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Jean-François Bergier: «Je suis un Européen convaincu»

Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 04.11.2009 à 15:14

«L’Hebdo» a été le dernier média à rencontrer l’historien qui est décédé jeudi 29 octobre. Ses ultimes confidences sur UBS ou le livre qu’il n’écrira jamais...

Ce jeudi 6 août 2009, Jean-François Bergier apparaît fatigué dans le fauteuil du salon de son appartement de Clarens (VD). L’historien, probablement le plus connu du pays pour avoir présidé de 1996 à 2001 la Commission indépendante d’experts sur l’attitude de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, est même étonnamment gauche au moment d’allumer son éternelle pipe, posée dans le cendrier de la table en verre. Bergier, le symbole de cette Suisse qui avait osé affronter dignement son passé, ne le cache pas: «J’ai la santé qui péclote. Je commence un traitement lourd et le pronostic est réservé. Vous m’excuserez si je perds le fil de ma pensée.»

L’ancien professeur d’histoire de l’Ecole polytechnique de Zurich, auteur d’une Histoire économique de la Suisse, ne parle pas néanmoins du cancer qui le ronge et qui l’a emporté le 29 octobre dernier à l’âge de 78 ans. Non, l’historien vaudois veut encore une fois se battre contre les «mythes» qui trouent l’histoire suisse. S’exprimant sur «Le Réduit», l’émission de la télévision suisse alémanique qui a mis en scène cet été une vingtaine de soldats revivant les affres de la Seconde Guerre mondiale dans une forteresse, il tranche. Sans compromis: «lamentable», «ahistorique», «pervers», «rétrograde». «Un échec aux frais du téléspectateurpayeur», ajoute-t-il en regrettant que cette mauvaise télé-réalité saute à pieds joints sur les conclusions de sa commission (L’Hebdo du 13 août 2009).

Et puis, il parle d’autres thèmes d’actualité qui concernent son pays: du vote sur les minarets à la crise de l’UBS et de la finance mondiale en passant par ce dernier livre qu’il n’a pas eu le temps d’écrire. Autant de propos passionnants que nous nous réjouissions de développer lors d’un prochain entretien.

Sur les minarets

Les Suisses vont s’exprimer sur la question des minarets en novembre. Comment analysez-vous ce vote en tant qu’historien?

J’ai bien peur que l’image de la Suisse à l’étranger en prenne un sacré coup quel que soit le résultat du vote. Nous pourrions revivre une crise aussi importante que celle des fonds en déshérence. Ce vote pour l’interdiction des minarets est une erreur. Et l’historien que je suis vous dit qu’on n’a tiré aucun enseignement du passé. Je le regrette. Comme je regrette les provocations xénophobes de l’Union démocratique du centre. Ses affiches choc me rappellent de bien mauvais souvenirs même si l’UDC a réussi à me réconcilier avec les corbeaux ou les moutons noirs (sourire)! Ceci dit, je ne dis pas qu’il n’est pas souhaitable d’avoir un débat sur la présence de l’islam en Europe. D’ailleurs, on critique beaucoup l’historien américain Samuel Huntington pour sa thèse sur le choc des civilisations. A mon avis, s’il y a bel et bien un affrontement de systèmes de valeurs, il est surtout exacerbé par les extrémistes de tous bords. Regardez, dans chaque pays d’Europe, il y a des extrêmes droites actives et très puissantes. A l’intérieur de l’islam aussi, il y a des tensions.

Sur l’UBS

Avez-vous été surpris par la descente aux enfers de l’UBS?

Oui. L’affaire UBS est arrivée très brusquement même si je trouvais que la banque avait les yeux plus gros que le ventre et que ses ambitions, surtout américaines, étaient démesurées. Je ne voyais pas l’intérêt d’investissements aussi massifs. Mais je croyais que les chefs de l’UBS étaient plus intelligents. Pour moi, la banque ne va pas s’en remettre si facilement. Elle risque d’être démantelée. Ce serait peut-être une bonne chose finalement. Elle est trop grosse pour l’économie suisse. J’ai été surpris également que l’UBS devienne un symbole de la résistance nationale alors que cette institution n’a jamais été populaire en Suisse. Tout au début, on s’est presque frotté les mains en se disant que ces banquiers n’avaient que ce qu’ils méritaient. N’oubliez pas que cette banque, c’était l’ennemi intérieur et beaucoup de gens, dont moi, ont perdu de l’argent à cause d’elle.

Sur la crise financière

Le G20 veut remettre l’église au milieu du village de la finance mondiale. Réguler est-ce la bonne piste?

Tant que l’Etat ne dialogue pas d’égal à égal avec le pouvoir économique, il y aura des clashs. La crise actuelle est d’ailleurs la démonstration de plusieurs erreurs. La première, c’est ce qu’on a appelé le «shareholders benefit», c’est-à-dire cette manie d’accumuler du bénéfice à court terme pour les actionnaires. En gros, c’est faire des bénéfices aussi rapides que possible et après nous le déluge. La seconde erreur, peut-être la plus grave, c’est un dérèglement de l’équilibre nécessaire entre le pouvoir politique et économique. Le néolibéralisme n’est qu’un libéralisme sauvage qui exclut toutes les règles pouvant entraver le profit rapide. Alors qu’il faut des règles du jeu et que c’est à l’Etat de les fixer et de contrôler qu’elles soient appliquées. C’est d’ailleurs ce que je voulais analyser dans un petit livre que je n’aurai pas le temps d’écrire. J’ai fait la constatation que les périodes de croissance sont celles d’un équilibre entre les deux grands pouvoirs. Entre les XIIe et XIVe siècles, les pouvoirs économiques s’affirment, mais en symbiose, en accord avec des pouvoirs politiques qui se modernisent. C’est à ce moment-là que les entités territoriales naissent. Cela commence dans les Alpes avec le comté de Savoie, de Provence et du Dauphiné. Ces Etats se centralisent, se dotent de cours des comptes et deviennent des entreprises étatiques qui ont besoin d’une économie florissante pour construire des routes grâce à l’impôt. Des infrastructures qui bénéficient ensuite à l’économie pour garantir sa croissance. Il y a eu des équilibres semblables entre 1830 et 1914 ou entre 1946 et les années 1980. Mais tout craque avec la montée en puissance du néo-libéralisme des Reagan et autres Thatcher. Aujourd’hui, nous payons la facture de cette société du profit à tout prix. Le capital doit retrouver une ligne de conduite.

Sur l’isolement de la Suisse

Elle a mal à son secret bancaire. La Suisse est montrée du doigt par ses voisins. Elle est malmenée par la Libye. Pourquoi un tel tir groupé?

La Suisse est isolée. Comme c’était déjà le cas durant la crise des fonds en déshérence dans les années 90. A plusieurs reprises, des dirigeants européens, dont le président de la Commission européenne Jacques Santer, m’ont fait remarquer qu’ils nous auraient protégés si nous avions été membres de l’Union européenne. Je suis personnellement un Européen convaincu et je pense que la Suisse sera membre de l’UE un jour ou l’autre. Elle n’a pas le choix. Quant au secret bancaire, c’est un des problèmes de la Suisse. Nos instruments politiques finissent par devenir des valeurs en soi et deviennent tabous. C’est le cas de la neutralité, qui aurait dû rester un instrument politique et non une valeur fondamentale du pays. Idem avec le secret bancaire qui a acquis une valeur en soi. Or c’est un outil de politique étrangère, un outil de gestion financière. Ni plus ni moins.

Sur l’histoire

Nous célébrons cette année les 20 ans de la chute du Mur. Certains historiens avaient parlé en 1989 de la fin de l’histoire...

Je dois avouer qu’avant ma maladie, je suivais l’actualité avec un autre type d’attention. Je me sentais plus concerné. Cela me passionnait. Maintenant, c’est fini. Reste que 1989 marque le retour de l’histoire. Entre 1945 et 1989, tout semblait figé entre les deux blocs, capitaliste et communiste. On ne voyait pas d’évolution possible si ce n’est la catastrophe finale, une troisième guerre mondiale qu’on redoutait. Puis tout à coup, cette peur d’un conflit nucléaire a disparu. Et d’autres menaces ont fait surface, qu’on n’avait pas vu venir, comme l’islamisme. L’Histoire s’est remise en marche. C’est devenu passionnant. Je regrette d’ailleurs de n’avoir la force que pour écrire des petites choses ces derniers temps. Je me suis attaqué avant tout à des préfaces. Il paraît que je suis un argument de vente selon les éditeurs (un dernier rire).

«LA SUISSE EST ISOLÉE COMME DURANT LA CRISE DES FONDS EN DÉSHÉRENCE DANS LES ANNÉES 1990.»



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Tags: Jean-François Bergier, historien, décès, interview,

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