Jean-Louis Milesi, l'oublié des césars (mais pas seulement)
Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 21.02.2012 à 15:39
|
Alors qu’approchent à grands pas les cérémonies de remise des oscars et des césars, on peut comme chaque année s’amuser à lister les oubliés. Comment se fait-il par exemple que les Academy Awards n’aient pas nommés Michael Fassbender et Michael Shannon dans la catégorie «meilleur acteur»? Car en toute objectivité, leurs performances dans Shame et Take Shelter sont autrement plus impressionnantes que celle de George Clooney dans The Descendants. Et du côté de Paris, c’est l’absence de l’envoûtant Apollonide, souvenirs de la maison close, dans les deux catégories phares, qui fait tâche. Car franchement, même si Intouchables est une comédie sympathique et plutôt au-dessus de la moyenne, elle ne mérite absolument pas ses nominations dans les catégories «meilleur film» et «meilleur réalisateur». Autre absence regrettable, celle des Neiges du Kilimandjaro, œuvre lumineuse de Robert Guédiguian.Le film du Marseillais n’a obtenu qu’une seule petite nomination (Ariane Ascaride comme «meilleure actrice»), alors que la finesse d’écriture du réalisateur de Marius et Jeannette aurait au minimum dû lui valoir une citation en tant que «meilleur scénario». D’autant plus que Les Neiges du Kilimandjaro vient justement de recevoir un Prix Lumière dans cette catégorie. Ce prix, Guéduigian l’a remporté de concert avec Jean-Louis Milesi, son fidèle coscénariste et dialoguiste. Un homme de l’ombre que l’on a trop souvent tendance à oublier. Moi le premier. C’est pourquoi, suite à un article que j’ai consacré à «la méthode Guédiguian», le Français m’a gentiment contacté. Après quelques sympathiques échanges de mails, voici ce qu’il m’a dit de sa collaboration avec le Marseillais et du Prix Lumière.«Lorsque Robert m'a parlé des Neiges du Kilimadjaro, il n'y avait sur la table que le poème de Victor Hugo. Un long poème résumé dans son titre, Les Pauvres gens. Le pari était difficile, j'aime les paris difficiles. Le Prix Lumière, c'est donc la reconnaissance d'un travail de fildefériste - avancer pas en pas, sachant que le vide est sous mes pieds, et éviter si possible d'y tomber. La difficulté d'un scénario c'est que, souvent, c'est le spectateur et/ou le critique qui décident si vous êtes ou non tombé. Ce sont eux, le vent et l'humidité qui rendent la corde sur laquelle vous avancez dérobante et glissante. Vous savez le travail que vous avez accompli, mais au final ce sont eux qui jugent. Et pour certains, d'ailleurs, je me suis cassé la gueule. Ouf, pas pour la majorité… Alors ce prix remis par la presse internationale, ça me dit que je suis parvenu de l'autre côté de l'abime sans glisser de mon fil. On m'y attend avec des applaudissements. Je m'incline, je salue et je remercie chaleureusement.»Ce prix, je le partage avec Robert. Il en est à l'origine, l'idée d'une telle adaptation, c'est lui. Nous travaillons ensemble depuis tant de temps que l'orientation de l'écriture se fait naturellement. Mais Robert est toujours là pour la diriger, comme un commandant dirige les manœuvres de son bateau. Il est l'auteur, je suis son coauteur. Voici d’ailleurs une définition de l'auteur: «Personne responsable de quelque chose, qui en est la cause principale (l’auteur de mes jours, l’auteur du crime). Personne ou collectivité qui a créé une œuvre ou est responsable de son contenu intellectuel, de son arrangement ou de sa forme (l’auteur d’un roman, d’une sculpture, d’une chanson, d’un tableau, d’un film).» Ce collectif, c'est notre tandem. Mais pour ce qui est du scénario et des dialogues, il en va autrement. Robert n'est ni scénariste ni dialoguiste. Depuis vingt ans et dix films cosignés, notre tandem est rodé: l'idée de départ vient presque toujours de lui, mais il ne s'agit que d'une idée, voire d'une envie, pas plus. Pas de trame ni de personnages. C'est à partir de là que j'interviens. Robert a dit dans une interview que je suis un scénariste débordant. Je tape, j'écris, j'invente, je propose, je dialogue... Robert lit, corrige le tir et fait quelques propositions. Nous avançons ainsi. Et grâce à son regard d'auteur, nous avançons vite. Nous ne sommes pas toujours d'accord, mais c'est son film que j'écris, je l'écris pour lui, je lutte parfois lorsque je pense que telle direction, tel personnage, tels dialogues sont nécessaires à l'histoire, mais si Robert finit par ne pas en vouloir, je me plie à ses volontés. Parfois, au final, je pense qu'il avait raison, parfois non…. C'est le jeu de la collaboration.»Le plus souvent, j'apporte des séquences clés en main. Par exemple, la dernière de Marius et Jeannette: tous les personnages s'éloignent de nous, la voix off de Robert nous raconte ce qu'ils vont devenir et termine en rendant hommage à tous les ouvriers à qui ce film est dédié. C'est tellement «guédiguianesque», et de plus dit par sa voix, qu'on est persuadé que c'est lui qui a écrit cela. Mais non… Ecrire du Guédiguian, c'est mon job. L'aventure des Neiges du Kilimandjaro est un peu différente. Robert traversait une période difficile après l'échec de L’Armée du crime. Tout ce que j'écrivais lui semblait mauvais. J'ai persisté, j'ai terminé d'écrire le scénario seul et je le lui ai proposé. Le résultat ne lui a pas plu, il a décidé de changer de scénariste. J'ai été en quelque sorte mis à pied. Ce que je peux comprendre, car il fallait que d'une manière ou d'une autre il retrouve confiance en lui et que ce projet aboutisse. Que ce soit à mes dépens, bon, ce n'est pas agréable, mais qu'y faire? Et qu'a-t-il fait pendant deux mois? A-t-il contacté d'autres scénaristes? Toujours est-il qu’il m'a recontacté en me disant qu'il venait de relire ce que j'avais écrit et que c'était bien. Quelques semaines après le scénario était terminé!» Peut-être qu’après avoir lu ceci vous ne regarderez plus un film de Guédiguian de la même façon. Quoi qu’il en soit, cette mise en lumière du travail de Jean-Louis Milesi aura permis de rappeler que si les critiques utilisent souvent la notion d'auteur lorsqu'ils décortiquent le travail d’un cinéaste, celle-ci est souvent plus floue que ce que l’on croit... Si vous voulez en savoir plus sur Jean-Louis Milesi, allez faire un tour sur son site officiel ou sur son blog. Sur ce dernier, vous pourrez notamment visionner un petit message vidéo qu’il a posté à l’occasion des Prix Lumières et dans lequel il s’amuse justement du fait de travailler dans l’ombre.
|
Les autres articles de '479 - musique, cinéma & bande dessinée' :
| | Pérégrinations cannoises (7)
 Cannes 2012: le journal de bord d'un journaliste
 23.05.2012 22:50:00 - Par Stéphane Gobbo (479 - musique, cinéma & bande dessinée) |
| | Pérégrinations cannoises (6)
 Cannes 2012: le journal de bord d'un journaliste.
 21.05.2012 18:26:00 - Par Stéphane Gobbo (479 - musique, cinéma & bande dessinée) |
| | Pérégrinations cannoises (5)
 Cannes 2012: le journal de bord d'un journaliste.
 20.05.2012 13:40:00 - Par Stéphane Gobbo (479 - musique, cinéma & bande dessinée) |
Pérégrinations cannoises (4)
 Cannes 2012: le journal de bord d'un journaliste.
 18.05.2012 23:57:00 - Par Stéphane Gobbo (479 - musique, cinéma & bande dessinée) | | | |
Voir les autres articles de ce blog
|