Dans son bureau du Château de Neuchâtel, Jean Studer utilise un vocabulaire inhabituel dans la bouche d’un politicien: il parle de «drôle de guerre», d’une situation «sidérante» et d’«envisager l’inimaginable». Le conseiller d’Etat, adepte de rigueur et de réalisme, autant que l’homme de gauche engagé, essaie de comprendre pourquoi, aux Etats-Unis, en Europe et en Suisse, les autorités politiques n’ont pas vu venir le tsunami des marchés financiers, qui a obligé les plus libéraux à rien de moins que de nationaliser des banques.
Vice-président du conseil de banque de la BNS, il s’étonne de la mollesse des déclarations officielles et dénonce: on ne recréera pas la confiance en disant aux gens qu’il faut avoir confiance, mais par des discours clairs sur la manière dont on compte préserver les intérêts des épargnants. Interview d’un socialiste aussi fâché qu’interloqué.
La crise dure depuis plus d’un an sans que le monde politique, aux Etats-Unis comme en Europe ou en Suisse, s’en préoccupe. Pourquoi?
Le décalage est sidérant. Il est aussi artificiel que la situation de la France entre septembre 1939 et juin 1940. Le pays déclare la guerre à l’Allemagne, mais continue à vivre normalement. Puis, un jour de juin, Hitler déambule sur les Champs-Elysées. Ici, la drôle de guerre a commencé en août 2007. Les faillites bancaires se sont succédé, les pertes par milliards de francs aussi, mais personne n’a bougé. D’où vient ce décalage? Il est d’abord lié à la différence entre l’étendue des problèmes et la petitesse des structures du débat politique. La crise dépasse largement les frontières. Les autorités ne savent plus comment empoigner le problème. Ensuite, et c’est propre à cette crise, il faut constater que s’est imposée la volonté politique de ne pas trop s’occuper des affaires financières. Cette démission s’est installée depuis les années Reagan et Thatcher, et s’est consolidée avec la mondialisation et la libre circulation des capitaux.
Quelles sont les raisons de cette démission? Il y a eu un choix politique, une croyance profonde dans les vertus d’un libéralisme le plus large possible. Et cela, malgré des secousses, malgré des scandales comme Enron.
Ne s’agit-il pas d’une réaction au discrédit de l’Etat social? Effectivement. On a considéré que l’Etat social accaparait trop de ressources. La vague de libéralisme qui, chez nous, s’est exprimée par le fameux slogan «Moins d’Etat, plus de liberté», est venue en réaction aux trente glorieuses qui avaient permis de développer la couverture sociale. De plus, le libéralisme a profité de moments forts comme la chute du mur de Berlin, que d’aucuns ont considérée comme la victoire définitive du capitalisme et la fin de l’histoire.
Pourtant, les gouvernements de gauche n’ont pas manqué en Europe durant cette période... Et cela me préoccupe en tant que socialiste. Les trente dernières années ont été marquées par une présence importante de gouvernements socialistes et sociaux-démocrates. Alors qu’elle tenait entre ses mains les responsabilités politiques, la gauche n’a pas su adapter son action politique.
Autrement dit, la gauche a capitulé devant le marché. Avec de bonnes raisons, la gauche a considéré que l’économie de marché devait être admise. Cependant, elle n’a pas pris conscience que l’économie de marché n’est pas simplement la libre entreprise pour les PME, mais aussi une super structure notamment financière qui, à force de montages, dépasse la réalité. Ce décalage entre les milliards injectés pour des valeurs virtuelles et le quotidien de tout un chacun est surnaturel. La gauche n’a pas su le lire. La critique vaut-elle pour la gauche suisse, comme l’européenne… Absolument. Malgré son fondement historique qui appelait les prolétaires de tous les pays à s’unir, la gauche n’a pas réussi à adapter son action à la mon-dialisation. Elle est restée cantonnée dans ses territoires.
N’est-il pas trop tard pour corriger ces fautes? Non. Je pense que la «secouée» actuelle est une bonne occasion pour la gauche. A condition qu’elle réussisse à adapter ses réponses au niveau spatial. C’est une bonne occasion aussi de rappeler quelques principes qui lui sont chers, comme celui de garder un contact avec le réel. De démontrer la nécessité d’un Etat bien présent –mais pas omniprésent– dans son rôle de régulateur.
Aux Etats-Unis et dans les grands pays européens, les autorités ont fini par s’exprimer. Le silence est-il une spécificité suisse? Il est effectivement difficile de comprendre pourquoi, alors que la Suisse est l’une des places financières les plus importantes de la planète et que l’activité financière participe à 15% du PIB, le séisme que nous vivons ne fait pas l’objet d’un grand débat politique.
Qui aurait dû lancer ce débat? Je l’aurais attendu de la part des partis politiques. A ce jour, le seul acteur que nous avons vraiment entendu, c’est la Banque nationale suisse. Elle demandait avant l’été déjà une augmentation des fonds propres des banques. Mais on aurait pu imaginer que d’autres sonnent l’alarme.
Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait? Défendre les petits épargnants aurait pourtant été électoralement profitable à la gauche… Ce n’est peut-être pas un hasard si le discours le plus fort est venu de la BNS. C’est une constatation un peu pénible, mais je ne suis pas certain que les autres comprennent ce qui se passe. Vous ne pouvez pas ignorer ce fait quand, le lundi, votre interlocuteur financier vous dit «tout va bien» et que, le jeudi, le même vous demande d’être nationalisé!
N’y a-t-il pas un problème de compétences? S’il y a un déficit de compétences, il est propre à toutes les familles politiques qui ignorent comment fonctionne ce monde supérieur. Personne chez les Terriens n’a semblé en mesure de maîtriser cet espace irréel qui, pourtant, engageait concrètement nos intérêts particuliers, notre prévoyance professionnelle, notre épargne.
N’y a-t-il pas alors un problème de communication? A force de prôner la confiance, malgré les coups de massue, on perd sa crédibilité… Je ne pense pas qu’un Pascal Couchepin pourrait ouvertement faire part de son inquiétude. Seulement, je ne sais pas s’il a les connaissances – je ne parle pas des compétences – pour s’exprimer à ce sujet. Les appels à la confiance apparaissent en fort décalage avec les positions qui sont prises. C’est également valable pour Nicolas Sarkozy lorsqu’il affirme qu’aucun Français ne perdra un euro dans cette crise. C’est bien gentil. Mais est-ce que vraiment, même à ce niveau-là, on sait de quoi on parle? Le doute est permis.
En tant que membre du conseil de la BNS, vous êtes en première ligne. N’avez-vous pas reçu un coup de téléphone de votre président, Christian Levrat, qui vous demandait votre avis? Non.
C’est un peu stupéfiant! Je n’ai pas reçu d’appel. Remarquez, j’aurais aussi pu en prendre l’initiative. Plus largement, je ne suis pas certain que mes collègues de la BNS qui appartiennent à d’autres partis aient reçu des appels. Avec le recul, cette absence d’échanges et de concertation me paraît sidérante.
Un débat urgent sur le sujet a finalement été demandé au Parlement par les socialistes. A quoi peut-il servir? Un débat urgent aurait au moins le mérite de voir l’autorité publique se préoccuper d’un sujet qui inquiète les gens. Parce que ceux-ci ne sont pas bêtes. On peut toujours leur dire de garder confiance, ils savent très bien que quelque chose ne tourne par rond. On veut leur faire croire que c’est passager, un épiphénomène. Cette approche ne me paraît pas très respectueuse de la population.
Et la protection de l’épargne des consommateurs? Avec 30000 francs, la Suisse se situe en la matière très loin derrière les autres pays. Pouvez-vous imaginer une législation d’urgence? Bien sûr. La modestie doit nous amener, à la lumière de ce que l’on vit ces jours, à considérer que tout est possible dans les délais les plus invraisemblables.
Même augmenter les impôts en Suisse pour sauver une banque? C’est une grande question. Quand on voit la réponse des plus libéraux des plus libéraux, il faut être modeste sur ses certitudes. L’UBS, ce n’est pas seulement Ospel. Ce sont des milliers d’emplois, des milliards de dépôts, des liens avec l’économie, des centaines de milliards d’avoirs de retraite. La réponse n’est pas forcément positive. Mais il faut qu’on se pose la question au plus haut niveau. Les Etats-Unis l’ont fait, et cela coûte 2000 dollars par contribuable. Si l’on était confronté aux mêmes problèmes, est-ce que notre réponse serait différente pour une activité qui a autant d’importance chez nous?
Les Etats ayant pris de fortes participations dans les banques ou les assurances doivent-ils revendiquer une présence au sein des conseils d’administration ou se retirer sans piper mot sur l’orientation des affaires ou de leur gestion aussi vite que possible? Je vois mal comment l’Etat pourrait injecter de l’argent public et se désintéresser de l’utilisation qui en est faite. Dans une telle hypothèse, sa présence au sein de conseils d’administration me paraît aller de soi jusqu’au moment du remboursement des avances faites.
Comment voyez-vous l’avenir de la place financière suisse? La question qui va se poser après le sauvetage, c’est de savoir si la Suisse n’est pas trop petite pour abriter une place financière de cette taille. La dépendance est très forte, problématique, même si on doit admettre qu’elle a aussi été heureuse. De plus, la crise met en lumière les dangers de se couper des activités industrielles. La tendance du «tout financier» est d’autant plus dangereuse lorsqu’on ne maîtrise plus ce genre d’activités.
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