«Le jazz doit être une musique sérieuse, puisque tant de gens sont morts pour elle.» Le mot du trompettiste Dizzy Gillespie pourrait s’appliquer à ces deux-là, pianistes au bord des abîmes. Parce qu’ils prennent le jazz si sérieusement, à se prendre au sérieux parfois. Parce qu’ils ont aussi en commun cette façon de jouer avec la musique comme si leur vie en dépendait, comme si elle en dépendait vraiment, presque physiquement. Et cela depuis toujours, puisqu’ils eurent tous deux ces précocités d’enfants prodiges qui induisent d’avance les mélancolies de la fin, ce déchirement dans le lyrisme: le piano comme un moyen de survie.
Soleils en commun. Ils ne parlent pas l’un de l’autre. Tout devrait les rapprocher, mais ils ne s’approchent pas. Ils ne sont pas de la même génération. Keith Jarrett, né en Pennsylvanie, a 65 ans. Brad Mehldau, la belle gueule de Floride, 40 ans. Mehldau pourrait être considéré comme un fils spirituel, ou un successeur un peu rock du roi Jarrett. Mais leur indépendance, leur ego, leur manière de se vouloir si seul au monde, les contraint à l’incomparable: alors comparonsles à leur place.
Leurs musiques ont en commun deux soleils: Bill Evans et Claude Debussy. Leur virtuosité délicate et des apprentissages passant par la musique classique ont permis aussi bien à Jarrett qu’à Mehldau de puiser sans cesse à ces deux sources. L’impressionnisme de Debussy, surtout cette manière d’imprévisible dans ses compositions, est au cœur de leur manière de se mettre en danger.
Quant à Bill Evans et son trio, il pose les bases d’un équilibre indépassable, mais aussi deux courages: celui de la tragédie dans les harmonies, et celui de l’affranchissement, parfois, de la pureté du swing. Car Jarrett et Mehldau ne swinguent pas toujours, au sens du jazz. En solo, ou en trio directement référencé à Evans, ils ne cherchent pas le balancement, le claquement des doigts, le chaloupé dansant: ils jouent comme on laisserait des pas sur la neige, ou sur le sable, une évanescence tendue, un goût du crépuscule
Les deux pianistes, avec leurs faux airs à la Glenn Gould jazzy, postures courbées de combattants, torturant leurs âmes ou grognant face au piano, ont agrandi leurs territoires. Keith Jarrett, depuis l’irruption du Köln Concert de 1975, solo sublime et fondation de sa mythologie, traîne derrière lui cette aura de «jazzman pour ceux qui n’écoutent pas de jazz». Il publie d’ailleurs aussi des disques de classique, ce qui le rend encore plus suspect de trahison auprès du dernier carré des supposés puristes du jazz.
Car Jarrett est un triomphe d’avant les bobos, un piano à la fois vaguement snob et miraculeux, décoratif et d’une densité totale. Au bout, l’élargissement vers les foules: le Köln Concert en serait aujourd’hui à plus de 3,5 millions d’exemplaires vendus, résultat unique pour du piano. Le disque a fait de Jarrett une star internationale et posé l’intransigeance du label allemand ECM. Mais le pianiste n’aura de cesse de ne pas répéter cette prestation. Ecouter Jarrett aujourd’hui, c’est entendre un autre musicien, à la fois moins extatique et plus sombre.
Echapper à la mort. Quant à Mehldau, la rigueur de son piano s’est nourrie de références au rock: reprises de thèmes de Radiohead, Oasis, des Beatles ou de Nick Drake. Un goût de la musique contemporaine, une façon de citer aussi bien Coltrane, ressenti comme l’explorateur absolu, qu’Elliott Smith, chanteur dépressivo-suicidaire mort à coups de couteau en 2003: un thème de Highway Rider, dernier CD en date, lui rend hommage. «Chaque occasion de créer permet à un musicien d’échapper, momentanément, à sa propre mortalité. L’angoisse de la page blanche - et de la perte de l’instinct créatif - porte en elle-même l’angoisse de la mort.» Qui a dit cela? Jarrett? Mehldau? Ce pourrait être chacun d’eux. En l’occurrence il s’agit de Brad Mehldau, dans un essai pour le magazine Jazzman. Alors, c’est sans doute grandiloquent, mais vrai: ils pourraient y laisser leur peau, ils sont d’accord de prendre le risque. Jarrett et Mehldau sont prêts à mourir pour le piano. Ils jouent en flirtant en permanence avec ce vertige-là. Highway Rider, l’extraordinaire et symphonique disque de Mehldau en grand orchestre, est empli d’une poésie hollywoodienne du renoncement. Quant au Testament de Jarrett, bouleversant dernier opus solo commis entre Paris et Londres, on ne saurait être plus explicite: pour Keith, c’était jouer ça ou mourir de chagrin après la perte de l’amour. A Montreux, bien vivants, ce seront les deux pianistes du dimanche, les 4 et 11 juillet.
Montreux Jazz Festival. Brad Mehldau en solo, Auditorium Stravinski, le 4 juillet dès 20h. Keith Jarrett Trio, Auditorium Stravinski, le 11 juillet dès 18h.
«CHAQUE OCCASION DE CRÉER PERMET À UN MUSICIEN D’ÉCHAPPER, MOMENTANÉMENT, À SA PROPRE MORTALITÉ.» Brad Mehldau
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