Comme chaque année, Jean-Daniel Gerber participait au World Economic Forum. L’occasion d’aider la conseillère fédérale Doris Leuthard à faire avancer plusieurs dossiers économiques, mais aussi d’évaluer in situ les humeurs des grands dirigeants de ce monde. Il en aurait fallu plus que le pessimisme de rigueur lors de la grand-messe davosienne, cette année, pour altérer son flegme légendaire. Dans cette interview, le patron du Seco poursuit le débat lancé par L’Hebdo dans son édition du 29 janvier 2009.
Le discours des autorités face à la crise donne une impression de cacophonie. Pourquoi?
Je ne partage pas votre avis. Le Gouvernement a été clair: il n’a pas voulu utiliser tous les moyens qui sont à sa disposition en une seule fois. En octobre dernier, lorsque nous avons revu nos chiffres, nous avons immédiatement mis sur pied un premier paquet de mesures, entré en vigueur dès le 1er janvier. Nous arrivons mi-février avec la deuxième phase de notre programme. Le Parlement en débattra probablement en mars et nous devrions voir les fruits de ces efforts déjà en 2009. Difficile d’aller plus vite.
Comment la récession va-t-elle toucher la Suisse?
La croissance économique devrait reculer cette année de 0,8%, selon nos dernières prévisions Et le chômage devrait augmenter à 3,3%. Durant les derniers mois, des indicateurs ont confirmé que le commerce mondial s’est complètement paralysé. La rapidité avec laquelle les indicateurs continuent de se détériorer nous inquiète du reste beaucoup. En ce qui concerne 2010 et 2011, nous sommes toutefois encore dans le brouillard. Et quand vous êtes dans le brouillard, vous attendez qu’il se lève, un peu, avant de passer à l’action.
Les pièges à éviter?
Tout aussi déterminant, c’est l’état dans lequel vous émergez de la crise. Mieux vaut éviter de trop s’endetter et donc de risquer une inflation trop haute. Cela afin d’entamer, dès que la situation s’améliore, une nouvelle période de croissance. J’en prends le pari: la Suisse sortira de ce marasme mieux que beaucoup d’autres pays.
Les outils à disposition?
Outre les mesures déjà décidées, la possibilité de prolonger la durée du chômage partiel de 12 à 18 mois est considérée.
On parle déjà de la troisième phase de votre programme conjoncturel...
Si nous voulons aller plus loin, nous devrons lever le frein à l’endettement prévu par la Constitution, sous la forme d’une mesure urgente. Je suppose que si nous entrons dans une crise profonde, le Parlement donnera son feu vert.
Tout le monde s’accorde pour dire qu’il faut investir dans les infrastructures et dans les énergies renouvelables. Votre avis?
Le premier paquet de mesures prévoit des investissements dans les infrastructures et dans l’assainissement énergétique des bâtiments. La deuxième phase, idem. Mais lisez ce que disent les responsables de la branche: il n’y pas de crise dans la construction, on travaille déjà à pleine capacité. En tout cas pour l’heure. Demandez à une entreprise un devis pour isoler votre maison: vous aurez des difficultés à obtenir une offre à bon prix.
Les secteurs les plus touchés?
Tout d’abord, évidemment, les banques et aussi l’ensemble des professions qui touchent la finance. Ensuite, en premier lieu, les industries d’exportation: le secteur des machines, la chimie, le textile. D’où l’idée d’activer le fond des garanties à l’exportation, dont on a dit qu’il était surcapitalisé... Nous sommes bien contents aujourd’hui d’avoir ces réserves.
Vous prévoyez une augmentation du chômage. Et une pression sur les salaires?
Un tassement n’a pas que des effets nocifs. On se focalise ces jours sur les bonus des grands banquiers et on ne voit pas un autre phénomène, induit par la libre circulation des personnes: le tassement des salaires dans les professions hautement qualifiées. Conséquence: contrairement aux autres pays européens, la fourchette entre les bas et les hauts salaires est restée assez stable ou a diminué. Alors qu’en France, en Allemagne, en Italie, l’écart s’est agrandi.
Quels sont les secteurs qu’il faudrait soutenir? Et comment?
Nous avons créé ces deux dernières années 185000 nouveaux emplois; et cela sans politique industrielle, mais en garantissant aux entreprises des conditions cadre favorables. Si vous me dites: «Moi, Alain Jeannet, je sais que le solaire, par exemple, c’est exactement ce qu’il nous faut pour les prochaines années, je dis: félicitations!» Mais moi, je n’en sais rien. Si vous m’aviez posé la question, il y a quinze ou vingt ans, à propos des domaines d’avenir à pousser absolument, j’aurais été bien incapable de vous citer les biotechnologies, les nanotechnologies.
Quel rôle pour les cantons?
Pris ensemble les cantons disposent de montants plus élevés que ceux de la Confédération, même si chacun y va de sa politique de relance, de manière peu coordonnée. C’est une conséquence du fédéralisme. Dans le cadre de la politique régionale de la Confédération, nous allons toutefois bientôt débloquer une somme substantielle, selon le principe du bonus à l’investissement. Si un canton veut profiter de la manne fédérale, il doit lui-même investir la même somme.
Mettons les choses en contexte. Comment les Américains vont-ils financer les 1000 milliards de leur plan de relance? Sur le dos des autres pays? Et quelles conséquences pour l’économie mondiale?
Si les Chinois et les Européens boudent les Bons du Trésor Américain, la Fed pourrait les acheter elle-même. D’ailleurs, il semble qu’elle le fasse déjà. Ce qui revient à actionner la planche à billets. Impensable encore il y a quelques mois. Imaginez que la Banque nationale suisse rachète les emprunts de la Confédération. Voilà pourquoi un retour de l’inflation est un scénario possible, pas tout de suite, mais dans les deux à trois ans.
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