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Mis en ligne le 26.09.2012 à 13:55 |
Je ne sais pas, ou plus, à quel moment l’idée de la mort vous rattrape. Je me souviens qu’enfant, je priais dans mon lit pour que personne ne meure parmi les gens que j’aimais. Dans ma tête je récitais une longue liste, avec la trouille d’oublier quelqu’un d’important. Tout cela a terriblement et vite échoué. Un jour, je devais avoir 15 ans, le père d’un camarade est décédé brutalement. Toute la classe a dû aller à l’enterrement. On faisait les idiots sur les bancs, nous avions l’imbécile cruauté de l’âge où l’on se croit immortel, mais je n’ai jamais pu oublier la vision de ce copain qui pleurait si fort, au moment de sortir de l’église derrière le cercueil. La première fois qu’une fille dont j’étais amoureux m’a quitté, l’idée de la fin, du non-sens, m’a traversé comme une épée. C’était dans un tea-room décoré crème fouettée et rose trop lourd, elle était blonde, je n’y suis jamais retourné. J’ai eu l’impression d’imploser littéralement. Muddy Waters explique ainsi l’invention du blues, son éternelle imprégnation. Ce n’était pas la mort vraie, je sais bien, juste celle d’une idée imbécile et pseudo-romantique de la simplicité de l’existence. Il ne suffit pas d’aimer. L’autre nuit aux urgences, je me suis demandé ce qu’on dirait de moi, si j’y passais. Où va se nicher l’énormité de l’ego, pas vrai? Couché à la merci de tout ce qui s’habillait de blanc, je devinais qui serait triste, qui écrirait la nécro pour le journal (je suis un spécialiste des nécrologies un peu lyriques, c’est embêtant de louper la mienne). Les commentaires à la verrée aussi, il était encore jeune, faisait des blagues idiotes, il la ramenait tellement trop, il aimait les vins du Sud-Ouest et espérait revoir une belle corrida malgré l’hystérie alentour, etc. Les choses pas importantes et donc fondamentales. Oui, la corrida est fondamentale, parce qu’elle est la danse inéluctable avec la mort. C’est même parce qu’elle apparaît si criante de cette vérité que les cuistres ne la supportent plus. Au secours, Hemingway, au secours Picasso, Manolete, Ava. Faut bien penser à quelque chose quand on vous passe au scanner et que vous n’arrivez plus à respirer. Je n’ai pas mis par écrit la playlist des musiques qu’il faudrait passer durant la cérémonie funèbre. C’est stupide et morbide un peu, mais j’y songe souvent. J’en change tout le temps. Il suffit d’une bonne chanson, d’une mélancolie de saxophone. Je déteste les orgues, au cas où. Le moindre requiem entristouné de cordes m’ennuie profondément, tenez-vous le pour dit. Et je ne veux pas qu’on choisisse n’importe quel truc de Miles, Sinatra ou Bashung. Son Angora m’avait mis les larmes la dernière fois que je l’avais entendu la chanter, souffle court, émotion forte. Il s’époumonait sans broncher. Je vais la supprimer de ma liste, trop déprimante. Depuis deux jours, j’étais devenu un véritable spécialiste international des prémices de crises cardiaques. On ne dit pas assez à quel point internet peut vous mener nulle part, essaim de sites bourdonnant de fausses pistes, et vous rendre hypocondriaque d’abord, puis sérieusement parano, surtout quand vous êtes naturellement prédisposé pour la chose (la parano, pas l’infarctus, donc). Les fourmillements, l’épaule et le bras gauche, douleurs dans la poitrine, j’avais potassé. Quand l’urgentiste m’a dit «embolie pulmonaire», j’ai été sidéré. Souffle coupé. J’aimerais comme beaucoup de gens que tout ne soit pas vain. Laisser une trace douce ici ou là, un bon souvenir, pas trop de mépris chez ceux que j’aurais aimés mal. J’aimerais passer la suite à des tendresses, caresses, voyages, serrer ceux qui comptent, rire plus. Pas me taire, tant pis pour vous: faire de mes colères une force, du cœur le seul chemin. Me tenir droit. Vivre juste assez pour ne pas regretter. M’époumoner mieux. Jouer au basket. |









