Vous avez assisté au baptême de votre petit-fils le week-end dernier. Lui conseillerez-vous de faire de la politique? A un an, c’est un petit peu tôt pour lui donner des conseils. De la politique, tout le monde en fait en tant que citoyen. Quant à savoir s’il en fera activement, ce sera à lui de décider en fonction de ses envies et de ses talents.
La politique n’est-elle pas devenue beaucoup plus dure ces derniers temps? Je ne suis pas sûr que la politique d’aujourd’hui soit plus dure qu’elle ne l’a été durant la première moitié du XXE siècle. Avoir le courage de dire non au nazisme et au communisme était autre chose que de se battre dans le climat actuel. Autrefois, vos choix pouvaient vous mener dans un camp de concentration. Ce risque existentiel n’existe plus aujourd’hui. Mais il est vrai que dans le climat actuel de confort, la politique s’est durcie ces dernières années. On est plus souvent attaqué.
Justement, Christoph Blocher a estimé que vous étiez «un cas tragique qui avait échoué dans le domaine de la santé». Cela vous blesse-t-il? Non! C’est le destin de Blocher qui est tragique en se terminant par son éviction du Conseil fédéral. La preuve, c’est qu’il essaie d’exorciser sa douleur en continuant à politiser au-delà de ce qui est raisonnable.
Comment avez-vous vécu de l’intérieur la révolution conservatrice qu’il incarnait? Son projet allait dans ce sens. Mais au sein du Conseil fédéral, il s’est assez rapidement rendu compte qu’il ne suffisait pas de faire de grandes théories et qu’il fallait être concret. J’ai l’impression qu’on refait l’histoire en donnant à sa présence au Conseil fédéral un caractère d’épopée. Sa révolution a échoué. Mais ce que j’en ai vu au Conseil fédéral n’était pas de nature à me faire peur.
Vous avez dû assouplir le secret bancaire en catastrophe. Pourquoi la Suisse n’a-t-elle pas su se préparer à cette situation? Depuis l’Acte de médiation en 1803, le système suisse a toujours cherché des équilibres. Quelques années avant la guerre du Sonderbund, Tocqueville affirmait dans un mémoire que la Suisse était «irréformable» et qu’elle était vouée à la décadence. Il s’est lourdement trompé. La naissance de la Suisse moderne en 1848 a été une grande révolution, puis la Constitution de 1874 a introduit la démocratie directe. La grande question est de savoir si cette démocratie directe permet d’évoluer ou bien si elle a besoin des coups d’épaule venus de l’extérieur.
Votre conclusion? Les deux thèses se défendent de cas en cas. Parfois, nous arrivons à nous réformer de l’intérieur. J’en veux pour preuve la suppression des contingentements laitiers dans l’agriculture, qui est une révolution. Parfois, il nous faut des coups de boutoir de l’extérieur. La création de l’Union européenne (UE) nous a contraints aux accords bilatéraux et à la libre circulation des personnes, elle aussi une petite révolution en soi.
Aviez-vous prévu qu’il faudrait assouplir le secret bancaire? On savait qu’il faudrait évoluer sur ce plan, mais le confort nous a empêchés de le remettre en cause. Voici quatre ans, j’ai mangé avec un grand banquier et je lui ai demandé comment la place financière se préparait à assouplir la législation couvrant le secret bancaire. Ce banquier s’est montré scandalisé par ma question. C’est tout à son honneur de m’avoir rappelé de lui-même cette anecdote il y a quelques semaines. Tous les entrepreneurs fonctionnent de cette façon. Tant qu’un produit se vend, aucune entreprise ne le retire du catalogue. Quand la crise vient, certains cherchent à le garder jusqu’au bout, d’autres l’adaptent rapidement. Certains sont plus réactifs ou mieux préparés que d’autres.
Votre parti n’a-t-il pas contribué à mythifier le secret bancaire? Non. Ce n’est pas le Parti radical qui veut ancrer le secret bancaire dans la Constitution. Les radicaux sont pragmatiques, soucieux d’évoluer sans tuer un pan de l’économie qui marche bien. Le travail du Département fédéral des finances pour adapter le secret bancaire est remarquable.
Un des moments cruciaux de votre carrière a été le sauvetage de L’UBS. Referiez-vous exactement la même chose? Oui, notre solution a été exemplaire. En reprenant des actifs toxiques par la BNS, nous avons pris les mesures les plus efficaces, tout en limitant l’intervention de l’Etat et nous avons contribué à stabiliser le système financier international.
N’avez-vous pas raté l’occasion d’influer sur le système de rémunération choquant de L’UBS? J’ai toujours estimé que certains salaires exorbitants de grands patrons d’entreprise sont une erreur. Cette question est certes très importante aux yeux du grand public, mais somme toute anecdotique dans sa réalité économique. C’est d’abord à l’économie de corriger cela.
Ce qui a choqué l’opinion, c’est le fait d’accorder des bonus alors même qu’une banque fait des milliards de déficit. Je suis moi aussi absolument scandalisé que des dirigeants s’accordent des bonus lorsqu’une entreprise va mal. Il y a là un problème moral. Cela dit, je ne peux pas juger cela au niveau individuel. Je peux m’imaginer que même dans une banque qui va mal, certains employés ont bien travaillé aux échelons inférieurs. Pourquoi faudrait-il les punir?
La Suisse semble ne plus avoir d’amis sur le plan international. Faut-il rouvrir le dossier de l’adhésion à L’UE? La situation s’apaise, notamment dans nos relations avec l’Allemagne. Franz Müntefering, pour lequel j’ai de l’estime, a reconnu récemment qu’il y avait eu exagération. Pour ce qui est de l’adhésion à l’Union, c’est hors de portée en ce moment. L’opinion publique n’est pas mûre. Lorsque j’ai récemment évoqué cette question à Linz en Autriche, je n’ai pas suscité beaucoup d’écho. Et les gens qui me voulaient du bien m’ont dit: «Tu ne penses tout de même pas cela sérieusement?»
La Suisse est devenue un membre passif de L’UE. Ne peut-on pas attendre d’un conseiller fédéral qu’il ouvre les yeux du public? Non. Un conseiller fédéral ne peut pas être un pionnier loin devant ses troupes et totalement isolé de celles-ci.
N’est-ce pas préjudiciable au réseau international que doit avoir un conseiller fédéral? Bien entendu. Je reconnais que nous devenons plus vulnérables face aux pressions de l’extérieur. D’un autre côté, la voie bilatérale a aussi ses avantages: en maintenant une marge de manœuvre à la BNS, elle a permis à celle-ci de reprendre les actifs toxiques de L’UBS.
Vous avez appelé à un renforcement des partis du centre droit. Or, c’est le contraire qui se produit. Déçu? Je déplore la fragmentation des partis. On assiste à une israélisation de la politique suisse avec de tout petits partis qui deviennent soudain des arbitres occasionnels de la situation. La politique ne peut pas se limiter à de simples marchandages entre partis. Ce qui compte, c’est le respect des équilibres qui font la Suisse.
Vous êtes très inquiet? Non, pas trop. Car ceux qui se livrent à de tels marchandages seront punis par les électeurs en 2011.
On voit de moins en moins où la Suisse veut aller dans ce contexte instable. Ce n’est pas mon avis. La Suisse est en bonne position pour affronter l’avenir. En politique étrangère, on s’oriente vers une normalisation de la Suisse, désormais membre de L’ONU et qui se rapproche de L’UE. Certes, nous avons perdu de notre rôle de pôle de médiation à l’intérieur d’une Europe qui était dominée par la guerre froide. Mais il nous reste de beaux atouts en main pour se positionner dans le monde. Quant à notre économie, elle est plus internationale que jamais grâce à notre politique d’innovation. Et nous continuons à moderniser nos infrastructures et à développer les nouvelles technologies de la communication. L’informatisation du recensement et la carte d’assuré électronique que j’ai introduites en sont de bons exemples.
Sur le plan intérieur, le système de santé menace d’imploser! C’est vrai qu’il devient très cher, mais il reste l’un des meilleurs du monde en qualité. Des réformes porteuses d’avenir sont en train de se faire, même si la population n’en mesure pas encore l’ampleur. Avec l’introduction de la consultation téléphonique gratuite et celle de la carte d’assuré, prélude au dossier médical électronique, on assistera d’ici dix à quinze ans à un formidable développement des technologies en matière de santé.
Parviendra-t-on à réduire le nombre d’hôpitaux de soins aigus à une quarantaine en Suisse? Si on voulait le faire de manière technocratique, jamais on n’y arriverait. Mais la nouvelle loi sur les hôpitaux, qui entrera en vigueur en 2011, est une petite révolution avec la concurrence qu’elle va susciter en introduisant les forfaits par cas. Si elle est bien conduite, nous y parviendrons.
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