Il marchait pieds nus, comme un vivant. Il avait le regard bleu délavé d’une vieille âme morte mille fois. Le jazz lui coulait sous la peau, le banjo sous les doigts, le rire à travers la gorge, mais il était mort à 20 ans, mort depuis toujours, et ressuscité mille fois.
A 20 ans, en 1954, il est «vieux, faible, désespéré (...), solitaire, immobile», son premier livre de poésie va paraître, mais il est «plus âgé» que jamais. En 2008, écrit-il dans Le simple préserve l’énigme, il a la «certitude amusée d’être plus jeune» que ce jeune homme de jadis. Jacques Chessex a passé sa vie à rajeunir. «A mesure que le temps passait, que les dates aggravaient leur prise, j’ai eu sans cesse le sentiment, et bientôt la certitude, de fuir la fatalité. Et là, je faisais la paix avec la mort. (...) Avec ma mort à moi.»
L’écriteau qu’il voulait planter sur la tombe de Jacques Mercanton, son professeur au Collège classique, puis compagnon en écriture nocturne, «Il est interdit d’être vieux», on peut aujourd’hui le planter sur sa tombe de Ropraz: Chessex n’a pas été vieux, Chessex est mort jeune.
C’était son secret: «Ecrire aujourd’hui me donne, je suis certain de ne pas me tromper, le pouvoir joueur de reverdir». Tous le croyaient immortel, ses amis, ses proches, son éditeur, ses lecteurs. N’avait-il pas promis de vivre au moins aussi vieux que sa mère, morte en 2001 plus que nonagénaire?
Reverdir. Se désencombrer. S’alléger. Ces mots qu’il employait, que nous trouvions même qu’il serinait, radotait, posait, ce n’était pas pour rire. Il l’a fait, vraiment, sous nos yeux, sans que, souvent, nous le voyions même. Mais, comme les chats dans les yeux desquels il se mirait, il a eu neuf vies, et plus.
Le fils
Il a commencé très vieux, plus que vieux, mort. Mort de la mort de son père, Pierre Chessex, 48 ans, directeur du Gymnase de la Cité, historien et étymologiste émérite, en 1956, après s’être tiré un coup de revolver dans la tempe.
Jacques Chessex n’a jamais quitté ni son père ni cette mort, blessure originelle, leitmotiv d’une vie qui est revenue à elle peu à peu, renouant le fil de la conversation avec ce père trop peu écouté dans une «élégie interminable» que constitue son œuvre fantastique. «Des années, j’ai travaillé à me détruire sans savoir que j’imitais une autre fureur.» (L’imparfait). Puis peu à peu, de vieux, de colérique, il est devenu jeune. Peu à peu, lentement, tragiquement, avec emphase, puis discernement, passionnément et patiemment.
Le poète
Il a commencé poète, publié par Henry-Louis Mermod, l’ami de Stravinski, de Valéry, de Breton, d’Eluard et d’Aragon, l’éditeur de Ramuz, de Cingria, de Roud, de Michaux, de Ponge et de Jaccottet. Les portes de la fameuse Nouvelle Revue Française à Paris s’ouvrent via Jean Paulhan et Marcel Arland. Il se lance dans la prose en 1962, avec un bref récit chez Gallimard, La tête ouverte, apologie de la paresse et du rien faire, «où l’on respire un bon coup de sensualité ironique, d’obsessions délétères et de liberté, décrira l’auteur lui-même dans sa notice rédigée en 1988 pour le Dictionnaire des écrivains contemporains de la langue française par eux-mêmes dirigé par son ami Jérôme Garcin.
Ici, un ton nouveau s’installe dans la littérature de la Suisse romande: une bouffée d’air drolatique chez Calvin.» En 1962, François Nourissier, rencontré à Montreux, le fait entrer chez Grasset. En 1964, il fonde avec Bertil Galland la revue Ecriture: Galland, qui éditera Chessex, Nourissier, deux piliers constants de sa vie affective, amicale et professionnelle.
Le drôle
Dans ces années commence une longue relation d’amour-haine avec la Suisse romande, terroir protestant calviniste qui l’a vu naître d’une mère Vallotton, de Vallorbe. Grandi à Payerne et Pully, il ne cesse de lutter pour se désengoncer de sa culture de naissance, de formation. Il accueille comme une bouffée d’air frais l’initiative de sa mère de l’envoyer au Collège Saint-Michel, à Fribourg, chez les catholiques, faire ses humanités - elle avait tout compris. Il y trouve des Pères, des saints, des églises et des prières qu’il déguste en esthète de l’âme.
Réconcilié avec Dieu, il était prêt à affronter les hommes. Quand il a lu La confession du Pasteur Burg, en 1967, Jean Paulhan lui a dit: « Beaucoup de vos compatriotes vont se brouiller avec vous.» Ce qui fut fait, prestement, et durablement. Des amis, des arrière-salles de bistrots entières se sont déchirés pour Chessex. Styliste hors pair et sophistiqué, cultivé à l’extrême, il avait paradoxalement le don de mettre les intellectuels dans tous leurs états. La publication de L’ogre fit demander sa démission de son poste de professeur, avant le Goncourt, en 1973.
Reconnaissance qui ne fit pas taire les critiques acerbes ni les polémiques forcenées sur son œuvre. L’Eternel sentit une odeur agréable en 2004 qui, racontant un épisode scabreux de la vie de l’écrivain Roger Vailland, valut à Chessex une passe d’armes mémorable entre Patrick Besson et Angelo Rinaldi, deux éminentes plumes littéraires de Paris. Le premier écrivant dans Marianne en 2004: «Je n’aurais peut-être pas lu le nouveau roman de Jacques Chessex si Angelo Rinaldi n’avait pas infligé, dans le Figaro littéraire (...), une telle volée de bois vert à Chessex, en des termes relevant davantage du tribunal correctionnel que de l’Académie française. (...)
J’ai aussitôt pensé: si Rinaldi n’a pas aimé ça, c’est que ça doit être bon... L’Eternel sentit une odeur agréable est l’un des plus beaux livres jamais écrits sur Roger Vailland et l’un des meilleurs textes de Jacques Chessex. L’écrivain suisse mériterait qu’on lui redonne le Goncourt!» En 2007, après La mort d’un juste, le littérateur lausannois Charles-Edouard Racine publie un livre très critique sur Chessex, soutenu par le professeur Jean Kaempfer, qui lui valut en réponse un pamphlet assassin: Avez-vous déjà giflé un rat? Guerre de tranchées dans le milieu littéraire romand, des morts, un survivant en liberté, Chessex.
Le rôdeur
«Les êtres vraiment libres sont nécessairement voués à différentes formes de clandestinité: l’ordre établi ne supporte pas d’être ébranlé», écrit sa biographe Anne-Marie Jaton en postface de Le fort et autres nouvelles. Chessex rôdait, c’était sa clandestinité, sa liberté. Marcheur souple, infatigable, sans jamais un sac ni à la main ni en bandoulière. Des carnets dans sa poche, un stylo. Il arpentait les cimetières, de Ropraz à Territet - d’où il écrivit, avec les images de Luc Chessex, un de ses livres les plus étranges, Mort d’un cimetière - les ruelles humides de la Cité à Lausanne, les sentiers du Jorat, les cafés, le bord du lac. Le jour, la nuit. Il rôdait comme on cherche à percer le secret du monde, à s’en imbiber comme une éponge. «C’est l’état du secret, je le sais aujourd’hui, qui ne cesse de m’intéresser, de m’attirer, de me nourrir, dans toutes les heures de la journée et autant que je le puis, dans la nuit.» (Monsieur.)
L’amant
Quintessence du secret, les femmes. Toujours, Chessex a recherché la présence des femmes. Fortes, de préférence. Brunes, rousses. Toujours, il a attiré les femmes. Par le timbre de voix, l’envoûtement du regard, le charme vénéneux, l’intelligence. En a marié plusieurs pour les posséder, pour se rassurer. Michèle, Marinette, Elisabeth, Françoise, la mère de ses deux fils, François et Jean, Myriam, la M. de Dans la buée de ses yeux, chronique de rupture dans laquelle Chessex raconte comment elle l’a sorti de l’alcoolisme en 1988, l’année où son mariage à lui partait en morceaux. Presque toutes de dix, quinze ans plus jeunes que lui, aiguillons de vigueur bienvenus. Jusqu’à finir sa vie amoureuse dans les bras d’une Sandrine. Fontaine de jouvence de quatre décennies plus jeune. «J’ai fui l’angoisse atavique de la parenté dans le corps et le cœur des jeunes filles et des femmes que j’ai aimées.
A chaque nouveau corps, j’ai ressourcé une liberté de choix et d’attrait» (L’imparfait). Seule morale? «Du bon usage de soi-même et de l’instant extensible. Et peu d’instants le sont autant, extensibles (...) que ceux que je passe à la faveur de l’ombre à faire jouir un corps choyé.» Résultat, toujours: «J’ai le sentiment, et qui insiste, de la disposition décuplée de la plupart de mes facultés à mesure que devrait passer le temps. Bon pied, meilleure mémoire, pouvoir de détachement, proche de l’insouciance (...).» (Monsieur.)
L’allégé
Détachement, légèreté profondément profitables à son œuvre. L’écriture de Jacques Chessex n’a jamais été aussi belle, à la fois simple, directe, «à l’os», selon ses mots, mais souple et prenante aussi, que dans les récents Le vampire de Ropraz, Pardon mère ou Un Juif pour l’exemple. Plus il était bref, meilleur il était. Simples, concentrées, dépouillées, vigoureuses, les piécettes exemplaires de L’économie du ciel ou Le simple préserve l’énigme sont à apprendre par cœur mot à mot, bouchée après bouchée. Si L’ogre ou La confession du pasteur Burg n’ont pas pris une ride, leur écriture confine en comparaison des écrits récents à la froideur, à la roideur. Le dernier crâne de M. de Sade, à paraître comme prévu au débutde janvier chez son éditeur Grasset, roman narrant les derniers mois de la vie du Marquis et le destin de son crâne post-mortem, «l’autre histoire qui insiste dans l’ombre», est un exercice de haute voltige, gourmand, fascinant, charnel et spirituel comme jamais, terminant sa course à la fin des années 80 au château de Berto au-dessus de Bex. «J’essaie dans ma propre vie de me défaire de ce qui ne m’est pas essentiel. Je fais le vide. (...) Restent la peinture, la littérature, l’amitié, l’amour et la préoccupation de Dieu.»
Octobre
Chessex a choisi octobre pour mourir comme le vieil Antoine-Elie Paganin d’Octobre est le plus beau des mois, qui répète cette phrase, «octobre est le plus beau des mois», plusieurs fois avant de s’élancer de la falaise au-dessus des paysages de feu. Chessex n’a cessé d’écrire la mort. Pas un livre de lui où il n’en soit question, en poésie, en prose, la sienne, celle de ses héros, de son père, de sa mère. Sur tous les tons. Apprivoisée, séduite, redoutée, attendue. Depuis que, tout enfant, il était déjà si souvent mort: «Lorsque j’avais 7 ou 8 ans, dans le jardin de la petite maison de Payerne, je jouais à être mort, caché par la haute herbe qui se refermait sur moi. Et, pour être bien mort, je jouais à n’être plus du tout moi, mais tous les bruits du dehors, bourdonnement d’insecte, chien qui aboie, passage du vent dans les arbres. Alors, je parvenais à être tellement mort que plus rien de moi n’existait que ces quelques bruits du monde qui n’étaient déjà plus qu’un murmure de plus en plus ténu. (...) Ainsi venait le bonheur, une légèreté heureuse et fraîche qu’il fallait quitter sur un appel de mon père ou de ma mère, coup de force, pour me relever dans l’air jaune et brûlant de l’été, et recommencer à parler, à me dérober, à obéir. Affreux retour.» Il n’a pas obéi. Pas cette fois.
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