Vevey, samedi après-midi 11 octobre. Un Espagnol de 17 ans, connu de la police, sort un couteau lors d’une altercation avec deux jeunes adultes. Ces derniers, des Italiens de la région, l’accusent d’avoir volé un membre de leur famille. Le ton monte, le jeune frappe sa victime dans le dos, une blessure qui ne met pas sa vie en danger. Ce fait divers met en lumière une mode répandue chez certains adolescents: le port du couteau. Ils ont une lame sur eux le week-end lorsqu’ils sont de sortie parce qu’ils se sentent en danger, qu’ils ont des «embrouilles» comme ils disent avec des autres, ou même à l’école. Responsable des éducateurs de rue du BUPP (Bus préventions parcs) à Genève, Humberto Lopes va à la rencontre des jeunes d’Onex et Lancy depuis dix ans. Il observe cette mode depuis quatre ou cinq ans. «Sur les 600 jeunes que je vois régulièrement, il y en a peut-être 100 qui ont une lame. Sur les 7600 jeunes de la région, cela reste une minorité.» Directeur du Point, un service de médiation scolaire, Olivier Ischer explique que «de nombreux enseignants et directeurs d’établissements scolaires» l’appellent pour lui demander ce qu’ils doivent faire avec les couteaux qu’ils trouvent sur les élèves. Même constat de la part d’André Glauser, nouveau responsable du Département de la sécurité publique à Bienne, et chef de la police municipale jusqu’en 2008: «J’ai la forte impression que les jeunes sont de plus en plus nombreux à porter des couteaux et d’autres objets pointus. Jusqu’à l’année passée, à la police municipale, nous en interceptions de 1 à 5 par semaine...» Que dit la police? Certaines des statistiques des polices cantonales romandes mélangent mineurs et adultes dans leur décompte de séquestrations et d’infractions commises à l’arme blanche. LaPpolice cantonale de Neuchâtel, qui tient des statistiques très précises, fournit des chiffres sur les séquestrations d’armes blanches chez les 15-25 ans: 55 en 2006, 50 en 2007, 75 en 2008. Quant aux armes impliquées dans les infractions au Code pénal, il s’agit, dans presque tous les cas, d’armes blanches dont beaucoup sont en vente libre.
Chef de la Police de sûreté du canton de Neuchâtel, Olivier Guéniat tient à nuancer le tableau: «L’arme blanche n’est pas un réel problème car très peu de jeunes sont susceptibles de blesser un tiers avec un couteau lors d’une bagarre. Nous avons enregistré cinq affaires de lésions corporelles graves, et une de lésions corporelles simples commises par les 15-25 ans durant l’année 2008.» A Genève, on ne partage pas tout à fait son optimisme. Porte-parole de la police cantonale, Jean-Philippe Brandt explique: «Depuis 2007, la violence chez les mineurs augmente. Question séquestration, nous n’allons pas fouiller tous les mineurs pour voir s’ils ont un couteau. De toute façon, un banal Victorinox à 44 francs peut déjà tuer.»
«CELUI QUI A PLANTÉ ET QUI RESSORT DE SES 14 HEURES DE GARDE À VUE EST UN HÉROS.»Humberto Lopes, éducateur de rue En 2006, la police du bout du lac a arrêté 57 mineurs auteurs d’infractions commises à l’arme tranchante ou pointue. Elles étaient 37 en 2007 et 38 en 2008. En Valais, pour 2008, Jean-Marie Bornet explique que 45% des personnes interpellées pour des affaires impliquant des couteaux sont des 15-25 ans. Même constat chez Michel Lachat, président de la Chambre pénale des mineurs depuis vingt-cinq ans: «Nous traitons plus d’affaires dans lesquelles sont utilisés des couteaux, cel a depuis cinq ou six ans. Les gens déposent plainte parce que l’autorité, à titre de prévention, les encourage à le faire.» Trouille au ventre. Au fait, pourquoi les jeunes se baladent-ils avec un tel objet? Une des explications avancées est la peur. Copain d’Afrim (lire l’encadré), Mussa, 26 ans, a grandi à Montreuil-sous-Bois, dans le «9-3», un département dans la banlieue parisienne. Il a débarqué à Bienne voici deux ans. «Des couteaux, j’en ai vu plus ici qu’à Montreuil! Les jeunes ont peur de se faire voler, agresser, taper. En fait, la plupart de ceux qui se battent, c’est parce qu’ils ne se connaissent pas. Ils ont peur de la différence. » Olivier Ischer regrette le cercle vicieux qui mène les adolescents à se procurer des couteaux: «Plus ils ont peur, plus ils s’arment et plus ils font peur aux autres.» Menacés, les jeunes? Il n’y croit pas. «C’est un mythe. Avoir et montrer son couteau est un signe de virilité et de puissance.» «LES JEUNES PEUVENT ÊTRE LES MEILLEURS AMIS ET LES PIRES ENNEMIS EN TRÈS PEU DE TEMPS.»
Jean-Yves Lavanchy, chef de la Brigade des mineurs et des mœurs de la Police cantonale vaudoise Un avis que partage Jean-Yves Lavanchy, chef de la Brigade des mineurs et des mœurs de la Police cantonale vaudoise. «Au sein d’un groupe, celui qui porte un couteau se fait plus rapidement respecter.» Que dire alors de celui qui fait usage de sa lame? «Celui qui a planté et qui ressort de ses 14 heures de garde à vue est un héros. C’est comme s’il revenait avec une coupe», constate Humberto Lopes. Tu veux ma photo? Difficile à dire si les ados s’inventent ou non des histoires. Une certitude: il est très facile de se faire des ennemis lorsque l’on est jeune. Jean-Yves Lavanchy remarque «qu’aujourd’hui, les jeunes peuvent être les meilleurs amis et les pires ennemis en très peu de temps». Biennois de 22 ans, Michael Cabral détaille quelques situations délicates: «Le fait de sortir avec une fille peut amener des embrouilles. Son ancien petit ami peut être jaloux et mal réagir. Je connais aussi des cas où le nouveau mec d’une fille est jaloux du précédent, dont il fait son ennemi. J’ai aussi des copains qui draguent la copine d’un autre sur Facebook... ça aussi, ça peut mal finir...»
Humberto Lopes évoque aussi la peur des jeunes lorsqu’ils sortent de leur quartier. Ils deviennent des cibles potentielles de ceux qui habitent des zones voisines, cela à cause des guerres de quartiers véhiculées par les codes postaux. Ce n’est pas un événement nouveau, mais avant les problèmes se réglaient plus avec les poings qu’avec les couteaux. En fait, il n’est pas nécessaire d’avoir une bonne raison pour «planter» un autre. «Parfois, un coup de couteau part pour rien. Des travailleurs sociaux d’autres cantons font le même constat», raconte Humberto Lopes qui précise que l’alcool, certaines drogues et l’effet de groupe jouent un grand rôle: «Je les compare à des hyènes. Tout seul, un gars ne fait rien. Mais lorsqu’ils sont en groupe et qu’ils ont un couteau, les jeunes s’attaquent même à un lion.»
Il suffit d’un rien ou d’un simple regard pour que le coup fuse, comme le raconte Michel Lachat. «J’ai traité il y a quelques années le cas d’un jeune qui a failli tuer un de ses pairs, en plein centreville de Fribourg. Alors que ce dernier cherchait des yeux une place sur un escalier pour manger son sandwich à midi, il a entendu: “Tu veux ma photo?” Avant d’avoir pu répondre, il a senti une lame rentrer près de son cœur. A un centimètre près, le coup aurait été fatal...» Gare au gorille. Quelle mouche pique donc ces ados qui poignardent leurs pairs pour un battement de paupière? Comment expliquer ce comportement? Olivier Ischer: «Nous sommes en plein dans le monde animal, dans l’expression la plus simple des rapports de force. On ne plante pas son regard dans les yeux d’un mâle dominant. Celui-ci donne deux trois avertissement et si l’autre insiste...» Spécialiste des grands singes au zoo de Bâle, Jörg Hess confirme que chez les gorilles, fixer l’autre dans les yeux lorsque l’on ne le connaît pas, c’est provoquer une agression.
Le zoologue tient pourtant à préciser: «A la différence que le gorille, comme les autres singes, ne tue pas les individus de sa propre espèce car cela diminuerait ses chances de survie. Chez les humains, les jeunes ont les armes mais pas le savoir qui va avec. Ne reconnaissant pas les signes de soumission des autres, ils n’ont pas de barrières comme dans le règne animal.» Hors normes. Autre élément d’explication: le manque d’outils et de ressources pour digérer les scènes de violence qu’ils voient sur l’internet, à la télévision ou sur l’écran de leur téléphone portable. Jean-Yves Lavanchy: «Il n’ont pas le suivi pour digérer ces images. Je parle de scènes de décapitation que l’on trouve sur le portable d’adolescents de 12-13 ans. On est loin de l’inspecteur Gadget... » A force de consommer des images où les Rambos tuent aussi facilement qu’ils respirent, frapper un autre avec un couteau devient un acte tout à fait banal.
A la tête d’Elite Guard, une école qui forme du personnel pour la sécurité, Kosmas Mutter, 44 ans, 1 m 99 pour 100 kilos, explique que les hommes formés dans son école – 500 par années – ont de plus en plus affaire à des jeunes qui ont des couteaux pour blesser les autres. «De plus, ces jeunes-là ont perdu le sens des réalités: des 15-16 ans qui tentent de s’attaquer à moi, j’ai vécu cette situation des dizaine de fois. A leur âge, jamais je n’aurais osé. Il y a certainement eu des manquements dans leur éducation.» C’est en effet le constat général de nombreux intervenants qui s’occupent de la jeunesse pour expliquer le comportement de certains d’entre eux: l’absence des parents et le manque de repères à la maison. Et Jean-Yves Lavanchy de raconter: «J’ai dit à un jeune de 17 ans que nous avions arrêté que, si mon fils avait fait la moitié des bêtises qu’il a faites, il y aurait eu des sanctions. Il m’a répondu: “J’aurais voulu avoir un père comme vous...”» FRIBOURGTrois couteaux au cas où...Trois couteaux,
voilà le dernier achat de Mohamed*, 15 ans. Un pour lui, un autre pour
sa petite amie et un troisième «en réserve». Comme d’autres jeunes de
son âge, l’adolescent aime bien «traîner» devant la gare de Fribourg.
Ses parents sont restés au pays, lui habite dans un foyer de jeunes. En
septembre, comme son équipe préférée - le HC Gottéron - jouait, il a
revêtu le maillot des Fribourgeois. Mal lui en a pris.
Des supporters
bernois qui débarquaient à la gare pour reprendre le train vers 22h lui
ont fichu un coup de poing en pleine figure, «pour rien» explique celui
qui fait du karaté et du kung-fu. «Le gars avait 17 ou 18 ans.» C’est
ce geste agressif qui l’a décidé à acheter les trois lames, à Bulle.
Quand il est de sortie, il a son couteau en poche. Il lui arrive aussi
de le cacher dans sa chaussette s’il veut être plus discret et ne pas
risquer l’amende. «Un copain s’est fait confisquer le sien par les
flics. Il a pris 200 francs d’amende.» Pourquoi prendre un tel risque
alors? «J’ai vu trop de bastons, il faut que je puisse me défendre si
quelqu’un sort un couteau. Au cas où, je montrerais aussi le mien, pour
lui faire peur, pas pour le tuer.» Il y a deux ans, l’écolier
raconte avoir passé trois jours à l’hôpital pour deux «petits coups de
couteau » dans le haut du dos, des blessures qui n’ont juste pas touché
l’os. «Le gars draguait ma copine et m’insultait. Il y a eu une bagarre
générale et j’ai senti une douleur. Celui qui m’a planté a dû payer la
facture des médecins. Je me bats souvent même si je n’aime pas trop ça.
Si quelqu’un provoque, c’est qu’il a besoin de se faire taper...»
*PRÉNOM MODIFIÉ BIENNE
«J’ai vu la haine dans les yeux de celui qui m’a poignardé»
Afrim,
Biennois de 18 ans, se souviendra longtemps de ce samedi de la mi-août
2009. Il vient de rentrer de vacances au pays, en Macédoine. Ce
soir-là, le jeune homme décide de sortir avec un copain. Ils vont dans
un bar à deux pas de la gare, boivent, discutent avec des filles. «Il y
avait quatre jeunes des Balkans. On ne les connaissait pas. Depuis, je
sais qu’ils viennent de Soleure. Ils ont commencé à draguer les filles
qui étaient avec nous.» Il est passé minuit. Le ton monte, l’ambiance
dégénère. Les jeunes gens sortent pour s’expliquer. Les quatre
Soleurois commencent à taper sur le copain d’Afrim. «Quand j’ai vu ça,
je me suis précipité pour lui porter secours. Soudain, un gars s’est
trouvé face à moi. Il avait un couteau. Dans ses yeux, j’ai vu de la
haine. J’ai aussi vu la mort devant moi. Il m’a planté son couteau dans
le ventre, du côté gauche. Il a fait ce geste avec une telle facilité…
En voulant me défendre, j’ai pris un coup dans l’avant-bras droit. Les
nerfs ont été sectionnés. Je suis tombé à terre et là, il m’a encore
planté son couteau dans le dos alors que j’avais perdu connaissance. A
l’hôpital, les médecins m’ont dit que j’avais eu de la chance, que
j’étais passé à deux doigts de la mort avec tout le sang que j’ai
perdu.»
Aujourd’hui, deux mois plus tard, le jeune homme, sans travail,
se remet tant bien que mal de ses blessures. Il sort à nouveau et tient
à préciser qu’il n’a pas peur. Mais il fait encore des cauchemars. Des
envies de vengeance? Autour de lui, ses copains répondent à sa place:
«On va laisser cette affaire à la police et à la justice. Celui qui lui
a fait ça a déjà été condamné pour des coups de couteau». Si Afrim ne
songe pas à une expédition punitive, il est sûr d’une chose. «Je ne lui
pardonnerai jamais.»
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