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Japon : la vraie puissance

Par Guy Sorman - Mis en ligne le 11.05.2011 à 11:53

La Chine fascine au point que nous oublions que le Japon reste la grande puissance et la société la plus stable en Asie. Si l’on en croit les statistiques, il peut être vrai que, au début de 2011, l’économie chinoise en volume a dépassé le Japon, devenant ainsi la deuxième économie mondiale. Ce genre de chiffres n’est pas très significatif. Tout d’abord, l’économie américaine reste largement en tête : elle représente toujours un quart de la production mondiale. La Chine et le Japon viennent ensuite, chacun fournissant environ 9% de la production mondiale. La Chine comptant dix fois plus d’habitants que le Japon, cela signifie que les Japonais sont dix fois plus riches que les Chinois. Et on peut difficilement comparer la production à faible valeur ajoutée de la Chine et les industries sophistiquées du Japon. « Nous ne faisons pas la course, en dit Hideki Kato, important économiste japonais, président de la Tokyo Foundation, une fondation libérale. Kato ne veut ni minimiser ni éliminer la Chine. « S’être fait dépasser en 2010, même si ces chiffres ne signifient pas grand chose, a eu le mérite de réveiller les Japonais », dit-il. Tout au long de l’histoire du Japon, les crises se sont révélées utiles. Evoquant ce passé, un érudit influent, Naoki Inose, maire-adjoint de Tokyo, nous rappelle deux anciennes crises majeures qui avaient conduit à ce que l’on connaît sous le nom des deux Ouvertures.

La première Ouverture fut provoquée par l’incursion du contre-amiral américain Matthew Perry dans la baie de Tokyo en 1854 : les Américains exigeaient le droit de commercer avec le Japon. Jusqu’alors, le Japon n’était pas totalement fermé mais « sélectif ». Les Hollandais étaient autorisés à échanger, à Nagazaki, des marchandises choisies par le gouvernement japonais : ils étaient les seuls Européens tolérés parce qu’ils n’avaient jamais tenté de convertir les Japonais au Christianisme. Quelques commerçants chinois bénéficiaient du même privilège . Dans le nord du Japon, les Russes tentèrent de commercer mais sans trop de succès. Grâce à cette politique de commerce sélectif, instaurée au XVIIe siècle, le Japon ne fut jamais isolé et ne prit jamais de retard. Les rares étrangers qui visitèrent le Japon durant cette ère Edo (Edo est l’ancien nom de Tokyo, siège du gouvernement Shogun, tandis que l’empereur vivait à Kyoto) étaient abasourdis par le niveau de vie, le commerce intensif, les voyages incessants, le théâtre et les concerts, la propreté, l’ordre et l’organisation des villes. Mais, le gouvernement japonais, en 1854, a immédiatement compris que la marine américaine inaugurait une nouvelle ère mondiale. Celle-ci laissait au Japon un choix limité : être colonisé par l’Occident, comme la Chine, ou devenir aussi puissant que l’Occident en empruntant ses méthodes. Le Japon choisit la deuxième solution et le nouvel empereur Meiji, désormais à Tokyo, la mit en œuvre à partir de 1868 : il fit venir des ingénieurs britanniques, des officiers allemands, des cuisiniers et des juristes français et envoya des émissaires aux Etats-Unis et en Europe. Malheureusement, le Japon devint victime de son succès : dans les années 1920, l’armée tenta de construire un empire asiatique comparable à l’empire européen en Afrique ou russo-soviétique en Sibérie. Les Japonais arrivaient trop tard : l’heure de la décolonisation s’annonçait déjà. Une seconde crise, la victoire des États-Unis et l’occupation, a provoqué une deuxième Ouverture : à partir de la Constitution de 1947, le Japon est devenu une démocratie, une méritocratie et une société individualiste, abandonnant toutes les reliques de l’ordre féodal. Cette deuxième Ouverture a eu tant de succès que, dans les années 80, le Japon fut considéré comme un modèle à suivre de la bonne gestion économique et d’une société industrielle harmonieuse.

« Nos ressources humaines étant notre unique richesse, nous n’avions pas d’autre choix », se souvient Kato, « que d’utiliser ces ressources mieux que les autres pays. » Après la hausse massive du prix du pétrole en 1973, les entrepreneurs japonais devinrent des pionniers de l’économie d’énergie. Toyota ou Toshiba, parmi d’autres, construisirent de meilleures voitures et de meilleurs appareils électroniques, en réduisant la dépense d’énergie et grâce à la miniaturisation. L’industrie américaine ne put que suivre. Le management à la japonaise, comme les méthodes Zero Defaut ou Just in Time Delivery, firent fureur dans les business schools américaines. Jusqu’en 1991, quand les Japonais sortirent du « miracle » pour entrer dans les « décennies perdues. »

Depuis maintenant vingt ans, le Japon n’a connu de croissance que lente. L’explication la plus originale pour ces années de stagnation est celle de Fumyo Hayashi, disciple de l’économiste américain Ed Prescott : « L’économie japonaise », dit Hayashi, « a cessé de progresser car les Japonais ont cessé de travailler. » Influencés par les Américains, les Japonais ont commencé à prendre des vacances plus longues, à partir en retraite à 57 ans dans le secteur public et les grandes entreprises et se sont convertis aux longs week-ends. La production industrielle a commencé à décliner en proportion directe de la réduction des heures de travail. Le ralentissement de l’économie a simultanément été accentué par le vieillissement de la population : les familles japonaises comptent rarement plus  de deux enfants. Nombreuses sont les femmes qui choisissent de rester célibataires : une tendance de fonds chez les titulaires de diplômes .Depuis 2005, la population japonaise totale est en déclin. En Europe, le déclin naturel est similaire mais compensé par l’immigration. Ce n’est pas le cas au Japon où la population est fortement opposée à l’immigration, par crainte de détruire l’harmonie, le mode de vie, la sécurité et l’homogénéité de la culture japonaise.

Confrontés à cette stagnation économique inattendue, s’ajoutant à une bulle immobilière similaire à la bulle américaine de 2008, les gouvernements japonais n’ont fait qu’empirer les choses. Depuis 1991, il ne s’est pas passé un an sans que le gouvernement n’augmente la dépense publique, sous prétexte de « relancer » la croissance. Influencée par ce même esprit keynésien, la Banque centrale , depuis 2001, a baissé les taux d’intérêt jusqu’à zéro ; une mesure inutile, car les entreprises japonaises sont plus fondées sur leurs propres ressources que sur le crédit ou sur le modeste marché japonais des capitaux. Conséquence de cette politique de dépense publique, le Japon a été bétonné et asphalté, doté de nombreux ponts ne menant nulle part et d’aéroports inutiles. Le bénéfice économique fut nul mais les avantages significatifs pour les partis politiques, qui ont tous pris leur part dans ces travaux publics. Les « décennies perdues » du Japon ont clairement montré que ni la politique monétaire ni la dépense publique ne relanceront une économie où rien ne conduit à travailler plus.

Au final, la dette publique japonaise figure maintenant parmi les plus élevées au monde, atteignant presque deux fois la PIB annuelle. Le Japon deviendra-t-il un État en faillite ? Certainement pas : la situation financière n’est pas celle des États-Unis ni de l’Europe. La dette est entièrement l’affaire des Japonais eux-mêmes. Economisent beaucoup et ayant confiance en leur État, ils investissent la plupart de leur épargne dans des bons du Trésor nationaux, pour un taux de retour très bas. Cette dette ne menace pas la stabilité du pays, mais ce n’est pas la meilleure façon de placer l’argent. Il ne fait pas de doute que le gouvernement devrait réduire ses dépenses. Rien ne l’y incite vraiment, mais à long terme, dans dix ans, avec une population déclinante et vieillissante, l’État pourrait être conduit à emprunter sur le marché international comme le font déjà le Trésor américain ou les Européens. Les taux d’intérêt payés aux étrangers seraient plus élevés que ce qui est maintenant accordé aux citoyens nationaux. Tous les économistes du Japon pressent donc le gouvernement d’agir dès maintenant, jusqu’à présent, sans succès. Quelques politiciens, comme l’ancien Premier ministre Shinzo Abe, considèrent que le Japon aurait besoin d’une rébellion comparable au Tea Party américain pour réveiller l’arrogante classe politique. Il est plus probable que les impôts, ( taxe sur la consommation de 5%)  qui sont très bas comparés au reste du monde, seront augmentés avant que les dépenses ne soient réduites. Et il n’est pas dans la tradition japonaise de voir les contribuables se rebeller.

Au-delà de la logique économique, le ralentissement de la croissance japonaise s’explique aussi par la culture dominante. Les Japonais ont cessé de trop travailler car la plupart d’entre eux se satisfont du statu quo : ils ne se sont jamais portés aussi bien dans toute leur histoire. La vie est confortable et sûre ; les parents sont assez riches pour gâter leur enfant unique. Les aides sociales sont suffisantes, les soins médicaux gratuits et de qualité. La bureaucratie publique est assez restreinte, honnête et efficace comparée au reste de l’Asie. « Le fait que les étudiants japonais ne ressentent pas le besoin de partir étudier à l’étranger est un signe clair de satisfaction », affirme le professeur Naoyuki Agawa, vice-président  de l’université de Keio. De fait, sur les campus américains, les étudiants japonais ont presque disparu, maintenant loin derrière les Chinois et les Coréens. Ils étaient 59 000 en 1990, plus que 26 000 en 2009. Un diplôme d’université japonaise est une garantie bien suffisante pour obtenir un travail convenable dans une de ces grandes entreprises japonaises, qui proposent des postes à vie. Le repli sur eux-mêmes des jeunes Japonais, ajoute Kazuo Ogoura, s’explique sans doute aussi par l’admiration sans bornes que les autres peuples asiatiques vouent au Japon. Chaque année, le Japon reçoit trois millions de visiteurs de Chine, de Taiwan ou de Corée du Sud. Ils sont ébahis par la vie luxueuse des Japonais. Comme l’a écrit le journaliste chinois Lu Hua dans un magazine de Pékin, le Japon a atteint le but auquel aspire la Chine : « un parfait mélange de culture traditionnelle, d’équipements modernes et de liberté individuelle. » Lu Hua laisse entendre que la révolution communiste chinoise ne fut peut-être pas un raccourci nécessaire vers la modernité, mais une inutile perte de temps et d’hommes.

Comment une économie qui progresse si lentement peut-elle encore offrir un emploi à chacun ? Les grandes entreprises de renom considèrent qu’il est de leur devoir d’offrir autant d’emplois que possible et de ne jamais résilier un contrat de travail. Pour que cela soit possible, il est admis que les salaires et le temps de travail sont flexibles   : afin d’employer tout le monde, même en cas de crise, le bonus de fin d’année, qui peut aller jusqu’à 30% du salaire annuel, sera éventuellement supprimé ainsi que les heures supplémentaires . Pour les moins privilégiés qui ne sont pas employés par les grandes compagnies, des milliers de boutiques  et de petites sociétés de service agissent comme amortisseur social. Le plein emploi au Japon est donc moins un résultat mécanique de la croissance qu’un acquis social, un devoir moral pour l’employeur et l’employé. Plusieurs films récents (voir Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa) mettent en scène des cadres japonais qui prétendent chaque matin se rendre au travail, pour échapper à la honte du chômage aux yeux de leur famille et leurs voisins. Mais, ces cadres sans emploi restent exceptionnels : en règle générale, tout le monde est occupé, ou prétend l’être, même relégué dans un coin de bureau où rien ne se passe. Et pour écarter la menace de la pauvreté, beaucoup de Japonais âgés prennent un second emploi après la retraite, pour un salaire moins élevé. Nombreux, par exemple,  sont les chauffeurs de taxis de Tokyo, inhabituellement âgés, souvent plus de soixante-dix ans.

Malgré cette croissance lente, les Japonais n’ont pas un vrai sentiment de crise. La richesse accumulée, le fort taux d’épargne, la distribution des emplois, l’absence d’immigrants, le petit nombre d’enfants, rendent ce statu quo tout à fait supportable. Un statu quo qui n’a pas entraîné un déclin significatif des revenus grâce à des caractéristiques uniques de l’économie japonaise, probablement la technologie la plus innovante au monde.

Il est vrai que les marques japonaises ne dominent plus le marché de la consommation des voitures et de l’électronique comme ce fut le cas autrefois. Il y a trente ans, Sony avait rendu la musique portable grâce au Walkman. Mais, Sony a été remplacé par l’Ipod. Les automobiles coréennes Hyundai sont d’une qualité comparable à celle de Toyota. Microsoft, Google, Amazon révèlent que le Japon pourrait avoir manqué l’entrée dans la nouvelle ère de communication dominée par des supports multifonctions. La réalité est en fait plus complexe : l’industrie japonaise a déplacé son intérêt du marché des consommateurs vers le marché des composants.

Sans le savoir, nous sommes devenus plus dépendants que jamais de l’industrie japonaise. Quand nous utilisons un téléphone portable, prenons l’avion, faisons du vélo (le dérailleur Shimano a un monopole quasi mondial), nous consommons une immense quantité de composants invisibles Made in Japan. Dans un Iphone G3, un tiers des éléments – en valeur – proviennent d’entreprises japonaises, en majorité Toshiba. Seulement 5% est Made in China, c’est-à-dire « assemblé » en Chine. Le prochain Boeing Dreamliner sera composé pour un tiers de fibre de carbone de production japonaise, en majorité Toray. Presque toutes les centrales nucléaires du monde sont construites à partir d’un réacteur fabriqué par Japanese Steel Works. Le Japon construit tous les deux ans une nouvelle centrale nucléaire, ce qui donnerait au pays une avancée significative si l’énergie nucléaire venait à remplacer le pétrole. Le film invisible qui protège l’écran de nos téléviseurs ou des téléphones portables est Made in Japan, et ses fabricants en ont le monopole mondial. Dans les téléphones cellulaires, tous les ressorts de charnière ne viennent que du Japon.

Environ trois cents entreprises japonaises de taille moyenne, la plupart au nom inconnu à l’étranger, détiennent le monopole mondial de composants indispensables. La marge de profit de ces composants est bien sûre très élevée. Des entreprises sud-coréennes, taiwanaises, allemandes et quelques américaines essaient de se mettre à niveau, mais le Japon reste en tête. Cet avantage comparatif est le résultat des investissements dans la recherche, 4% des investissements du secteur privé et par le METI (ministère de l’Industrie), qui travaille en étroite collaboration avec le secteur privé. L’avance technique du Japon est aussi le résultat d’un siècle de tradition, de savoir-faire industriel et d’un sens de la perfection propre au Japon. Ces entreprises sont pour la plupart familiales et ancrées dans une tradition industrielle ancestrale. « Nous sommes une nation d’ingénieurs », dit Kato. « Nous laissons les activités de basse technologie à la Chine et à d’autres pays, mais le Japon ne s’est jamais « désindustrialisé », comme c’est le cas des États-Unis ».

Cette période bénie pourrait bien être torpillée par la Chine. « Cela fait vingt ans que nous sommes en crise », dit Shinzo Abe, « mais nous ne voulions pas le reconnaître : maintenant que les Chinois nous ont réveillés, nous le savons ! » En octobre dernier, en Mer de Chine, un chalutier chinois a volontairement harponné un navire garde-côtes japonais  près de l’île de Senkaku,  que la Chine revendique. Au même moment, l’armée nord-coréenne a attaqué un navire de guerre sud-coréen et bombardé la population civile de l’île de Yeonpyeong en Corée du sud . Il est clair que le statu quo est ébranlé en Asie et que la Chine met à l’épreuve la résistance de ses voisins. Du moins est-ce l’interprétation de Abe, largement partagée par l’opinion publique japonaise. Et depuis la fin de 2010, les Chinois testent les Japonais, en bloquant la vente de « terres rares », que l’on trouve principalement en Chine, indispensables aux composants électroniques et aux batteries électriques.

« Cette menace chinoise est au fond une bénédiction », dit Akima Kojima. Ancien journaliste au Nikkei Daily, principal journal économique, à la tête du think tank Nikkei, Akima Kojima est un partisan de profondes réformes et en faveur d’une « troisième Ouverture ». « Avec la Chine qui nous talonne », dit-il, « nous savons que nous traversons une crise, comme en 1857 ou en 1945 ». Un Japon vieillissant et fermé sur lui-même, dit Kojima, sera incapable de contenir les ambitions de nos voisins sud-coréens et chinois. Les principales entreprises sud-coréennes rattrapent clairement le Japon en matière d’innovation : dans l’Iphone G4, les éléments Samsung ont en partie remplacé Toshiba. « Les étudiants japonais devraient devenir plus internationaux », ajoute Kojima. Très peu de Japonais parlent couramment anglais, ce qui n’est pas le cas dans les pays voisins. Les organisations patronales ayant compris la nécessité de la mondialisation, sponsorisent désormais les études universitaires des jeunes Japonais à l’étranger. L’entreprise automobile franco-japonaise Renault-Nissan a aussi montré la voie en confiant des responsabilités à des managers, certains non japonais, ou assez jeunes, ce qui est contraire à la tradition japonaise qui fonde la promotion sur l’âge. Deux entreprises de logistique majeures, Rakuten et Fast Retailing, ont choisi pour l’avenir, l’anglais comme langue d’entreprise. Il semblerait donc que le Japon, après une période de « démondialisation », se mondialise à nouveau. Le gouvernement lui-même accroît ses efforts pour promouvoir le Japon à l’étranger. De fait, Made in Japan est une marque reconnue, qui attire plus les consommateurs que Made in South Korea ou Made in China. Ce « soft power », dit Kazuo Ogoura , président de la Fondation du Japon, une division du Ministère des Affaires étrangères, doit être constamment renforcé. Il reste peu connu que le Japon est le deuxième exportateur de contenu, derrière les États-Unis. Les films japonais, mangas, dessins animés, musique pop, culture classique, mode, design, sont immédiatement identifiables partout dans le monde. Seuls les films d’animation Walt Disney battent les productions japonaises Miyazaki. Pour les jeux vidéos, le Japon est de loin numéro Un mondial. L’aide humanitaire  et l’aide au développement contribuent aussi au soft power, avec l’avantage de la neutralité car le Japon ne fut jamais une puissance coloniale en Afrique ou au Moyen-Orient.

Qu’est-ce qui rend les mangas et dessins animés japonais si attractifs ? Kazuo Ogoura attribue cette popularité à leur message anti-autoritaire. La plupart des héros pop japonais sont des jeunes gens combattant de sombres organisations autoritaires : un individualisme héroïque qui puise son origine dans l’ère Edo, une époque d’individualisme fort et de liberté sexuelle. Ceci parle à tous les jeunes de toutes les civilisations d’aujourd’hui. La culture pop japonaise, différente de la pop américaine, tend, selon Ogoura (et beaucoup d’auteurs de mangas que j’ai rencontrés) à ne pas opposer le Bien et le Mal, le Noir et le Blanc. La morale du manga japonais, selon l’éditeur Kaori Kitamoto (éditions Kodansha), est plutôt « grise ». « Le happy end des mangas », dit-elle, « implique que vous faisiez la paix avec votre ennemi d’hier. »

Avec une population qui décline, 100 millions d’habitants estimés pour 2046, contre 127 millions aujourd’hui, le Japon sera-t-il capable de rajeunir son industrie et de financer son nombre grandissant de retraités ? L’espérance de vie est aujourd’hui de 86 ans pour les femmes et 79 ans pour les hommes, bien plus que dans tous les pays développés. La solution évidente serait l’immigration, à laquelle la plupart des Japonais sont opposés. En réalité, un nombre significatif d’immigrants, légaux et illégaux, travaillent au Japon, la plupart issus des Philippines (femmes de chambres, domestiques) et de Chine (ouvriers agricoles et dans l’industrie). Légalement, le Japon ne recrute que des apprentis, principalement dans l’agriculture, pour une période maximum de trois ans. Les rares défenseurs de l’immigration légale, comme Kato ou Kojima, préconisent une « immigration sélective » inspirée par la Suisse : le droit d’entrer au Japon dépendrait d’un permis de travail légitime. Cette modeste proposition permettra-t-elle de financer les futures retraites ? En janvier 2011, l’agence Standard’s and Poors a baissé d’un cran la valeur des bons du Trésor japonais. L’État japonais n’est pas vraiment menacé par un défaut de paiement, mais l’agence s’inquiète de l’absence de stratégie politique à long terme pour réduire le déficit.

Kato ne partage pas cette inquiétude. « Aucun de nos gouvernements à durée de vie limitée n’est à même de s’attaquer au problème de l’immigration ou de la dette », dit-il. Les partis japonais ne sont qu’assemblages de factions autour d’hommes de pouvoir, aucun n’ayant une vision à long terme. Après la seconde guerre mondiale, les Japonais ont décidé implicitement qu’il valait mieux ne pas avoir d’idéologie. « Une meilleure alternative », dit Kato, est « de considérer notre population vieillissante comme une opportunité économique, une bénédiction cachée. » Toutes les nations vont être confrontées à une vaste population de personnes dépendantes. Le Japon, étant déjà parvenu à ce stade, crée des systèmes permettant aux personnes âgées de rester chez elles : des maisons intelligentes, des capteurs sensoriels, des systèmes d’aide médicale à distance, qui deviendront plus fiables et deviendront une ressource à l’exportation. Des solutions techniques pourraient donc remplacer l’immigration des infirmières, résoudre le problème des retraites et séduire une clientèle étrangère.

Tous les experts ne partagent pas l’optimisme de Kato. Selon Yoichi Funabashi, le plus influent éditorialiste japonais, pour le journal de centre gauche Asahi, l’avenir du Japon dépend aussi du leadership politique. Il croit moins aux solutions techniques que politiques, d’abord pour régler le problème de la dette publique, ensuite pour sauver l’Asie et le monde libre de « l’impérialisme chinois ». Selon Funabashi, le TPP est la solution. Le Trans Pacific Partnership, une initiative de Singapour et de la Nouvelle-Zélande, en cours de négociations, créerait une zone océanique de libre échange, incluant les États-Unis mais pas la Chine. Les participants devraient être engagés dans le libéralisme économique et la démocratie. Un tel accord ferait repartir la croissance japonaise, car c’est l’industrie la plus innovante de cette zone. Le TPP sanctionnerait aussi la mauvaise conduite chinoise (comme le manque de respect pour la propriété intellectuelle) et éventuelles ambitions impériales, jusqu’au jour où le régime chinois deviendra transparent et fiable. Ce TPP est largement soutenu par les élites japonaises, avec un consensus exceptionnel entre les cinq plus grands quotidiens du pays, qui d’ordinaire se tirent dans les pattes. Le Japon, ajoute Funabashi, devrait devenir l’axe du TPP : mais il manque un leader !

À long terme, dans un pays où les éditorialistes ont plus d’influence que les Premiers ministres, Yoichi Funabashi parie tout de même sur le succès de TPP. Et aussi toute future agression contre le Japon ou la Corée du Sud réactiverait aussi la défense militaire de l’Asie libre avec le soutien indéfectible de l’armée américaine et une plus grande coordination entre la Corée du Sud et la marine japonaise. L’armée japonaise, un autre secret bien gardé, est en fait, plus sophistiquée et mieux équipée que celle de Chine. La marine chinoise doit toujours lancer son premier porte-avion en 2013 et apprendre à l’utiliser, tandis que la marine japonaise dispose déjà de plusieurs porte-hélicoptères, soit disant pour la défense, mais aisément convertibles en armes d’attaque. Les forces d’auto-défense japonaise détiennent deux fois plus d’hélicoptères d’attaque que les Chinois.

« Personne ne sait vraiment comment gérer la Chine », reconnaît Funabashi. L’affrontement avec la Chine doit être évité, l’endiguement (« containment ») n’est pas forcément le bon mot. Faire « participer » la Chine serait la meilleure approche. Les Japonais ne devraient pas attendre que leur gouvernement fasse le premier pas. Le manque de « participation » et d’entente entre le Japon et ses anciens ennemis comme la Corée et la Chine, dit Funabashi, sont liés à la faiblesse des sociétés civiles en Asie : trop repose encore sur la politique et pas assez sur la libre initiative des peuples. Les organisations d’affaires et de citoyens japonaises devraient commencer à « faire participer » leurs équivalents chinois ou sud-coréens sans attendre le feu vert de leur gouvernement. L’Asie, conclut Funabashi, deviendra une zone de libre échange et de paix comparable à l’Union européenne seulement quand les citoyens s’engageront dans des contacts directs. Une utopie asiatique ? Non, répond Funabashi. Les sociétés chinoises et sud-coréennes sont devenues plus complexes qu’il y a dix ans. Leurs gouvernements ne sont plus la seule force qui compte. Les jeunes Japonais se sentent-ils concernés par un tel projet pour l’Asie ?

À Tokyo, en janvier 2011, j’ai tenté de deviner ce à quoi rêvent les nouvelles générations ? La plupart sont occupés à jouer à des jeux vidéo sur leurs tablettes électroniques. Bon nombre, les otaku, vivent dans des mondes virtuels et ne parlent qu’avec d’autres otaku qui partagent la même passion. Ils ont l’air dysfonctionnel mais sont peut-être les inventeurs du prochain Facebook ou de tout autre réseau social. Les vrais livres n’ont cependant pas disparu des présentoirs. Surprise, début 2011, le best-seller est un recueil d’aphorismes de Friedrich Nietzsche : deux millions d’exemplaires vendus. Selon le critique littéraire Akiyama Yasuo, les jeunes lecteurs espèrent trouver le bonheur en résistant à la pression quotidienne de leur famille et de la communauté. Avec l’aide de Nietzsche, considéré comme le nec plus ultra de l’individualisme ! Dans les années 60 et 70, Jean-Paul Sartre et Herbert Marcuse avaient joué un rôle similaire dans la jeune culture japonaise.

Le deuxième sur la liste des best-sellers est plus prévisible : Peter Drucker, L’expert californien du management a toujours été une star au Japon. Soyez heureux avec Nietzsche et faites fortune avec Peter Drucker ? Le troisième, moins attendu, a pour titre L’art de la simplicité, par Dominique Loreau, écrivain française installée au Japon et qui semble férue de philosophie Zen. Son succès doit-il être compris comme un retour nostalgique au Japon ancien de l’ère Edo ou comme un guide de survie dans des circonstances économiques difficiles ? Ces jeunes Japonais, fascinés par trois auteurs étrangers, apparaissent plus mondialisés qu’ils ne le croient : la Troisième Ouverture est peut-être déjà là et nous ne la voyons pas.

 




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