GENEVE
Jean Nouvel: «Une ville ne doit pas être mise dans le formol»

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 21.03.2012 à 11:47

INTERVIEW. Auteur du projet contesté de transformation du Musée d’art et d’histoire de Genève, l’architecte Jean Nouvel insiste sur l’indispensable mutation des villes.

Construit en 1910, le Musée d’art et d’histoire de Genève se délite et se lézarde, mais rien n’y fait. Le projet de rénovation et d’agrandissement conçu par l’architecte français Jean Nouvel peine depuis une bonne décennie à se concrétiser. D’un coût désormais estimé à 127 millions de francs, les travaux se heurtent aux défenseurs du patrimoine genevois, inquiets d’une transformation qui, selon eux, dénaturerait le bâtiment des beaux-arts. Si le projet devait obtenir le feu vert de la Ville, ses opposants lanceraient à coup sûr un référendum. Même dans l’administration genevoise, des résistances se font sentir.

Il y a peu, une commission des monuments chargée d’examiner une demande d’autorisation de construire aurait rendu un préavis négatif, mais peut-être pas définitif. Bref, les plans de Jean Nouvel sont menacés. De passage à Genève, l’architecte du Monolithe de l’Expo.02 et du Centre des congrès de Lucerne a accepté de répondre à nos questions.

Comment interprétez-vous les difficultés du projet de transformation du Musée d’art et d’histoire? Est-ce une histoire propre à Genève? Ou l’expression d’un phénomène plus général?

J’ai l’impression que ce blocage est plutôt le résultat d’une culture locale. Il existe sans doute à Genève un clivage entre ceux qui voudraient que la ville ne bouge pas et ceux qui se projettent dans le futur, en se disant que notre époque est celle de la culture urbaine, et qu’il s’agit donc de la fabriquer. Ces deux sensibilités s’affrontent dans une ville calme, qui, j’en ai l’impression, n’aime pas beaucoup ce qui bouge trop. Or, précisément, mon projet est d’un grand calme. L’extension envisagée se traduit principalement par un surlignage de l’existant. Les grands bâtiments publics méritent d’être transformés au fil des époques. Celles-ci révèlent les qualités des périodes qui les ont précédées, se renforçant les unes les autres.

Mais le passé d’une ville doit aussi être protégé, non?

Une ville n’est pas conçue pour être mise dans le formol. Le patrimoine est là pour être vécu, pas pour être contemplé. Les bâtiments historiques doivent pouvoir continuer à vivre. Il faut donc organiser cette vie et l’enrichir à chaque fois. Ces lieux de l’histoire sont aussi exigeants. La création doit s’y exercer de la manière la plus précise possible. Le XXIe siècle est un siècle de transformation par la force des choses. Nous avons tellement accumulé de matières, souvent de manière approximative, que nous sommes contraints de retravailler des territoires déjà construits. Si ceux-ci sont investis par la vie, ils appellent d’eux-mêmes à plus d’épaisseur, à plus de complexité, à plus de sensibilité. Ce travail-là est difficile. Mais il est vital.

On vous accuse de dénaturer le bâtiment de 1910, en particulier en comblant sa cour intérieure. Quel est le sens de votre geste architectural?

Mon geste est de dire que ce musée traduit parfaitement l’esprit «beaux-arts» des années 1910. Il ne faut pas seulement qu’il soit conservé dans ses pierres et ses proportions, mais aussi dans son idée. Il faut garder certains aspects de sa muséographie et certaines pièces dans leur jus. Et créer une distance entre la modernité de la future cour, qui sera un espace de lumière, et une ambiance qui date de plus d’un siècle. C’est ce contraste-là qui va fabriquer l’intérêt d’un tel musée. L’espace sera très précis, proche de l’art contemporain.

 

«J’AI L’IMPRESSION QUE GENÈVE, VILLE CALME, N’AIME PAS CE QUI BOUGE TROP.»
Jean Nouvel

 

Le débat s’est notamment focalisé sur cette cour, qu’il s’agirait, selon les opposants, de préserver en l’état. Cela vous a-t-il étonné?

Quand je l’ai découverte, je me suis dit: «Elle est comme une arrière-cour, sauf qu’elle est au centre!» Le musée a été conçu pour s’organiser surtout sur l’extérieur. L’appareil de cette cour n’a pas été conçu pour être vu. La plupart des fenêtres qui donnaient sur la cour ont d’ailleurs été fermées.

Des critiques soulignent le côté inédit, aventureux des étagesplateaux suspendus qui prendront place dans cette cour…

Il s’agit de révéler le bâtiment à lui-même en créant une émotion supplémentaire. Il importe de créer un espace et une lumière d’une autre nature. Y compris dans le belvédère qui donnera sur la ville. Y renoncer, sous prétexte qu’on ne peut pas surélever le bâtiment, serait le reflet d’une position trop timide. Economiser six mètres reviendrait à ne pas bénéficier d’une vue absolument unique.

Mais vous prenez un risque en dérogeant aux normes en vigueur...

Je ne suis pas contre les normes. Mais celles-ci ne peuvent pas tout prévoir. Il y a l’esprit de la norme et il y a la spécificité d’une situation. Je ne crois qu’aux architectures de situation. Le rôle du politique et de l’administration est de comprendre chaque cas qui se présente à eux. Dès qu’on s’abrite derrière un règlement qui prévoit tout, on peut faire des erreurs.

Quel est votre degré d’intransigeance, si le projet est amené à évoluer?

Un architecte ne doit pas être intransigeant. Il doit se mettre dans une fonction de catalyseur pour rechercher une symbiose avec des règles définies par un programme. A Genève, j’essaierai toujours d’aller dans le sens d’une harmonie. Sans oublier quel est mon rôle. Si j’interviens sur un tel musée, ce n’est pas pour mon ambition personnelle. Ni pour me cacher. C’est pour être le plus généreux possible, le plus juste possible par rapport à ceux qui vont utiliser et visiter ce musée. Je veux représenter la sensibilité de mon époque. Etre un témoin. En faisant de mon mieux. C’est ce qui me permet à chaque fois de pouvoir vivre avec ce que je construis.

N’êtes-vous pas victime de votre renom, de votre influence aujourd’hui, que certains jugent trop écrasante?

Je ne le pense pas. Il est vrai qu’il existe une forme de notoriété qui peut mener à la critique: «C’est Jean Nouvel, il se croit tout permis.» Or non, je ne me crois pas tout permis. Cela dit, la forme d’expérience qui est la mienne dans les musées peut servir. Très honnêtement, ce n’est pas pour me faire valoir que je m’occupe de cette institution genevoise. J’ai d’autres projets qui me permettent de me faire valoir de façon beaucoup plus visible. Je tiens à ce musée parce que j’ai beaucoup aimé les personnes qui l’ont porté et le portent encore. Parce que ce bâtiment est un vrai témoignage d’une époque révolue. Il mérite beaucoup d’attention, d’énergie, de calme et de précision. Surtout, il incarne pour moi le grand problème de la transformation, de la mutation qui est le thème principal de l’architecture du XXIe siècle.

Les questions liées au patrimoine se radicalisent-elles aujourd’hui?

En France comme ailleurs, la tendance est au blocage. On protège un patrimoine sans arriver à le dépoussiérer. Il est vrai qu’il peut être pesant, comme à Paris. Mais un patrimoine n’est pas fait pour s’endormir. A Lucerne, où nous avons construit le Centre des congrès, nous intervenions dans le centre historique de la ville. Il y avait une ambition générale d’être au niveau de cette histoire. Il fallait qu’un témoignage du XXIe siècle puisse être mis en parallèle à ceux du XIIe ou du XIVe siècle.

 

«LA TRANSFORMATION EST LE THÈME PRINCIPAL DE L’ARCHITECTURE DU XXIE SIÈCLE.»
Jean Nouvel

 

Un des points faibles du Musée d’art et d’histoire n’est-il pas son caractère encyclopédique un peu vieillot?

C’est un héritage des XIXe et XXe siècles. L’encyclopédie est la définition même du musée des beaux-arts, avec ses étages, ses époques, ses écoles. Mais il y a un plaisir à cette approche non exhaustive. J’aime ce parti pris classique, qui peut privilégier le hasard, au gré des choix opérés dans les collections. C’est pourquoi je parle de rythme, de rapport à des émotions changeantes, de natures différentes. A Genève, avec l’inclusion à venir de l’art contemporain et du Musée de l’horlogerie, un certain éclectisme sera privilégié. Le plus dur est de trouver, dans chaque scénographie, le naturel de l’objet ou de l’œuvre. Grâce à une relation à la lumière, à l’espace, à la découverte, à la façon dont le visiteur s’approche de l’œuvre. Reste que la notion d’encyclopédie, si elle est respectable, nécessite un travail de médiation particulier pour faciliter le travail de connaissance, d’information.

Ce projet est en route depuis plus de dix ans… Comment un architecte comme vous gère cette dimension du temps?

Quand j’ai commencé ce métier, j’avais envie que les choses avancent vite. J’ai compris que c’était mon temps de vie qui passait avec elles. Dès lors, je ne suis plus du tout pressé. Les gens ici peuvent prendre leur temps, je prends le mien.

 

PROFIL - JEAN NOUVEL

Né en 1945, l’architecte français s’est fait connaître il y a trente ans par la réalisation de l’Institut du monde arabe à Paris. Il n’a dès lors plus cessé de construire, dont le Centre de la culture et des congrès (KKL) de Lucerne. A Genève, Jean Nouvel travaille aussi sur les cinq gares de la future ligne ferroviaire Cornavin-Annemasse.

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