L'Hebdo;
2005-11-24 Jean-Claude Biver Le faiseur de perles rares
Par
Jean-Philippe Arm
Le nom de Jean-Claude Biver est indissociablement lié à celui de Blancpain, petite marque sans relief, ni production, qu'il racheta pour une bouchée de pain, propulsa en quelques années au firmament de l'industrie horlogère, avant de la revendre au prix fort à son ancien propriétaire. Cette histoire de coquille vide, dont un magicien du marketing associé à un horloger compétent sut extraire une perle rare, est enseignée dans les meilleures écoles professionnelles. Cette success story en a fait rêver beaucoup qui ont tenté de refaire le coup. Mais il ne suffit pas de connaître la recette, le talent du cuisinier joue un rôle décisif dans les meilleurs gastros. Jean-Claude Biver en avait à revendre, qu'il mit au service du groupe Swatch. Un retour au bercail en fait pour cet ancien d'Omega de l'époque pré-Hayek. Il conserva sa casquette de patron de Blancpain, qui continua avec lui sur sa lancée. Mais on lui confia bientôt d'autres responsabilités. Le redéploiement d'Omega avec des campagnes testimoniales spectaculaires porte sa griffe. Il joua de fait un rôle de joker ou d'électron libre dans les hautes sphères du premier groupe suisse, avant de prendre une année sabbatique transformée en congé définitif.
On le crut terrassé par un virus asiatique, mais c'est celui des challenges horlogers qui prit le dessus. L'an dernier, il réapparaissait à la tête de Hublot, modeste marque qui ne manquait pas d'arguments mais somnolait en coulisses. C'est peu dire que l'aiguillon Biver l'a secouée. Elle occupe douze mois plus tard le devant de la scène et toute la planète horlogère en parle. Une nouvelle fois, le charismatique bonhomme fait des miracles. Un de ses secrets? Son réseau dont l'efficacité ne se dément pas depuis trente ans.|
Le virus des challenges a repris le dessus.
Montres Hublot
Toute la planète horlogère parle de son nouveau coup d'éclat.
Ses refuges, sa famille
Le domaine
Il a quitté le bord du lac et sa belle villa de Villette. «Construite quand je n'étais pas équilibré, elle faisait peut-être envie mais ne correspondait pas à mes valeurs. Ayant retrouvé mon équilibre, j'avais l'impression de vivre chez quelqu'un d'autre!» Fondamentalement terrien, il a enfin déniché cette année un vrai refuge sur les hauteurs de la Tour-de-Peilz. Le château La Poneyre est un domaine agricole de 7 ha avec ferme et maison de maître. L'exploitation est assurée, en fermage, par Jean-Jacques Wahlen, qui élève aussi veaux, vaches et autres couvées.
Jacques Biver
Citoyen du Luxembourg, Jacques Biver, son père, fait partie du premier cercle, restreint, de ceux que Jean-Claude écoute. «A 84 ans, il est plus frais que moi!»
Marc Biver
On confond souvent ces deux frères. Leurs parcours sont parallèles et s'inscrivent dans un timing incroyablement identique: création de société, vente, entrée dans un groupe, sortie, nouvel emploi, jusqu'à la date de naissance de leur premier enfant, qui est la même. Comme des jumeaux... qu'ils ne sont pas puisque Marc, un as du management sportif, est le cadet de deux ans. «Pas impliqué dans mes activités, mon frère est un ami toujours de bon conseil.»
La famille
Recomposée avec Sandra est ce qui compte le plus pour lui. Felipe (15 ans) et Carolina (13 ans) sont entrés avec elle dans sa vie. Ensemble ils ont eu Pierre, le petit dernier de 5 ans. Les aînés suivent les traces de leur père, Delphine, 23 ans, travaille chez Hublot, comme assistante dans le marketing. Loïc, 25 ans, étudie à Pékin, lit, parle, écrit le mandarin, donne des cours de français et bosse un jour par semaine pour une société suisse de Hong Kong active dans l'horlogerie. Pour son département marketing bien sûr.
Sa garde rapprochée et ses équipiers
Luc Moudon
Luc Moudon est l'ami médecin «néokousminien» qui, depuis les études, le connaît par coeur et dit de lui: «Supérieurement intelligent et grand sportif, Jean-Claude est une force de la nature, doublé d'un être sensible, intuitif et authentique.»
Ricardo Guadalupe
L'ex-directeur des ventes et du marketing était le numéro deux de Blancpain, dans le giron du groupe Swatch jusqu'en 2000. Il a ensuite lancé Leonard au succès mitigé. Devenu consultant, Jean-Claude Biver l'a contacté l'an dernier pour l'épauler dans la nouvelle aventure Hublot. Il y consacre 80% de son temps, à fond les manettes. «Avec Guadalupe et Mijat, on forme une équipe de rêve, capable de tout!»
Peter Nobel
Professeur à Saint-Gall, ce juriste et avocat zurichois a fait partie du conseil de Blancpain. «C'est une bête, dit de lui Biver, une sommité.» «C'est un type génial, répond le juriste, qui m'a fait découvrir l'horlogerie et la haute gastronomie.»
Gil Barbezat
Il ne se passe pas un jour sans que Jean-Claude Biver ait un contact avec cet ami paysagiste de Nyon qui sait tout faire de ses mains et aménage ces temps-ci la nouvelle demeure de la Tour-de-Peilz, comme il l'avait fait à Villette.
Mijat
«C'est mon traducteur. Moi je m'exprime avec des mots, je fais des crobards et lui les transforme dans la réalité. Toutes les montres dessinées sous ma responsabilité, pour quelque marque que ce soit, c'est lui. Depuis 1977, sans interruption. Et la dernière, c'est évidemment la Big Bang.» Graphiste de formation, Mijat est le chef d'orchestre d'un atelier de «total design». Ce personnage discret rayonne dans toute l'horlogerie. «La création avec Jean-Claude Biver, c'est une partie de ping-pong. Et plus qu'un job.»
Fournisseurs et détaillants
Même si un fournisseur «ami» n'ose pas s'afficher avec lui, Jean-Claude Biver peut compter sur son double réseau de fournisseurs et de détaillants, qui ont redémarré au quart de tour. Autant de relations personnelles que le temps n'a pas érodées.
Ses potes de 20 ou 30 ans
Pierre-Alain Blum
Allergique comme lui aux comptables et aux énarques de la branche, PAB se réjouit de l'énergie, de l'enthousiasme et du succès renouvelé de son vieiel ami de trente ans. «Il bouscule et c'est bien. Ce qu'il est en train de faire avec Hublot, c'est génial. Les détaillants sont convaincus et, à ce titre, j'en ai acheté. Des gars comme Bibi, il en faudrait sept ou huit dans l'horlogerie!»
Jean-Marc Jacot
Il faisait partie de la bande des jeunes loups de Fritz Ammann chez Omega. Après Ebel, Gérald Genta et Boss, il est aujourd'hui au service de la Fondation Sandoz.
Jean-Bernard Maeder
On prend les mêmes et on recommence, après Omega, du côté de Blancpain et d'Ebel, avant de voler pour Breitling. Encore un admiratif reconnaissant, contemporain
de surcroît qui a pu apprécier l'Yquem 1949.
Michele Sofisti
L'ex-patron d'Omega, qui n'a toujours pas été formellement remplacé à la tête de la marque Swatch, est aujourd'hui consultant, avec des intérêts partagés hors de l'horlogerie.
Aldo Magada
Un ami du deuxième passage chez Omega. Quelques blagues et quatre marques plus tard, via Ebel, le voici chez Reuge. Il signale la fidélité de Biver.
Ses initiateurs
Georges Golay
Jean-Claude Biver sera éternellement reconnaissant à l'ancien patron d'Audemars Piguet, son premier employeur, de lui avoir imposé des stages dans tous les secteurs de l'entreprise, de la production au design des produits, avant de travailler dans la partie commerciale. «Il m'a fait un cadeau somptueux: l'apprentissage de l'horlogerie par l'intérieur. Je lui dois cette connaissance essentielle des outils, du caractère des horlogers et de la mentalité des Combiers.»
Fritz Ammann
Le fameux chef du marketing d'Omega l'a mis en selle. Il n'a jamais oublié son poulain: «C'est le personnage le plus talentueux que j'aie rencontré!»
Jacques Piguet
«Rien n'eût été possible sans lui.» A eux deux, ils ont fait Blancpain. L'implication de Jean-Claude Biver a été plus longue, l'horloger s'étant retiré lors du rachat par Swatch. «Mais une fois les choses lancées le relais peut toujours être pris par d'autres.»
Nicolas Hayek
Il est reconnaissant à son ancien patron de l'avoir laissé poursuivre l'aventure de Blancpain chez Swatch et participer au redéploiement marketing d'Omega avec lui. «Si j'étais sur le devant de la scène, c'est parce qu'il le voulait bien.
Son gotha
Grand duché du Luxembourg
Nommé officier du Mérite par le grand duc Jean Ier (à g.) en tant que citoyen luxembourgeois ayant contribué au rayonnement mondial de l'horlogerie, il a conservé des liens personnels avec la famille. «Le prince Henri Ier a mangé à la maison.»
Juan Carlos
S'il est à l'aise dans les mondanités, il le doit au roi d'Espagne. «Il m'a reçu en tête- à-tête. Il avait au poignet une Blancpain qu'il portait vraiment: son bracelet était usé... Après je n'ai plus fait de complexes dans le star système.»
Ses oursins
Georges-Henri Meylan
Le patron d'Audemars Piguet a bondi en découvrant la Big Bang de Hublot, lui trouvant une allure de Royal Oak Montoya. «S'il a besoin de copier pour vendre, ça me déçoit!» Ça se discute, mais le pire c'est qu'elle marche du feu de Dieu!
Mark A. Hayek
Pourquoi donc Mark A. Hayek n'a-t-il pas invité Jean-Claude Biver pour l'anniversaire de Blancpain et l'inauguration de sa célébre ferme rénovée?
Ses passions
Le vin
Sa collection de Château d'Yquem est exceptionnelle. Pas étonnant qu'il ait entretenu des rapport particuliers avec l'ancien propriétaire Alexandre Lur Saluces, qui a participé au lancement de Blancpain en Chine, avec des dégustations. «On offrait la culture, la tradition, le savoir-faire avec deux produits comparables, tous deux des garde-temps!» Jean-Claude Biver entretient également des relations avec Robert de Luxembourg, propriétaire du Château Haut-Brion.
La table
«Fredy Girardet
a joué un grand rôle car il m'a aidé à promouvoir Blancpain, spontanément. Il aimait mes montres, qu'il achetait et portait tout le temps. Un jour, il a invité tout le personnel pour rendre hommage au savoir-faire des horlogers de la vallée de Joux.» L'ancien chef de Crissier explique: «Nous partageons beaucoup de choses avec Biver, mais avons surtout le même besoin de faire plaisir.
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