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Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 24.10.2012 à 16:48 |
Comment relancer la franchise la plus rentable de l’histoire du cinéma, l’année même de son cinquantième anniversaire, et par la même occasion faire oublier un dernier épisode pitoyable, en l’occurrence le Quantum of Solace (2008) du Suisse Marc Forster? L’Anglais Sam Mendes apporte une réponse des plus convaincantes à cette question avec Skyfall, le vingt-troisième long métrage de la saga James Bond, le troisième avec Daniel Craig dans le rôle de l’agent au double zéro.En 2006, les producteurs de la série avaient judicieusement choisi, pour la première apparition de Craig en 007, d’adapter Casino Royale, le premier roman publié - en 1953 - par Ian Fleming, le créateur de l’espion. Une volonté de revenir aux sources du personnage qui s’était soldée par un excellent film, présentant un Bond à la fois animal et humain, un surhomme capable de tuer de sang froid mais aussi de douter et de souffrir. Dans le roman, Fleming le faisait carrément pleurer. Sans aller jusque-là, l’adaptation signée en 2006 par Martin Campbell introduisait un 007 moins lisse que celui précédemment incarné par Pierce Brosnan, ce qui était d’autant plus audacieux que Craig est le plus carré et musculeux des acteurs à avoir prêté ses traits au héros. Bond n’est plus le gendre idéal qu’il a pu être, il est désormais sombre et rocailleux, et de fait un matériau plus intéressant à manier pour un cinéaste.Skyfall a tous les atours d’un «Bond movie» classique. On y trouve de l’action, des girls, un méchant volontiers cabotin, et un tour du monde emmenant le personnage d’Istanbul à Macao en passant par Shanghai, même si une bonne partie de l’intrigue se déroule pour une fois en Angleterre. Choisi par Craig lui-même, Mendes se permet en outre de reprendre des archétypes de l’univers bondien tel que mis en place par Fleming avant que la MGM n’achète les droits de ses bouquins. Pour le prouver, penchons-nous sur un court essai publié en 1966 par Umberto Eco, Une combinatoire narrative. Après une analyse fine des vingt histoires signées par Fleming, l’Italien listait notamment une série de neuf oppositions à partir desquelles l’écrivain opère d’infimes variantes. Au moins sept d’entre-elles sont présentes dans Skyfall, comme par exemple Bond et M, Bond et le méchant, le méchant et la femme, Bond et la femme ou encore devoir et sacrifice ainsi que loyauté et déloyauté. Autant dire que les fans de la série - qu’ils connaissent ou non les romans - s’y retrouveront, d’autant plus que l’Espagnol Javier Bardem incarne dans ce vingt-troisième épisode officiel un méchant renvoyant directement aux Dr. No, Goldfinger et autre Hugo Drax d’autrefois. Dans son article, Eco parle en ces termes du méchant type: «Le méchant voit le jour dans une zone ethnique qui va de l'Europe centrale aux pays slaves et au bassin de la Méditerranée. Il est habituellement de sang mêlé et ses origines sont complexes et obscures. Il est asexué ou homosexuel; en tout cas, il n'est pas sexuellement normal. Doué de qualités exceptionnelles d'invention et d'organisation, il a entrepris pour son compte une activité considérable qui lui permet de réaliser une immense fortune.» Voilà une définition qui sied parfaitement à Silva, vilain auquel Bardem apporte une certaine flamboyance, à l’opposé du très noir tueur qu’il avait créé pour les frères Coen dans No Country for Old Men (2007).Outre ce méchant à l’ancienne, on a droit dans Skyfall au retour de Q (photo ci-contre) et de l’Aston Martin DB5 (photo d’ouverture), celle de Goldfinger (1964) et d’Opération tonnerre (1965), ce qui permet d’amusants clins d’œil adressés aux aficionados. Afin de ne pas gâcher le plaisir de ceux-ci et des autres, on taira par contre la fin du film, riche en émotions et surprises, sur fond de nostalgie et de renouvellement - disons simplement que cette fois, Bond pleure pour de bon. On peut par contre signaler que la «James Bond girl» de service (mollement campée par la Française Bérénice Marlohe) est reléguée plus que de coutume au rang de potiche, le personnage féminin principal de Skyfall étant - excellente idée - la cheffe du MI-6, M, qu’interprète Judi Dench avec classe depuis GoldenEye (1995). Nouvelle preuve de fidélité envers Fleming, cette girl 2012, même si elle n’est guère présente, est par contre proche de la définition canonique qu’a jadis faite Eco de la femme séduisant Bond dans chacune des ses aventures: «La jeune fille est belle et bonne. Elle a été rendue frigide et malheureuse par de dures épreuves subies pendant l'adolescence. Cela l'a préparée à servir le Méchant. Par sa rencontre avec Bond elle réalise sa propre plénitude humaine. Bond la possède mais finit par la perdre.»Skyfall s’inscrit donc dans la droite ligne de Casino Royale et creuse le sillon d’un héros plus sombre et robuste, mais aussi plus sensible et fragile. Ce qui aboutit ici par un retour sur les lieux de son enfance, une plongée dans le trauma qui a fait de lui ce qu’il est devenu: la mort accidentelle de ses parents, l’Ecossais Sir Andrew Bond et la Vaudoise Monique Delacroix. Si ce 007 opus 23 est réussi, c’est ainsi parce que Mendes est d’une grande fidélité à l’univers bondien tout en se permettant d’intéressants allers et retours entre le passé et le futur du personnage. Espérons dès lors que les prochains réalisateurs à s’emparer de celui-ci soient à sa hauteur. Parce qu’en plus d’admirablement maîtriser les séquences d’action et les parenthèses plus intimes, Mendes se permet quelques moments visuellement époustouflants, comme un combat à la limite du conceptuel dans un gratte-ciel chinois et un final très pictural, tout de noir et de feu. On n’en attendait pas moins du réalisateur d’American Beauty (1999), Les sentiers de la perdition (2002) et Les noces rebelles (2008). Tout est résumé dans ce dialogue entre Silva est Bond: «Quel est votre hobby?», demande le premier. «Résurrection», répond 007. |









