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Jacques Sapir: Je ne connais pas de pays qui ne profite pas des paradis fiscaux.

Par Geneviève Brunet - Mis en ligne le 12.03.2009 à 06:00

Sortie de crise. Au nom du droit de chaque pays à choisir sa législation sociale et écologique, cet économiste souhaite le protectionnisme; qu’il juge inévitable.

«Comment sortir de la crise économique et financière mondiale?» Thème retenu par Jacques Sapir pour une conférence à Genève, dans le cadre des soirées du Private Banking organisées par Claude Gonet, directeur à Julius Bär. Ses solutions – qui passent par le retour au protectionnisme et à un regain d’inflation jugé salutaire – ont de quoi surprendre les clients de la banque.

Selon vous, cette crise a été déclenchée par des salaires trop bas?

Aux Etats-Unis, l’emballement du marché hypothécaire a été provoqué par la baisse des revenus de la majorité de la population. Jusqu’en 2000, l’augmentation des salaires suivait la progression de la productivité. Par la suite, le partage des gains de productivité s’est fait de plus en plus à l’avantage du capital. D’où l’explosion de l’endettement des ménages, qui a maintenu la consommation.
 
La crise financière s’est étendue: le chômage va éroder le pouvoir d’achat…

D’où le risque d’entrer dans le cercle vicieux d’une grande dépression, comparable à celle des années 30; avec des taux de chômage pouvant atteindre 20 à 30%. Cette crise, provoquée par une baisse de la demande solvable, pourrait s’accentuer si cette demande diminue encore dans un environnement de faillites. La seule solution pour l’éviter réside dans de vastes programmes de dépenses publiques consacrées à la réalisation de grands travaux. Il faut rapidement recréer de l’activité, quitte à provoquer de l’inflation. En fait, nous avons besoin d’inflation: pour diminuer la charge des dettes et permettre une répartition différente entre salaires et profits en favorisant une augmentation plus rapide des revenus du travail.
 
La Fed monétise la dette des Etats-Unis. Au risque de créer une hyperinflation?

On aura plutôt une haute inflation, comparable à celle qu’a connue la France sous Mitterrand: 14% par an. Nous avons besoin d’inflation pour sortir de cette crise sans atteindre des niveaux de chômage très importants. En Grande-Bretagne, la nationalisation des banques et des fonds de pension serait une bonne solution pour sécuriser les retraites. Aux Etats-Unis, la nationalisation des banques et des assurances contribuerait à rétablir la confiance. Elle est moins nécessaire dans les pays dont les systèmes sociaux sont plus d’inspiration social-démocrate et ne dépendent pas des banques.
 
Le G20 peut-il créer les conditions d’une sortie de crise rapide?

Malheureusement, je n’attends rien du G20. Les Etats-Unis ne veulent pas sacrifier leur position de pays dominant à court terme, même si cela serait dans leur intérêt à long terme. L’idéal serait de convoquer un nouveau Bretton Woods.
 
On évoque une attaque contre les paradis fiscaux…

Je ne connais pas de pays qui, tout en dénonçant les paradis fiscaux, n’en profite pas. Les Etats-Unis subventionnent leur agriculture en permettant aux agriculteurs et aux entreprises d’exportation de fonctionner à partir des îles Caïmans pour payer moins d’impôts. Certaines opérations financières allemandes transitent par le Liechtenstein et le Luxembourg, avec l’assentiment du gouvernement. Idem pour la France et Monaco.
 
Vous craignez une crise du dollar?

La dette que les Etats-Unis doivent placer en 2009 est comprise entre 1700 et 1900 milliards de dollars: la moitié de cette somme devra être monétisée, faute de trouver acquéreurs. Cela provoquera une inflation qui pourrait atteindre 7 à 8% en 2010. Le vrai problème réside dans le risque d’une chute brutale du dollar.
 
Certains pays pourraient être contraints de renoncer à l’euro?

L’Espagne subit une explosion du déficit de ses comptes courants: il atteint 10% du PIB. La solution serait une dévaluation. C’est impossible avec l’euro.
Dans un scénario où on ne serait confrontés qu’à des crises progressives, les grands pays pourraient mettre en place une sorte de caisse de soutien pour gérer ces crises au coup par coup. Hypothèse peu probable, compte tenu des besoins internes en Allemagne et en France. Scénario plus noir: les crises arrivent toutes en même temps, les opinions publiques refusent la création d’un budget fédéral et des pays comme l’Italie et l’Espagne sortent de l’euro.
 
Et l’euro disparaît…

Pas nécessairement, cette crise pourrait amener un maintien de l’euro dans un noyau stable de pays ayant des situations proches: l’Allemagne, la France et les pays du Benelux. Une solution de bon sens, politiquement inacceptable pour l’instant, serait de passer de la monnaie unique à la monnaie commune. Certains pays pourraient conserver l’euro, d’autres reprendraient leur monnaie nationale qui ne serait convertible qu’en euros. Le taux de change de l’euro avec les grandes devises serait contrôlé. Ceci permettrait de conserver la stabilité qu’apporte l’euro, en gagnant en souplesse à l’intérieur de l’Union.

Vous prônez aussi le protectionnisme?

Le protectionnisme est nécessaire parce qu’on ne peut pas obliger les pays à avoir les mêmes législations sociales et écologiques. Le protectionnisme, c’est l’existence de droits de douane qui compensent les différences entre les coûts externes et les coûts internes. Il serait plus efficace de pratiquer le protectionnisme par zones – comme la zone euro –, mais ce sujet reste tabou. Les gouvernements ne changeront de position que sous la pression de la crise et cela se fera sans doute pays par pays, dans les pires conditions



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Tags: Finance, Interview, Crise financière, Jacques Sapir,

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