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CONSEILLER PERSONNEL Jacques Attali a été le «sherpa» du président François Mitterrand (ici en 1987), l’un des pères fondateurs de l’euro.
Thomas Laisné / Corbis

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Euroland
Jacques Attali : "Les crises ont toujours été un moteur d’intégration"

Par Cyril Jost - Mis en ligne le 20.07.2011 à 15:09

L’ancien conseiller spécial de François Mitterrand a participé à la création de la monnaie unique à la fin des années 80. Selon lui, la crise actuelle est grave mais pourrait conduire la France et l’Allemagne à renforcer le fédéralisme européen.

Eurozone au bord de l’implosion, des pays entiers qui pourraient «faire faillite», l’Italie qui fait trembler les marchés... Les semaines se suivent, les gros titres se ressemblent.

«QUAND ON A FAIT LA MONNAIE UNIQUE, ON SAVAIT PARFAITEMENT QUE CELA NE FONCTIONNERAIT PAS SANS UN FÉDÉRALISME BUDGÉTAIRE.»

Et les solutions proposées pour mettre fin au cercle vicieux – renflouer le mécanisme de sauvetage européen, «restructurer» la dette grecque, lancer des euro-obligations – sont d’une telle complexité que le commun des mortels finit par s’y perdre.

Pourtant, chaque jour qui passe semble confirmer ceci: quelle que soit la solution choisie, si l’euro doit survivre, les pays membres de la zone devront accepter un niveau de solidarité et de collaboration politique beaucoup plus important que par le passé.

Ce serait alors une belle victoire pour les fédéralistes de la première heure, dont Jacques Attali, qui fut l’un des artisans de la monnaie unique aux côtés de François Mitterrand. Voici son analyse.

Au printemps 2010 vous avez publié un livre* dans lequel vous esquissez assez précisément le scénario que traverse actuellement la zone euro. C’était bien vu!

Ce n’est pas à moi de le dire. J’essaie depuis très longtemps et dans de très nombreux domaines d’être quelqu’un qui prévoit l’avenir et qui le déduit de tout un ensemble de méthodologies, de réflexions, d’intuitions et de connaissances de l’histoire.

La pire issue, avez-vous écrit, serait la disparition de l’euro, puis de tous les acquis de l’Union européenne, suivie d’une très profonde dépression et, peut-être même, de la guerre. Etes-vous sérieux?

Je suis sérieux en disant que l’histoire de l’humanité est tragique et que l’Europe ne doit pas être amnésique parce qu’elle a connu soixante ans sans guerre. Si l’euro s’effondre, si on retourne au nationalisme, tout redevient possible.

Ne pourrait-on pas aussi imaginer que cette crise donne un coup de fouet à l’effort d’intégration européenne? Si l’on finit par créer un ministère européen des finances – ce que vous appelez de vos vœux – ce serait tout de même un bond en avant extraordinaire pour l’Union européenne.

Les crises ont toujours été un moteur d’intégration. Quand on a fait le marché commun, on savait bien qu’il ne réglerait pas tous les problèmes de concurrence en raison des différences de normes techniques.

Pour régler cela, on a fait le marché unique, tout en sachant qu’il y aurait encore de la concurrence déloyale par des dévaluations compétitives. Et quand on a fait la monnaie unique, on savait parfaitement qu’elle ne fonctionnerait pas durablement sans un fédéralisme budgétaire.

A chaque fois, il a fallu une crise pour passer d’une étape à l’autre. Nous vivons cette crise.

Vous avez assisté vous-même à la création de la monnaie unique aux côtés de François Mitterrand, Helmut Kohl et Jacques Delors…

J’ai plus qu’assisté, j’y ai participé.

N’était-ce pas dangereux de lancer une union monétaire en étant conscient que tout cela déboucherait sur une crise majeure?

Mais l’Europe n’avance que par crises! La crise est une occasion d’avancer, même si c’est plus difficile d’aller de l’avant aujourd’hui à 27 que cela ne l’était à six. Et puis, il faut encore avoir les hommes d’Etat qui soient capables de faire le saut.

Quel regard portez-vous sur le leadership européen aujourd’hui?

Les hommes politiques se distinguent des hommes d’Etat dans la crise. Je ne veux pas jeter d’anathème, je dis juste qu’il faudrait aujourd’hui des hommes d’Etat du même niveau que ceux qu’on a connus aux Etats-Unis lors de la création du système fédéral, ou comme François Mitterrand, Helmut Kohl et Jacques Delors au moment de créer le marché unique.

Je ne fais pas de procès d’intention. Je dis juste qu’aujourd’hui, évidemment, les hommes d’Etat se jugeront à leur capacité à passer à un étage fédéral supplémentaire.

On assiste à un décalage extraordinaire entre les commentateurs ou les intellectuels qui prônent, comme vous, une intégration européenne plus forte et les politiques en place qui refusent ce discours. Pourquoi ce décalage?

Très souvent ceux qui agissent, sont pris dans l’immédiat. Ils sont soucieux de gérer le quotidien et ont le sentiment que tout finit toujours par s’arranger. C’est l’idée qu’une crise grave, c’est pour les autres, pas pour moi, maintenant.

Cela vous étonne-t-il?

Non, parce que chaque pays n’a pas les mêmes intérêts particuliers, chaque classe sociale n’a pas les mêmes intérêts, les banques n’ont pas les mêmes intérêts que les gouvernements, les gouvernements n’ont pas les mêmes intérêts lorsqu’ils sont créditeurs que lorsqu’ils sont débiteurs.

Mais il y a aussi la conscience collective que tout le monde peut finir par perdre beaucoup. En étant un peu cynique, peuton dire que c’est une sorte de jeu, comme celui que l’on voit en ce moment aux Etats-Unis autour de la question de la dette, où la dramatisation fait partie du processus de négociation?

Bien sûr, mais aux Etats-Unis, il y a quand même une date limite qui est fixée au 2 août. Nous n’avons pas de date limite en Europe, donc si les prêteurs ont le sentiment que nous ne sommes pas capables de régler nos problèmes, les taux d’intérêts montent subitement et les problèmes deviennent extrêmement graves.

«CE NE SONT PAS LES SPÉCULATEURS QU’IL FAUT ACC USER, MAIS LES GOUVERNEMENTS QUI NE RÉGULENT PAS ASSEZ.»

Vous dites qu’un défaut de la Grèce serait catastrophique. Mais beaucoup de commentateurs estiment illusoire que la Grèce repaie sa dette et appellent de leurs vœux une sorte de restructuration ordonnée…

L’Europe a une solution très simple qui permet d’éviter le défaut de la Grèce, qui est de permettre à l’Union européenne – qui n’a pas de dette en tant que telle – d’européaniser une partie de sa dette. Cela permet de reprendre à sa charge une partie de la dette grecque en échange d’un certain pouvoir sur la Grèce.

Pour ce faire, il faut accepter de se doter d’une solution plus fédérale. On y vient, plusieurs gouvernements européens sont pour, les Français et les Allemands sont encore réservés, mais ils vont y venir.

Ces euro-obligations sont une solution parmi d’autres propositions…

C’est la seule solution.

Pourquoi dites-vous cela? The Economist, qui est très influent en Europe, propose de procéder à un «défaut ordonné» de la Grèce, qui viserait à couper sa dette en deux avec la participation des créanciers. N’est-ce pas une solution raisonnable?

Prenez les solutions qu’a proposées The Economist depuis vingt-cinq ans: sous couvert de sérieux, parce que les articles sont ennuyeux à lire, c’est le recueil des erreurs à ne pas faire.

Dans ce cas précis, une telle solution aurait comme inconvénient de permettre de penser que la même chose va arriver sur la dette espagnole ou italienne, et donc de créer une perte de confiance totale. De la part d’un journal qui représente un pays qui a tout intérêt à ce que l’euro s’effondre pour maintenir la place financière de Londres, je ne peux pas attendre des conseils sérieux.

Quand les taux d’intérêts d’un pays comme l’Espagne ou l’Italie prennent subitement l’ascenseur, on entend des accusations contre les spéculateurs. Qu’en dites-vous?

Je n’accuse pas les spéculateurs, pour ma part. Je considère au contraire que spéculer est un très beau mot; la spéculation philosophique est la plus belle chose du monde. Spéculer consiste à parier sur le temps, c’est mon métier.

Ce qui pose problème, c’est de créer des règles du jeu qui autorisent d’acheter et de vendre des choses qu’on n’a pas. Il faudrait interdire les marchés à terme sur les produits financiers non fondés sur des produits réels.

Mais il faudrait les interdire partout sur la planète. Sans cela, on va avoir une très grave crise liée à ces spéculations infinies. Ce ne sont pas les spéculateurs qu’il faut accuser, ce sont les gouvernements qui ne mettent pas en place la réglementation qui fixe les règles du jeu à la spéculation.

Au-delà des problèmes politiques que révèlent les difficultés actuelles au sein de l’eurozone, la source de cette crise est aussi l’endettement excessif des Etats. Et toutes les analyses montrent que nous ne sommes qu’au tout début d’un processus de désendettement long et douloureux…

Oui, en effet: tout le monde a parlé de sortie de crise, comme si tout était terminé. Or, la crise n’est pas du tout terminée. Il y a une sorte d’illusion générale qui a été entretenue.

Je l’ai écrit dix fois et je ne suis pas le seul à le dire: la façon dont nous avons géré la crise jusqu’à présent a été de transférer la dette privée sur la dette publique, en espérant que ce transfert fera gagner du temps, en espérant une solution miraculeuse qui viendra via le progrès technique. Le progrès technique est là, il avance, mais moins vite que la dette publique.

N’est-ce pas un énorme constat d’échec pour la gauche qui, traditionnellement, défend un peu plus que la droite l’idée que la dette n’est pas un problème pour les collectivités publiques?

C’est absurde de dire cela. D’abord, les gouvernements de droite n’ont pas prouvé qu’ils savent mieux gérer que les gouvernements de gauche. Ensuite, la dette en elle-même n’est pas mauvaise. Je distingue souvent entre la bonne dette et la mauvaise dette.

Emprunter pour acheter une maison ou pour développer une entreprise, c’est investir. C’est l’autre nom de la dette, si vous voulez, et c’est évidemment très bon en soi.

Prenez les gouvernements qui ont échoué en Europe: en Espagne, c’est un gouvernement de droite, en Grèce c’est un gouvernement de droite, en Italie c’est un gouvernement de droite. En Angleterre c’est la gauche, en France c’est la droite… Vous avez tous les exemples possibles et imaginables.

Depuis la crise financière de 2008, on assiste à l’émergence de concepts comme la démondialisation, qui prône le retour vers une certaine forme de protectionnisme. Qu’en pensez-vous?

Il est évident que la mondialisation telle que nous la connaissons aujourd’hui n’est pas bonne. Mais la solution n’est pas moins de mondialisation; au contraire nous avons besoin de plus de mondialisation. Il faut, en plus de la mondialisation des marchés, une mondialisation de la démocratie par une règle de droit.

Que le protectionnisme soit utile dans certaines circonstances, je ne suis pas contre: les exemples de la Corée, du Japon, de la Suisse le montrent. L’exemple européen pourrait le montrer si l’Europe avait une vraie politique industrielle qui s’appuie sur une certaine forme de sélectivité dans les importations.

Et la décroissance, dans tout cela?

C’est une des choses les plus stupides que j’aie entendues depuis longtemps. Ce n’est pas la croissance qui pollue, c’est la production. Donc si l’on veut arrêter la pollution, il faudrait une production zéro. Si l’on croît moins, la part de la dette augmente, par arithmétique simple.

Ce qu’il faut, c’est changer la nature de la production. Innover, investir, en particulier dans les technologies que l’on appelle vertes. Et cela appelle la croissance, bien sûr.

Vous espérez la survie de l’euro, mais en même temps vous dites dans votre livre que tout cela n’est qu’un «rite de passage nécessaire avant que l’Asie ne reprenne toute sa place face à l’Occident». C’est donc perdu d’avance?

L’Asie est trop loin encore: l’Asie pèse par les masses, mais le PIB par tête n’y atteindra pas le PIB par tête en Europe avant un siècle. Ou disons 70 ans pour être optimiste. On peut donc très bien avoir un euro fort et une Asie forte. Ce n’est pas l’un ou l’autre: c’est l’un et l’autre.

* «Tous ruinés dans dix ans? Dette publique: la dernière chance». Par Jacques Attali. Fayard, 2010, 263 p.


Profil

JACQUES ATTALI

67 ans. Conseiller spécial de François Mitterrand à l’Elysée entre 1981 et 1990, Jacques Attali fut aussi le fondateur et le premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

Il est aujourd’hui professeur, écrivain (auteur de cinquante livres) et président de PlaNet Finance, une organisation spécialisée dans le développement de la microfinance. En 2007, le président Nicolas Sarkozy a chargé Jacques Attali de rédiger un rapport avec des recommandations pour relancer la croissance économique de la France (dit «rapport Attali»).




Tags: Jacques Attali, Euroland, euro, crise,

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Réaction de moulino
le 24.07.2011 à 12:10
Je suis assez d'accord avec Mr Attali. Les gouvernements sont...
 



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