«Avant de monter sur le pont de cette ville de loisirs flottante, au milieu d’une foule de 4000 passagers, l’idée suivante vous traverse l’esprit: n’est-il pas présomptueux de s’embarquer sur un tel colosse, sans égard pour la météo hivernale, en proie aux vagues de la Méditerranée et à l’Atlantique déchaîné?» C’est ainsi que je commençais mon reportage pour Dnes, qui racontait une croisière sur le paquebot Costa Concordia, de la ville italienne de Savona à Gibraltar, Madère, et retour. Comme tout le monde, je pensais – fugitivement – au Titanic, qui a payé cher sa fierté. C’était en décembre 2010.
«Aujourd’hui, la profession de capitaine n’a plus rien à voir avec ce qui se passait hier», me rassurait, en pleine mer, Francesco Schettino, le capitaine quinquagénaire, ingénieur en électronique de formation, mais engagé par tradition familiale dans la marine. «Le niveau de sécurité est beaucoup plus élevé, grâce à une navigation simplifiée, à un équipement technique performant et aussi grâce à l’internet. Et si une erreur survient, elle n’est pas forcément fatale, car nous sommes mieux armés pour affronter de possibles complications. Nous avons de bonnes prévisions météo, ce qui nous permet de réagir à temps pour éviter, par exemple, des orages ou des tempêtes.
Par l’internet, nous savons en temps réel quelle est la situation dans les ports où nous prévoyons d’accoster. Les décisions lourdes se prennent plus facilement, car le capitaine bénéficie de l’aide de davantage de gens, ce qui fait qu’il ne porte pas, à lui seul, tout le poids de la responsabilité, comme c’était le cas auparavant. Même si, au final, la décision lui incombe toujours.»
Comment êtes-vous devenu capitaine?
J’ai commencé des études d’ingénieur en électronique, mais la tradition familiale m’a incité, durant l’été, à m’inscrire à un stage, pour m’essayer au métier de marin. Mon père et mon grand-père étaient tous deux capitaines et j’ai immédiatement succombé à l’appel de la mer.
J’ai d’abord travaillé huit ans sur des bateaux de passagers dans la marine italienne, ensuite je me suis réorienté vers la marine marchande. Là, je touchais certes un salaire élevé, mais je n’étais qu’une partie de l’équipe, sans possibilité d’ascension professionnelle. C’est ainsi que j’ai accepté l’offre d’une compagnie de navigation française et que je suis devenu capitaine de navires transocéaniques. Après le 11 septembre, les gens avaient peur de prendre l’avion, ce qui nous a amené une vaste clientèle. Cruise France a ensuite fait faillite et j’ai été engagé auprès de la compagnie de navigation Costa Cruise.
Avez-vous une famille?
Une épouse et une fille, mais nous avons l’habitude de vivre séparés une partie de l’année. Pour moi, l’important est que la famille soit satisfaite et heureuse. J’aime rendre les gens heureux, mais en même temps je suis conscient que chaque personne au monde vit et meurt seule: c’est pourquoi chacun suit son propre chemin.
Quel est votre rythme de travail?
Durant quatre mois, je fais des tournus sur divers bateaux, ensuite je suis deux mois à la maison. Je dirige chaque fois une équipe différente, mais ce n’est pas un problème, car tous les membres de l’équipage sont bien formés et savent ce qu’ils ont à faire. Pour des questions de sécurité, la discipline à bord d’un bateau doit être pratiquement militaire. Les exigences vis-à-vis des gens sont très élevées, mais un capitaine doit aussi être un peu psychologue. C’est la seule manière de gagner la confiance de l’équipage.
A quoi ressemble la journée du capitaine?
Cela diffère d’un capitaine à l’autre, car cela dépend de ses expériences antérieures. Plus il a de métier, plus simple est sa journée. Moi, je me lève tous les matins entre 5 et 6 heures. Si le temps est mauvais, je ne dors pas, car je dois être au poste de pilotage. Si la situation est un peu sérieuse, le capitaine doit tout avoir sous contrôle, être là où ça se passe.
Est-ce que le sort du «Titanic» a toujours une influence sur le rapport des gens aux croisières?
Heureusement, les gens oublient vite les catastrophes. C’est comme pour les catastrophes aériennes. Chacun pense que ça ne peut pas lui arriver à lui. En fin de compte, à la fin des années 90, le célèbre film Titanic et ses oscars ont plutôt contribué à augmenter le nombre de passagers sur les ponts des grands colosses transatlantiques. J’ai même eu comme passagère une dame qui s’est fait peindre dans son appartement luxueux, nue avec un bijou de famille autour du cou – comme Kate Winslet dans le rôle de Rose.
Que se passe-t-il si un homme tombe à la mer?
Dans la mesure où quelqu’un est au courant de la chute, la voit, on peut en principe sauver la personne, car nous savons exactement où nous devons retourner, grâce aux instruments de navigation. Mais si la chute n’est découverte, ou supposée, qu’après coup, c’est une cause perdue. Tout dépend aussi de la hauteur de la chute. Si une personne tombe du pont supérieur, les chances de survie sont maigres, car la surface de l’eau est rendue plus dure encore par la vitesse du navire…
Que faites-vous pour assurer la sécurité des passagers?
Au début de la croisière, chacun suit une formation obligatoire d’une heure sur les mesures de sécurité, qui est dispensée en sept langues. Cela se passe généralement lors de la première matinée sur le bateau, dès que nous sommes au large. Les haut-parleurs invitent les passagers à se réunir sur le quatrième pont, là où se trouvent les canots de sauvetage. C’est là que chacun apprend à mettre convenablement son gilet de sauvetage et vers quel canot se diriger rapidement en cas d’urgence. Sur la veste, il y a un sifflet, pour pouvoir signaler sa présence en mer aux équipes de sauvetage.
Quel est votre plus beau souvenir sur l’eau?
Je ne peux pas en citer un seul, il y en a tellement! Pour moi, le plus important est la communication avec les gens, et le sentiment que je suis capable de gérer n’importe quelle situation, même compliquée. C’est le plus beau, pour moi. J’aime les moments où surgit un imprévu, où l’on doit sortir des procédures habituelles. C’est un défi à relever, ce qui me stimule, qu’il s’agisse de mauvais temps ou d’autre chose.
Et votre pire jour?
Je ne me souviens d’aucune expérience horrible. Chaque instant sur le bateau est important pour moi, mais je ne me suis jamais trouvé dans une situation dangereuse, que je ne maîtrisais pas. Je crois que c’est parce que je prépare minutieusement chaque journée de navigation. Il est important de toujours rester sur ses gardes. Je détesterais me retrouver dans le rôle du capitaine du Titanic, qui traversait l’océan parmi la banquise… Je crois que grâce à la préparation, on peut maîtriser chaque situation et anticiper les problèmes possibles. La sécurité des passagers compte plus que tout.
J’ai vite eu l’occasion de vérifier les dires du capitaine, puisque nous n’avons jamais accosté à Casablanca, au Maroc, comme il était prévu sur le plan de voyage, ni même à Madère. Le Maroc subissait des inondations en raison de pluies torrentielles et le port de Funchal était secoué par des vagues si hautes que notre colosse aurait risqué de s’abîmer contre la jetée de pierres. C’est pourquoi le capitaine Schettino a décidé de continuer sa route en direction des Canaries, et de nous proposer l’île volcanique de Lanzarote, en lieu et place de l’excursion romantique sur les traces de Humphrey Bogart et d’Ingrid Bergman. Beaucoup de passagers ont protesté. Mais je me suis dit que, si les gens ont le sentiment de dominer le monde et les éléments, protégés par leur gigantesque vaisseau, il vaut sans doute mieux s’incliner devant les forces de la nature.
RESPONSABILITE
Un capitaine accusé de toute parts
Mardi, le bilan officiel du naufrage du Costa Concordia (photo cidessus) près de l’île toscane du Giglio, le vendredi 13 janvier au soir, était toujours de onze morts, une soixantaine de blessés et 29 disparus. Francesco Schettino est accusé de s’être trop approché des côtes, d’avoir tardé à donner l’alerte, d’avoir mal géré l’évacuation des 4229 passagers, et d’avoir quitté le navire au moins six heures avant les derniers rescapés. Arrêté et interrogé pour homicides et abandon de navire, il risque 12 ans de prison pour ce seul délit. Les propos qu’il tenait à la journaliste Dana Emingerova en décembre 2010, dans le quotidien Dnes, et que L’Hebdo reproduit ici, prêteraient à rire s’il n’y avait des morts à déplorer.
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