Sa mère, il le répète comme un hurlement, a été retrouvée assassinée, soutien- gorge à moitié arraché, un bas nylon et une corde à linge noués autour du cou. Il a 10 ans, ce 22 juin 1958, près du lycée Arroyos de Los Angeles. Les policiers veulent le réconforter, pourtant il ne pleure pas. Le divorce de ses parents, quatre ans plus tôt, s’est mal passé. Sa mère, qui avait la garde de l’enfant, considère le daddy comme un faible et un paresseux. Son père, qui le voit les week-ends, résume son avis sur maman en des termes que le gamin approuve absolument: «Une soûlarde et une putain.» Ce jour-là, l’enfant bascule.
Aujourd’hui encore, excusé à jamais par le drame fondateur, il se compose ce personnage de dingue, de provocateur littéraire. Il jappe durant les interviews. Il dégoise des énormités. Il aime choquer les bien-pensants en racontant sa vraie vie. La drogue, l’alcool et les conneries. Entre ses 17 ans (renvoi du collège pour propagande nazie) et 1975 (abcès au poumon, double pneumonie), il vivra dix ans sans domicile. Hôtels miteux, parcs, n’importe où, larcins, effractions en série. Pour voler quoi? Alcool, herbe, cartes de crédit, mais surtout des sous-vêtements féminins: il y a des voyeurs, des «renifleurs de culottes», dans presque tous ses livres.
Ses livres. Mars 65, l’écriture le prend: «J’eus une vision soudaine du destin qui m’attendait. J’avais intérêt à devenir un grand écrivain, et vite.» Il est un immense écrivain, une révolution de l’écriture du roman noir. La scène d’ouverture d’Underworld USA, dont la traduction française sort cette semaine, est ahurissante de brutalité efficace. Si des phrases ont mérité un jour l’idée d’être aussi terribles que des coups de feu, les voici. Une épure, sujet, verbe, complément. Une simplicité dans la violence qui s’approche d’un rapport de police. Une syncope, au sens de la tachycardie, accélération du rythme, un art du langage hérité de la rue, plus une ironie dans le cauchemar. Une construction par strates, personnage après personnage, la multiplication des points de vue est sa marque et sa folie.
Mégalo et tordu. Il est aussi mégalomane, pour ne rien arranger. Ses premiers romans, concentrés sur un Los Angeles des années 40 et 50 fantasmé et reconstruit (il accumule des monceaux de documents historiques), évoquaient crimes fameux (Le Dahlia noir) et inspecteurs tordus (Lune sanglante et la trilogie Lloyd Hopkins).
Pourtant, dès 1995, il voit plus grand et encore une trilogie. American Tabloid penche entre crapulerie et politique pour dire la geste des sixties américaines. Ce volume couvrait la période 1958-1963, tournant autour de l’assassinat de John Kennedy. Mafia, CIA, flics, pros et anticastristes, femmes et hommes de main. La suite six ans plus tard avec American Death Trip, mêmes personnages, embarqués après Dallas dans ce qui allait mener à la mort Bobby Kennedy et Martin Luther King.
Sexe et rédemption. Underworld USA met ainsi un terme en plus 800 pages à cette fresque incroyable, mettant en scène, entre 1968 et 1972, les survivants des deux premiers tomes. Une affaire de braquage aux émeraudes, révélations et trahisons, Vegas, L.A. et Saint-Domingue, sexe, vengeances et quelques rédemptions. Un personnage s’y détache comme un énième miroir du romancier: Don Crutchfield, un privé, la vingtaine, l’obsession des femmes. C’est un chef-d’œuvre noir et vert comme des pierres maudites. «Je mérite crainte et respect pour être demeuré inviolé jusqu’au bout du voyage que je vais décrire, et puisque la force de mon cauchemar interdit qu’il prenne fin un jour, vous me les offrirez.» Ainsi s’exprimait, en 1986, le «Tueur sur la route». Certains écrivains méritent les mots de la grandiloquence: James Ellroy a du génie.
Underworld USA. De James Ellroy. Rivages/Thriller, 876 p.
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