention de lutter contre les paradis fiscaux…
Il faudra alors qu’il se penche sur la situation du Delaware et de quelques autres Etats américains. Et qu’il fasse le ménage en Floride: le centre offshore de Private Banking pour toute l’Amérique latine. S’ils veulent faire la leçon à la Suisse, les pays anglo-saxons devront d’abord faire le ménage chez eux. Sous le terme de «paradis fiscal», on veut dire en réalité «Unfair Tax Competition»; une supposée sous-enchère fiscale pour attirer les entreprises. C’est un langage très dangereux, car la compétition fiscale est importante. Elle constitue un moyen assez sain de maintenir l’appareil étatique sous contrôle.

Aux Etats-Unis, l’UBS est accusée d’aide à l’évasion fiscale...
Le système du Qualified Intermediary appliqué pour le compte des Etats-Unis par les banques du monde entier, y compris par les banques suisses, est en cours de révision. La Suisse coopère et les changements ne sont pas ingérables. Mais la Suisse va rester un excellent bouc émissaire; d’autant plus si sa situation économique reste plus enviable qu’ailleurs.

Assiste-t-on à la faillite du marché?
Non, ce n’est pas la faillite du marché; c’est un gros accident de parcours. La globalisation constituait un phénomène neuf qui a pris des proportions très importantes et a bénéficié à la planète entière. La finance n’était apparemment pas prête pour répondre aux besoins de financement d’un développement aussi rapide. Elle a commis des erreurs.

La prochaine étape de la crise viendra-t-elle des fonds de pension, acculés à vendre pour servir les retraites?
Il est évident que les fonds de pension ont subi des pertes considérables. Je siège au conseil d’un fonds de pension d’une grande organisation aux Etats-Unis. Nous avions 42 milliards de dollars de fortune il y a un an. Elle n’en vaut plus que 30; et 140 000 personnes en dépendent. Avec l’extraordinaire optimisme des Américains, les fonds de pension ont gardé 60% de leur fortune en actions; convaincus que, sur une période de dix ans, elles offrent un meilleur rendement que les obligations.

Croyez-vous encore à cette affirmation?
J’y crois pour les Etats-Unis: leur volonté de redémarrer peut les amener à sortir les premiers de cette crise. Si l’économie américaine se reprenait à la fin de 2009 ou au début de 2010, cela aurait un effet entraînant pour le reste du monde à la mi- ou à la fin de 2010. Il faut donc se préparer à deux années de vaches maigres. Les prévisions des analystes sur les bénéfices des entreprises sont encore trop optimistes. Les Bourses n’ont pas pris toute la mesure de la crise. Ces cinq dernières années, tout le monde a profité de taux d’intérêt très bas; il faudra sans doute s’habituer à des conditions de crédit moins favorables. On va vers des années de ralentissement, suivies d’une croissance plus lente.

Les banquiers ont perdu une bonne part de leur crédibilité. Comment peuvent-ils la regagner?
Les organismes de contrôle des banques et les banques centrales vont réguler davantage et créer des conditions permettant de limiter le levier sur les fonds propres, pour éviter une pénurie de liquidités des banques à l’avenir. Il faut espérer que ceci soit imposé au niveau mondial et pas seulement ici, pour que les banques suisses ne soient pas défavorisées. Certaines banques ont failli et des mesures doivent être prises, mais il serait dangereux de trop légiférer.
 
Il faut donner davantage de pouvoir aux actionnaires. C’est ce que nous prônons chez Pictet, en tant que partenaires de la Fondation Ethos. Les responsabilités des administrateurs doivent aussi être renforcées. C’est un euphémisme de dire que les conseils d’administration ont agi de manière peu responsable dans les banques qui ont connu des problèmes: quand un bilan gonfle de 300% sans augmentation de fonds propres et que le levier sur les fonds propres passe de 15 à 50, les membres du conseil seraient en droit de poser des questions…
 
Les compagnies d’assurances ont également été victimes des produits dérivés de crédits: ils leur permettaient de rentabiliser leurs réserves. Résultat: les titres des assurances ont souvent perdu 60 ou 70% depuis le début de l’année... Mais, une fois de plus, je tiens à souligner que le secteur financier suisse s’est assaini et qu’il est sans doute plus fort aujourd’hui que ne le sont ses concurrents étrangers. Cette solidité retrouvée sera d’autant plus précieuse lorsque nous sortirons de cette crise.
 
 
Marchés financiers, banques, assurances. Retrouvez les analyses
et les conseils de Geneviève Brunet sur son blog.





Tags: Ivan Pictet, crise, finance, Genève,

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