Rien, cette année. Pas de télé allumée, pas de bière joyeuse en regardant pédaler les coureurs. J’ai longtemps côtoyé un collègue qui, durant le Tour de France, ne ratait pas une fin d’étape. Il se débrouillait toujours pour s’éclipser un moment, se tenait debout devant le poste, fixant l’écran avec ce mélange d’enfance et de sérieux des connaisseurs. Comprenez: je n’ai aucune condescendance envers ceux qui continuent de s’ébaubir de cette escroquerie complète qu’est devenu le cyclisme. J’en sais la nostalgie, la fascination, le bonheur et les douleurs d’addiction. Gamin, le Tour de Suisse ou de Romandie passait parfois devant chez moi. Un après-midi de soleil, j’ai demandé un autographe à Eddy Merckx. Dans une chambre de vacances provençale, bouleversé et déçu, j’ai vu la chute de Lucien Van Impe dans le Tour 1977, renversé par une voiture durant la montée à l’Alpe-d’Huez. Je me souviens comme si c’était hier de ses larmes et de sa colère en sueur, c’était mon idole, le petit Belge en maillot à pois rouges, je me prenais pour lui en rentrant de l’école à vélo.
Je ne sais pas bien à quelle vitesse tout cela a commencé à s’étioler. Croire au Tour, c’est comme pour le père Noël: arrive ce moment où l’on devine la supercherie, mais on s’accroche un peu, c’est embêtant de ne plus marcher dans l’histoire si jolie. On se sent trahi, vraiment. Ce moment où j’ai ainsi su sans vouloir savoir, avec le vélo, a duré longtemps, des années. Dopage oui, et alors? Les meilleurs gagnaient quand même. Et puis c’est une vie si dure, cycliste. Comme pour beaucoup de monde, je crois que la dégringolade pour de bon s’est faite lors de l’affaire Festina, en 1998. J’étais sur mon balcon lausannois, quelques mois plus tard, quand un Suisse de chez Festina est passé en danseuse durant un contre-la-montre. J’ai hurlé «Dopé!» et les gens alentour se sont retournés, me regardant de travers. Genre pourquoi il est là, quasi à cracher dans la soupe, si c’est pour ne pas admirer, quel culot, peinard sur le bord de la route, et puis faut penser à ce pauvre malheureux de coureur victime de la pression au résultat, pas vrai? Il y a beaucoup de raisons de se mentir à soi-même dans la vie, mais le cyclisme est sûrement l’une des plus ridicules et sans enjeu. J’ai su à cette seconde que c’était fini, pour moi, d’applaudir.
J’ai détesté Lance Armstrong. Ce coureur longtemps très moyen et saligaud de pointe, qui jouait obscènement les miraculés du cancer, ce mensonge, cette arrogance tout le temps. J’ai dévoré L.A. Confidentiel, livre formidable qui détaillait la machine à tricher de l’Américain, l’omerta, la complicité générale. Mais il a gagné sept fois le Tour, et ça embête encore de lui enlever ses victoires. D’autant que parmi les types qui étaient deuxièmes, il y a un tas de condamnés pour dopage, depuis. Pourtant, tous les jours, l’étau de la justice américaine (et pas française) se referme sur Lance A. Ses coéquipiers avouent les uns après les autres, l’accusent. Il les traite de menteurs, il se débat. Il est pathétique.Il faudrait m’expliquer comment un jeunot comme Rémy Di Grégorio, qui s’est fait piquer en flagrant délit cette année, était un «cas isolé»: en quelques jours, on a appris qu’il était probablement au cœur d’un réseau qui faisait de l’ozonothérapie, un nom chic pour dopés ordinaires. Il faudrait m’expliquer comment ce type, 35e au général, se chargeait comme une mule alors que tous ceux qui étaient devant lui seraient restés propres. Il faudra m’expliquer comment, en l’absence de cet archi-shooté de Contador, un vieux poursuiteur sur le retour comme Wiggins (qui?) est devenu, au soir de sa carrière, un soudain Géant de la Route, cinq ans après que son équipe d’alors s’est fait sortir du Tour pour dopage. Oui, je n’y crois pas un instant. Oui, je soupçonne. Je soupçonne que je ne suis pas prêt à rallumer la télé pour ces types.
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