L'Hebdo;
2005-03-24 Jean Studer Le généreux et le calculateur
Par Alain Rebetez
Le socialiste neuchâtelois, conseiller aux Etats, a deux visages.
Il y a d'abord le géant débonnaire, mal fagoté, décoiffé, le rire assourdissant, alerte en amitié et tout en mémoire, capable de retrouver des mois après le nom d'un interlocuteur brièvement rencontré et de lui rappeler une conversation oubliée. C'est le côté face du personnage, celui du socialiste généreux. Mais il y a aussi l'avocat bûcheur de dossiers, le chasseur de prétoire redouté, l'obsédé des rapports de force, avec ses colères théâtrales et ses raisonnements froidement articulés. C'est le côté pile, celui du politique calculateur, comptable de ses forces et décidé à n'engager ses combats qu'après avoir soigneusement mesuré ses chances de succès ou le prix de l'échec... Jean Studer, 47 ans, né à Paris et originaire de Trimbach, dans le canton de Soleure - ce qui assez naturellement donne un Neuchâtelois pur sucre. Le 10 avril prochain, il sera candidat au gouvernement du canton, avec la quasi-certitude d'être élu, vu sa popularité. Il quittera alors Berne où il s'était taillé une réputation d'intellectuel brillant, un peu gaulois. Un brin marginalisé au sein du groupe socialiste, il s'est créé en revanche un véritable réseau au Conseil des Etats, où l'on apprécie sa précision et sa fiabilité politique. Il sait aussi empoigner des causes impopulaires, comme lorsqu'il a combattu, presque seul en Suisse romande, l'initiative pour l'internement à vie des criminels dangereux. Décidé à sortir le canton de Neuchâtel de sa calamiteuse dérive financière, il aura bien besoin de cette capacité à résister à l'impopularité. Son programme est churchillien: du sang, de la sueur et des larmes... |
Une réputation d'intellectuel brillant, un peu gaulois.
CEUX QU'IL CONSULTE
Jean-Pierre Ghelfi
L'ancien vice-président de la Commission fédérale des banques fait partie de la vieille garde du PS neuchâtelois que Jean Studer consulte avant chaque décision importante, avec l'ex-conseiller fédéral René Felber ou l'ex-député Jean-Jacques Delémont.
Michel Bise
Avec ses associés Michel Bise et Jean-Pierre Huguenin, il a fondé en 1983 un bureau d'avocats parmi les plus réputés du canton, qui fonctionne de manière quasi communiste, avec versement de tous les revenus dans un pot commun (y compris ceux de parlementaire) et partage égalitaire.
Christiane Brunner
Au Conseil des Etats, des affinités profondes le lient à sa collègue genevoise, avec qui ils se répartissent volontiers le travail. Cette connivence a résisté au conflit majeur de sa candidature au Conseil fédéral contre Micheline Calmy-Rey. Son voisin de pupitre, le socialiste jurassien Pierre-Alain Gentil, est aussi un proche qu'il a connu quand ils étaient secrétaires de leurs partis cantonaux, il y a 25 ans.
sES INSPIRATEURS
Jean Jaurès
L'internationaliste pacifiste du début du siècle est avec Pierre Mendès-France son modèle politique. Jean Studer admire ces deux politiciens français qui ont su allier la force des convictions au pragmatisme. Alors que les politiciens avocats ont à son avis «tendance à se coucher devant la loi plutôt que la changer», il voit en eux des personnages qui obtiennent des résultats sans renoncer à leur profondeur ni à leur éthique.
Philippe Bois
Charmeur et persifleur, le professeur Philippe Bois, spécialiste du droit du travail, était avec le libéral Jean-François Aubert, un des fleurons de la Faculté de droit de Neuchâtel. Socialiste non dogmatique, il a marqué Jean Studer.
Laurent Geninasca
Jean Studer a défendu cet architecte (avec Luca Merlini et Michel Jeannot) pour faire valoir leurs droits en tant que concepteurs d'Expo.02. Ils sont restés proches et le politicien pêche idées et envie de faire chez l'architecte.
Frédéric Maire
Un des créateurs de la Lanterne Magique, ciné-club pour enfants qui a essaimé dans 65 villes de Suisse, a demandé à Jean Studer de présider son association.
LES REFUGES
La Poudre
Là-bas on l'appelle Tinus, ou Titi. Jean Studer avait 4 ans, il habitait rue des Poudrières, dans les hauts de Neuchâtel, quand il a formé avec une poignée de copains une bande de quartier qui s'est mise à jouer aux marionnettes. Quarante-trois ans plus tard, la bande se retrouve toujours autour du Théâtre de la Poudrière, une troupe de professionnels qui organisent les Semaines internationales
de la marionnette et animent une salle de spectacle.
Le Jura
Une marche, une balade à vélo, le besoin de décompresser, ce sera dans la Vallée de la Brévine, en particulier la région du Lac des Taillères. Il possède plusieurs tableaux du peintre jurassien Jean-François Comment.
Valérie Garbani
Avec elle et Jean-Claude Rennwald ou Didier Berberat, il part volontiers en goguette comme pour entretenir cette image d'Epinal du parlementaire romand, qui décidément ne crache pas dans le verre...
Ses filles
Il n'aime pas évoquer sa vie privée, mais depuis qu'il vit séparé de sa première compagne, il ne fixe pas de rendez-vous le jeudi soir. En dehors des week-ends, c'est la soirée réservée à ses deux filles, Elsa (18 ans) et Margaux (16 ans).
sES LIENS à DROITE
Bruno Frick
Depuis que Jean Studer a fait un voyage à Taïwan, en 2000, en compagnie du démocrate-chrétien schwytzois, ils ont créé ensemble un groupe parlementaire inofficiel «Suisse-Taïwan». Ils entretiennent de très bonnes relations personnelles.
Rolf Schweiger
L'ancien président du parti radical, Rolf Schweiger, ou le radical glaronnais Fritz Schiesser font partie de ces collègues du Conseil des Etats auprès desquels Jean Studer peut plaider une cause et qui, à l'occasion, le soutiennent.
Michèle Berger-Wildhaber
Aux élections fédérales de 2003, il aurait préféré une réélection de la radicale neuchâte-loise au Conseil des Etats, contre la socialiste Gisèle Ory. Pour Jean Studer, ancien élève d'une école catholique, devenu membre de la Fondation de l'hôpital de la Providence, cette amitié témoigne du soutien discret mais réel des milieux catholiques. Les Jurassiens du canton n'ignorent pas que la mère de ses enfants était la fille de Roger Schaffter, héros de l'indépendance.
Sylvie Perrinjaquet
L'actuelle cheffe libérale des finances du gouvernement neuchâtelois avait présidé, en 1996-97, la commission d'enquête parlementaire qui avait conduit à la démission du conseiller d'Etat Maurice Jacot. Jean Studer était à ses côtés. Cela crée des liens.
Pierre-Alain Blum et François Jeanneret
Jean Studer est l'avocat de plusieurs horlogers importants. Il avait 24 ans, quand le patron des montres Ebel le choisit comme défenseur. Ils deviennent amis, jusqu'à ce que Pierre-Alain Blum, principal actionnaire du Crédit foncier, lui demande de défendre les intérêts des actionnaires de la banque privée au moment de sa reprise par la Banque cantonale, en 1995. Dans ce dossier, le socialiste défend les intérêts du capital contre ceux de l'Etat. C'est là qu'il fait la connaissance de François Jeanneret, ancien président du parti libéral suisse, qui le fait entrer dans un groupe de notables et d'intellectuels auquel il continue de participer.
Ses ennemis et ses rivaux
Claude Frey
Ni leur accent neuchâtelois, ni le fait d'avoir été candidats malheureux au Conseil fédéral ne les a rapprochés: ces deux-là se détestent. Plus que les divergences politiques, c'est une saga judiciaire qui les a divisés, s'achevant après plus de sept ans par la condamnation de la femme de l'ancien conseiller national radical, Marie-Françoise Frey, à six mois de prison avec sursis pour abus de confiance. Jean Studer, avocat du plaignant, a obtenu le désaveu du procureur général, la récusation d'un juge et recouru jusqu'au Tribunal fédéral pour obtenir cette condamnation.
Monika Dusong
Comme autrefois à l'égard de Francis Matthey, quand il passait encore pour le patron du PS neuchâtelois, Jean Studer entretient des rapports peu amènes et dénués de toute complicité envers Monika Dusong, qui est à son tour devenue la femme forte du parti après son accession au gouverment. Ils sont capables de travailler ensemble quand il le faut, mais rien de plus. D'ailleurs Monika Dusong aurait volontiers préféré qu'une femme lui succède au Conseil d'Etat...
Carlo Schmid
Politiquement et dans le style, tout oppose le très conservateur démocrate chrétien Appenzellois, homme d'élégance, et le Neuchâtelois proeuropéen à la cravate toujours mal nouée. Ils divergent sur tout, mais avec cette estime réciproque qu'on porte à l'adversaire redouté. Carlo Schmid voit en Jean Studer la conscience sociale du Conseil des Etats et lui reconnaît une «brillance intellectuelle», ce qui, dans sa bouche, est peut-être autant un reproche qu'un hommage.
Christoph Blocher
Opposé à son élection au Conseil fédéral, il a tout fait pour retarder la révision de la loi sur l'asile.
Pierre-Yves Maillard
Une rivalité de premiers de classe oppose les deux socialistes élus à Berne en 1999, et qui se guettent du coin de l'oeil.
Gisèle Ory
Il lui mesure son estime. Un seul regret: s'il part au gouvernement neuchâtelois, Gisèle Ory aura une chance d'être réélue au Conseil des Etats...
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