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Par SANDRA SCHULZ - Mis en ligne le 30.11.2011 à 11:54 |
Vous avez fait recours contre les arriérés d’impôt qui vous sont réclamés. Ce recours a-t-il une chance? Presque aucune. La Chine ne discute jamais les cas en rapport avec la politique. Ils prétextent toujours d’autres violations de la loi, pour condamner les gens. C’est comme cela depuis la Révolution culturelle. Mais il existe une arme mortelle contre une société totalitaire: la transparence. C’est pourquoi nous communiquons de façon très ouverte sur l’internet pour tout ce qui concerne mon cas. Nous informons les gens du moindre détail. Lorsque toute l’information est disponible, chacun peut se forger sa propre opinion. C’est une manière d’éclairer le processus juridique. C’est juste, c’est équitable, c’est comme cela que doit fonctionner une société civile. Les Chinois se montrent très solidaires en vous envoyant de l’argent et des messages personnels. Est-ce que cela vous touche? J’ai reçu des milliers de messages. Cela a été très important pour moi de pouvoir les voir et les entendre. Lorsqu’on tient un blog, on ne remarque normalement pas la chaleur des gens, leur humour, leur générosité. On marche dans un tunnel sombre, et on se sent seul. Avez-vous sous-estimé les Chinois? Oui. Je devrais avoir honte. Au cours de l’histoire récente, les Chinois étaient comme des grains de sable dispersés, jamais réunis. Maintenant nous avons l’internet, on ne doit plus se rencontrer physiquement, on peut rester un individu, garder ses valeurs, et tout de même se joindre à d’autres pour certaines causes. Il n’y a rien de plus puissant que cela. Sur l’internet, les gens ne se connaissent pas entre eux, ils n’ont pas de leader, parfois même pas de but politique commun. Mais ils peuvent se réunir pour une cause particulière. C’est un miracle, une telle chose n’a encore jamais existé. Sans l’internet, je ne serais pas Ai Weiwei. Je serais juste un artiste, exposant dans son coin. Il est très inhabituel en Chine que des gens soutiennent publiquement des opposants au régime, pourquoi osent-ils maintenant le faire? Là où il y a des injustices, il y a aussi des tensions. En Chine, il est très difficile d’exprimer sa colère, à moins de s’immoler par le feu ou de se jeter d’un pont. Dans une société sans presse libre les victimes peinent à se faire entendre. Hier, par exemple, je donnais une interview téléphonique à CNN, et la chaîne a été soudainement interrompue pendant quelques minutes. Alors je me suis dit: «Mon Dieu, c’est à cause de moi, c’est complètement fou.» Qu’est-ce qui vous rend si dangereux pour le gouvernement, selon vous? La vérité est le plus grand des dangers pour ce genre de systèmes, et je me bats pour la vérité. Ils ne s’expriment jamais ouvertement. Ils ne répondent à aucune question. Ils donnent des ordres, souvent secrètement. Cela ne convient pas à leur position, à leur pouvoir. Leur parti compte 80 millions de membres, ils contrôlent cette nation. La Chine est la prochaine superpuissance. Pourquoi alors sont-ils si timides? Pourquoi ne parlent-ils pas ouvertement? C’est la vraie question, mais personne ne peut y répondre. Sina Weibo, le site de microblogging toléré par l’Etat, est-il devenu la plateforme principale d’un mouvement démocratique grandissant en Chine? Seulement parce qu’il n’y a pas d’alternative. La Chine voulait rester à la pointe du développement technologique. Sina Weibo était une tentative de concurrencer Twitter, mais le site n’a pas d’âme. Il n’a pas pour but la liberté d’expression. Je crois que le gouvernement regrette de l’avoir autorisé. Mais maintenant ils ne peuvent plus le fermer. Ce serait du suicide. Pensez-vous que les Chinois ont gagné en assurance? Oh oui, ils se battent pour leurs droits, sans savoir comment faire, car ils ne l’ont jamais appris. Mais quand leur mère n’est pas soignée à l’hôpital, quand leurs enfants souffrent de calculs rénaux à cause de lait en poudre contaminé, quand des maisons sont détruites intentionnellement, ils commencent à se révolter. Qui mène la lutte pour les droits humains en Chine? Il y a deux groupes. D’une part les avocats, parce qu’ils sont confrontés à des cas critiques. Seuls quelques-uns osent élever la voix pour dire que c’en est trop, que les responsables abusent de leur pouvoir. Liu Xiaoyuan est l’un d’entre eux. La police lui a interdit de me défendre pendant mon emprisonnement. On lui a retiré sa licence d’avocat; il gagne maintenant sa vie comme agent d’assurances. On a menacé sa famille, on a détruit sa vie. C’est le procédé habituel utilisé contre les avocats: on les bat, on les menace et on les persécute. Si personne ne protège nos droits dans une société civile, dans quelle société vivons-nous? Et le deuxième groupe? Ça peut paraître étonnant, mais ce sont les gens qui travaillent dans les technologies. Ils sont frustrés, parce que Facebook, Twitter et YouTube sont bloqués. Ce sont eux, et non pas les soidisant intellectuels, qui prennent conscience les premiers à quel point la situation est consternante. Les pires, ce sont les artistes: égoïstes et égocentriques, ce qui se passe leur est indifférent. Après les événements de ces derniers mois, vous sentez-vous plus proche de votre pays qu’auparavant, ou plus éloigné que jamais? Je suis impressionné par tous les jeunes qui me soutiennent. Dans la rue, ou au restaurant, ils viennent me demander de faire une photo, ou de signer un autographe. D’autres me montrent des photos, de leur enfant mort par exemple, et me demandent si je peux les aider. Mais je ne peux pas les aider, je ne peux que les soutenir moralement. Notre société ne nous permet rien d’autre. Le gouvernement veut-il que vous quittiez la Chine? Je n’en sais rien. Je suppose qu’ils veulent simplement que tout cela se termine. Ils ne veulent pas perdre la face. Veulent-ils que je reste, que je parte? Que je me pende, que je me tue? Que veulent-ils? Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne veulent pas que je m’exprime. Allez-vous rester en Chine? C’est une question compliquée. Dans tous les cas, quel que soit l’endroit où je me trouve, la Chine restera toujours présente en moi. Je ne sais pas combien de temps je peux encore continuer sur ce chemin, et quand j’aurai atteint la limite. Vos expériences récentes ontelles changé votre travail en tant qu’artiste? Ma définition de l’art est restée la même. Pour moi, l’art est une expression libre de son opinion, une nouvelle manière de communiquer. L’enjeu n’est pas d’exposer dans des musées, d’accrocher des choses aux murs. L’art devrait vivre dans le coeur des gens, et n’importe qui devrait pouvoir le comprendre. Il n’appartient pas aux élites. De plus, on ne peut dissocier l’art de la politique, nulle part. Rien que l’intention de les dissocier est déjà politique. Je connais pourtant des gens sans vergogne qui ont abandonné ces valeurs fondamentales. Quand je vois ce genre d’art, j’ai honte. En Chine, l’art est souvent vu comme de la décoration. Cela ressemble à de l’art, cela se vend comme de l’art, mais en réalité, c’est de la merde. Comment gérez-vous votre colère, comment vous en débarrasser? La vie c’est l’art. L’art c’est la vie. Je ne dissocie pas les deux. Je ressens exactement autant de joie que je ressens de colère. Malgré la répression, y a-t-il tout de même eu des avancées dans la société civile chinoise au cours de ces quinze dernières années? Oui, il y a eu de gros progrès, aussi grâce au développement technologique. La Chine veut montrer au monde qu’elle existe. Elle veut être acceptée par la communauté internationale. Mais ils ne reconnaîtront jamais des valeurs occidentales comme la liberté d’opinion et l’indépendance de la justice. Les Chinois se sont malgré tout adaptés à la concurrence. Ils ont intégré beaucoup de choses venues d’Occident. La Chine est devenue plus raisonnable. Ils m’ont enfermé pendant huitante et un jours, mais ils ne m’ont pas tué. Ils me l’ont dit clairement: «A l’époque de la Révolution culturelle, on t’aurait déjà exécuté cent fois. Regarde comme on s’est amélioré.» Je leur ai répondu que s’ils s’étaient en effet améliorés, ce n’est pas parce qu’ils le voulaient vraiment, mais parce qu’ils ne pouvaient pas survivre autrement. |









