L'Hebdo;
2006-04-27 Jean Perret Le réformateur du documentaire
Par Antoine Duplan
Directeur de Visions du réel depuis 1995.
Son illustre trisaïeul, Hyacinthe Loyson, s'était attelé à réformer l'Eglise catholique romaine. Jean Perret s'est posé comme le réformateur du cinéma documentaire. A Nyon, le festival dévolu au genre agonisait entre programmation scolaire et activisme politique empoussiéré. En 1995, le nouveau directeur a donné un grand coup de balai et de jeune. Rebaptisée Visions du réel, la manifestation nyonnaise a promu avec enthousiasme et verve le cinéma d'auteur, privilégié l'approche poétique, le regard personnel, engagé, citoyen. Le succès a tout de suite été au rendez-vous.
Cinéphile formé à la lecture des Cahiers du cinéma et à la fréquentation des ciné-clubs, licencié en histoire à l'Université de Genève, Jean Perret ne dissocie pas culture et communication. Il fonde un circuit de diffusion pour les films indépendants, dirige la Maison de Saint-Gervais, exerce pendant une douzaine d'années le métier de journaliste culturel sur Espace 2. Dans le cadre du Festival du film de Locarno, il définit son approche du cinéma documentaire avec la Semaine de la critique qui préfigure Visions du réel. Il y teste son credo selon lequel «un festival, ce n'est pas seulement de bons films dans des salles, mais toute une dramaturgie. Il est essentiel de ménager de bonnes conditions de rencontre. C'est pourquoi autant de gens importants viennent chez nous pour respirer, voir des confrères, boire des verres.»
Arpentant sans trêve la planète pour dénicher les oeuvres qui portent un regard différent sur la réalité du monde, Jean Perret cherche à exprimer «amitié affectueuse et exigeante à l'endroit des gens qui font des films et qui les confient à Nyon». |
Nyon. Visions du réel. jusqu'au 30 avril.
«Un cinéma poétique, engagé, citoyen.»
LA FAMILLE
Gabriela Bussmann
Coup de foudre à Locarno! Il y a vingt ans, Jean Perret rencontre la femme de sa vie au mythique bar du Grand Hotel. Elle travaille à Zurich dans le milieu de la production. Ils partagent une même cinéphilie. Leur complicité se perpétue à la ville comme à la scène. Aujourd'hui, Gabriela Bussmann concilie son double job de mère de famille et d'attachée à la direction de Visions du réel. Ils ont deux fils: Andrea, 17 ans, et Lou, 12 ans.
Raymond et Laura Perret
Cinéphiles, les parents de Jean étaient abonnés aux Cahiers du cinéma, à l'époque de la couverture jaune. Leur fils aîné découvrait les films à travers les comptes rendus et les photos de la prestigieuse revue. Des noms comme Mizoguchi ou Hathaway le plongent dans des rêveries jamais achevées. Il se souvient de ce soir initiatique où ses parents l'ont laissé veiller pour regarder le Jeanne d'Arc de Dreyer à la télévision, et aussi des oratorios de Bach qu'ils vénéraient.
Hyacinthe Loyson
L'illustre arrière-arrière-arrière-grand-père (1827-1912) a remis en cause le dogme de l'infaillibilité du pape. «Il incarne la figure de l'intellectuel indépendant.»
LES INITIATEURS
Maîtres et professeurs
«C'est ce que l'on souhaite aux gens qu'on aime, à nos enfants: des initiateurs. Des passeurs de savoir.» Deux professeurs l'ont marqué profondément. Luce Fiorina Annen, qui enseignait les sciences humaines au Collège Rousseau, apportait dans ses cours «une réflexion extrêmement documentée et inquiète sur l'état du monde. Elle m'a donné le goût de l'alerte intellectuelle. C'est grâce à elle que j'ai étudié l'histoire.»
Quant à Jean Erard, professeur de français, il lui a donné l'amour du texte littéraire, de la phrase. «Je dois à ce cinéphile des explications de texte lumineuses sur Madame Bovary qu'il décortiquait en termes de montage cinématographique.» Pour la petite histoire, cet initiateur est aujourd'hui le correcteur du catalogue de Visions du réel.
La linguistique a laissé son empreinte sur Jean Perret. Il doit cette fascination à Louis Prieto qui expliquait avec une verve toute latino-américaine les arcanes du signifiant et du signifié. «Cela m'a amené à comprendre le cinéma comme un texte filmique.» Enfin, Jean-Claude Favez narrait l'histoire contemporaine «avec verve et clairvoyance», deux vertus très présentes à Vision du Réel.
DEUX AUTEURS
Roland Barthes (1915-1980). «Central. Marquant. Je le relis toujours avec beaucoup de bonheur.» Il reprend, prolonge et rend accessibles les réflexions sur la linguistique, la psychanalyse et l'anthropologie. Son fameux livre La chambre claire, consacré à la photo, m'a beaucoup intéressé.»
Hervé Guibert (1955-1991). Dans Le Monde ou L'Autre Journal, il écrivait sur les cinéastes et les photographes avec une rigueur littéraire prolongeant l'approche plus théorique. Un livre admirable sur la photo, L'image fantôme. «On s'est vus plusieurs fois. Sans micro.»
LES MAîTRES à PENSER
«Deux auteurs m'ont donné des outils de réflexion: Karl Marx (1818-1883), il faut bien le dire, et le sociologue allemand Max Weber (1864-1920), qui approche du capitalisme à travers l'esprit protestant. J'ai complété leurs enseignements avec l'anthropologie structuraliste du bon vieux Claude Lévi-Strauss.»
Les RENCONTRES
Johan van der Keuken
Jean Perret a partagé quinze ans de dialogue avec le formidable documentariste hollandais (Cuivres débridés, Amsterdam Global Village). Il regrettera toujours la disparition, en 2001, de ce fidèle «compagnon de route».
Nancy Huston
«J'avais lu Cantique des plaines, un livre magnifique qui m'a donné envie de la rencontrer.» La femme écrivain canadienne établie à Paris est devenue une amie. «Je l'ai invitée au jury de Visions du réel. On se voit, avec ses enfants, son mari.»
Naomi Kawase
Elle a accouché d'un petit garçon. Un photographe a suivi l'événement. Cette série de photos fait l'objet d'un très beau livre pour lequel la fameuse réalisatrice japonaise a demandé à Jean Perret un texte qui sera traduit en japonais.
Martin Schaub
«Cet ami journaliste m'a encouragé à faire de la critique. Il n'a pas eu le temps de connaître le festival. Je pense que ça lui aurait plu...»
Robert Frank
«Un monstre.» Il a beaucoup fréquenté le mythique photographe, a écrit sur lui. «Il y a une semaine, j'ai sonné à sa porte, à New York. Il n'a pas répondu. Il est malade, très fatigué. Alors j'ai fait une belle photo de sa porte.»
Alain Cavalier
Il y a deux ans, Visions du réel a invité le cinéaste français à animer un atelier. «Quelque chose s'est mis en place. Une estime réciproque. Il est extrêmement fidèle.» Par ailleurs, Jean Perret fait une apparition dans Le filmeur...
Walter Marti & Reni Mertens
Il a entretenu avec les deux cinéastes une amitié qui a duré jusque sur leur lit de mort. «J'ai passé des heures avec Walter dans ma cuisine. Il m'a parlé de tout. Il a montré la nuit et les étoiles à mon fils.»
Alain Tanner
Le père du nouveau cinéma suisse poursuit depuis plus de trente ans un dialogue avec Jean Perret. Un portrait pour la TSR et un Plan Fixe sont prévus.
LA POLITIQUE
Nicolas Bideau
Le directeur de la section cinéma de l'Office fédéral de la culture. «On est très copains. On se connaissait déjà bien avant qu'il soit nommé. Nous saurons nous écouter, échanger des idées réciproques.»
Brigitte Waridel
Cheffe des Affaires culturelles du canton de Vaud, «un appui fidèle sur le plan cantonal».
Ruth Dreifuss
Il fallait voir le directeur de Visions du réel et la conseillère fédérale papillonner sur le podium du festival, en soirée d'ouverture. C'était «chère Ruth Dreifuss», «cher Jean Perret», l'entente cordiale. Il rit: «Oui. Elle avait l'art de mettre les gens à l'aise. C'est elle qui m'a mis en selle à Nyon. Elle s'était engagée à faire en sorte que le festival démarre. Elle est venue manger à la maison. Il est toujours intéressant de rencontrer des gens de pouvoir avec une vision très large. Elle aime vraiment le cinéma.»
Michèle Schenk
Présidente de la Loterie romande vaudoise, «remarquable dans son engagement total pour la culture, surtout au moment où le privé fait défaut».
Claude Ruey
Le président du Parti libéral suisse est vice-président du comité de Visions du réel. «Un excellent appui, tout à fait agréable, utile, efficace.»
LES CINéPHILES
Les Cahiers du cinéma
«Parmi les penseurs du cinéma, on ne peut ignorer André Bazin, fondateur des Cahiers du cinéma, ni Serge Daney, que j'ai assez bien connu. Des rencontres, des repères, des appuis intellectuels. Des gens qui donnent envie de relancer la machine. Des intelligences généreuses.» Aujourd'hui, Jean Perret est en contact avec Jean-Michel Frodon, le nouveau rédacteur en chef de la revue, pour échanger quelques réflexions sur le cinéma et son festival.
L'AMI
Bertrand Bacqué
Auteur d'une thèse sur la spiritualité dans l'oeuvre de Tarkovski et de Bresson, philosophe et catholique pratiquant, il est pour ce structuraliste de Jean Perret un «ami et collaborateur fidèle au sens fort du terme. Il m'a promis cet été de relire Deleuze avec moi, pour m'en expliquer les idées les plus difficiles.»
LES CHANTIERS
Textes et photos
Lorsque Visions du réel lui en laisse le loisir, le dynamique directeur aime développer des réflexions et des projets pour «se reposer le regard et l'esprit». Vient de sortir Un inventaire, suite photographique, sur des photos de Daniel Baudraz. Il nourrit un projet de livre avec Mike Holboom, cinéaste expérimental canadien. Mais le projet de faire avec Nicolas Philibert (Etre et avoir) quelque chose sur les cartes postales que Serge Daney envoyait à sa mère a capoté.
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