Iyad Allaoui, vous êtes médecin. Quel diagnostic posezvous sur l’état de santé de l’Irak?
Il est critique, mais l’issue peut être favorable. Tout dépend du programme de soins. S’il est bon, l’Irak peut survivre. Sinon… Dieu nous garde.
«NOUS AURIONS DÛ COUPLER LE RETRAIT DES TROUPES US À DE VRAIES RÉFORMES.»
Le pronostic optimiste serait?
Un Irak qui surmonte la dispute confessionnelle entre chiites et sunnites, met en route la réconciliation nationale, crée les structures d’un Etat ainsi que des forces de sécurité efficaces et développe sa propre politique étrangère.
Et le pessimiste?
Un Irak qui échoue encore une fois à devenir un Etat et où la violence s’impose de nouveau.
Les troupes combattantes américaines ont quitté le pays la semaine dernière. Est-ce positif pour l’Irak ou cela revient-il à débrancher le patient?
Politiquement, ce départ est important. Mais rien n’a été fait pour renforcer les défenses immunitaires du patient.
Les Américains partent donc trop tôt?
Il fallait bien qu’ils partent un jour. Le fait est que, durant leurs sept années de présence, nous n’avons rien réussi à réaliser. Qui nous dit qu’après sept années supplémentaires il en irait autrement?
Le président Obama lâche-t-il l’Irak au profit de l’Afghanistan?
En Afghanistan, la présence américaine est un désastre total. Le problème n’est pas tant que l’Amérique quitte l’Irak pour mieux poursuivre la guerre en Afghanistan. L’Amérique, l’OTAN et les Européens doivent repenser de fond en comble leur stratégie pour toute la région, de l’Asie centrale jusqu’au Proche-Orient.
La politique occidentale est fausse. Regardez: la Somalie est un Etat déliquescent, le Yémen affronte de terribles défis. La Palestine? Un pas en avant, trois pas en arrière. Et, bientôt, le Liban fera de nouveau les gros titres: Dieu nous vienne en aide si le tribunal spécial de l’ONU prononce son jugement dans l’assassinat du premier ministre Rafiq Hariri.
Du fond de sa prison, Tarek Aziz, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Saddam Hussein, clame que l’Amérique abandonne l’Irak aux loups. De qui parle-t-il?
Il parle des prédateurs lâchés à travers tout le Moyen-Orient, des combattants sans foi ni loi, des terroristes décidés à faire couler autant de sang que possible. Entre Afghanistan, corne de l’Afrique et Maghreb, les scénarios se ressemblent; ils sont étroitement liés.
En Irak, on a depuis deux ans l’impression que les prédateurs sont maîtrisés, comme si les terroristes d’al-Qaida étaient définitivement vaincus...
Oui, mais les avertissements se multiplient: la violence augmente, le pays fait face à une nouvelle vague d’attentats suicide. Cela découle d’une volonté méthodique.
La plus grande erreur qu’ont faite le Gouvernement irakien et les forces de la coalition fut d’abandonner à leur sort les tribus sunnites qui ont tant fait pour combattre al-Qaida; de ne pas les avoir intégrées à la société, de les avoir renvoyées à leur misère et à leur désespoir. Elles vont se venger. Partout surgissent des groupes violents.
Les succès de ces dernières années sont donc hautement fragiles?
Voyez l’exemple de l’Afghanistan. Là non plus, la force militaire et les bombardements n’ont eu raison des talibans. Au contraire, ils les ont renforcés, ainsi qu’al-Qaida, y compris jusqu’au Pakistan. Dans le combat contre le terrorisme, tout est faux.
Votre rival, le premier ministre Nouri al-Maliki, affirme avoir établi un Irak fort, être un dirigeant fort.
Il n’est pas fort. Où réside sa force? Dans le contrôle d’un kilomètre carré à Bagdad?
Parlez-vous de la «zone verte», le quartier du gouvernement et des ambassades?
Même la «zone verte» est quotidiennement attaquée. Les manifestants sont dans la rue, de Mossoul à Bassora. L’électricité, l’eau, la voirie, rien ne fonctionne. Notre armée n’a ni avions ni blindés. Notre police est en effervescence.
Washington fait pression pour que, six mois après les élections, Maliki et les vôtres se répartissent le pouvoir et les tâches.
C’est moi qui ai convaincu Washington et les Nations-Unies de partager le pouvoir.
Qu’est-ce à dire? Vous devenez premier ministre et Maliki devient président? Ou l’inverse?
En Irak, nous avons un problème de Constitution: tout le pouvoir est concentré entre les mains du premier ministre. Or, il faut partager ce pouvoir, trouver le moyen pour que lui et moi puissions accepter un poste différent de celui de premier ministre, car nous savons tous les deux que nous détenons les clés de la solution.
Il y a trois ans, vous nous disiez que l’Irak avait besoin d’un dirigeant fort, sans quoi ce pays ne pouvait être géré.
C’est toujours mon avis, mais le résultat des élections a été si serré que, dans la pratique, cela ne fonctionne pas. Nous n’avons pas réussi la transition vers la démocratie. Nous en sommes à un point où plus personne n’a confiance et où l’avenir du pays, et de toute la région, est en jeu.
Et c’est à ce moment que vous rompez les négociations avec Maliki, juste parce qu’il a qualifié votre faction de sunnite. Est-ce bien responsable?
Absolument. Si nous ne répliquions pas à ce mensonge, nous perdions notre assise. Notre électorat, le puissant groupe laïc, est intraitable à propos du confessionnalisme. Aucun d’entre nous ne se considère sunnite ou chiite.
Pourquoi la classe politique, revenue d’exil comme vous, est-elle incapable de s’accorder sur un compromis minimum?
Parce que le processus politique que nous avons initié, il y a sept ans, était corrompu dès le début, sous-tendu par la violence et la terreur. Dans ces conditions, comment trouver un compromis générateur de stabilité? Nous aurions dû coupler le retrait des troupes US à de vraies réformes politiques.
Vous passez d’une capitale arabe à l’autre. Vous savez que tous les dirigeants arabes sont occupés à s’armer…
Ils ont tous peur les uns des autres. La peur règne dans toute la région, aux Etats-Unis aussi, en Iran aussi. Nous allons vers une situation à peu près aussi grave que la crise de Cuba d’octobre 1962. La peur s’étend sur nous comme un immense linceul. Chacun doit tout mettre en œuvre pour éviter de nouvelles tensions.
Le programme nucléaire iranien peut-il mener à une guerre?
C’est hautement probable.
DER SPIEGEL
ADAPTATION GIAN POZZY
PROFIL
IYAD ALLAOUI
65 ans. Fils d’un commerçant chiite, il adhéra au Parti Baas durant ses études, se brouilla avec Saddam Hussein dans les années 70 et coopéra avec les services secrets occidentaux pour faire tomber le dictateur.
En 2004, les Américains le nommèrent premier ministre, une charge qu’il perdit un an plus tard. En mars 2010, il remportait les élections avec deux sièges d’avance.
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