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Jean-Louis Porchet. Les yeux et le coeur

Par Antoine Duplan - Mis en ligne le 05.08.2009 à 15:59

Cofondateur de CAB Productions, le producteur lausannois vient de réaliser un premier court métrage, «Les yeux de Simone», présenté à Locarno. Portrait d’un entrepreneur curieux de tout et formidable raconteur d’histoires.

En novembre 2008, Pierre et Simone Blondeau, qui animent depuis un demisiècle le ciné-club de Pontarlier, organisent une rétrospective des films de CAB Productions. Jean-Louis Porchet découvre à cette occasion un îlot de cinéphilie active et radieuse. Et une image qui le bouleverse: au troisième rang de la salle, le couple Blondeau est enlacé. Les yeux de Simone sont fixés sur l’écran, ceux de Pierre levés vers le ciel. Il est aveugle depuis vingt ans. Elle murmure à l’oreille de son époux, lui décrit chaque plan. A la fin de la projection, rituel immuable, Pierre se plante devant l’écran pour témoigner avec passion de ce qu’il vient de voir.
«Il a juste bouleversé ma vie», dit Jean-Louis Porchet. Porté par le besoin de transmettre cette émotion, il réalise à 60 ans son premier film, Les yeux de Simone. Une déclaration d’amour au cinéma. Une mise en abyme futée dans laquelle Irène Jacob assiste à une projection de Rouge (1993). Les Blondeau regardent le film de Krzysztof Kieslowski. Pierre fait l’éloge du 7e art et blâme les puissants de ce monde. Le couple sort, un parapluie rouge à la main, et s’en va sous la pluie tandis que Barbara chante Ma plus belle histoire d’amour c’est vous...
A Pontarlier, Jean-Louis Porchet a ouvert les yeux. Il a été touché par la grâce, lui qui affirmait n’emporter aucun film sur la fameuse île déserte, lui qui est venu au cinéma «par hasard». A 22 ans, il se retrouve manipulateur de marionnettes dans un film tessinois; l’an suivant, administrateur d’une société de cinéma. Il n’a pas fait d’études et pense que c’est plutôt une bonne école. «Apprendre un métier, c’est difficile. Que fait un banquier s’il n’y a plus de banque? Se lancer dans le journalisme aujourd’hui peut faire peur. On est tous inquiets, de toute façon. Cela dit, c’est éprouvant d’être autodidacte. On est obligé de toujours prouver quelque chose.»

Passer l’aspirateur. Un bon producteur doit avoir du flair, du cœur et des sous. Etre à la fois poète, comptable, joueur... «Ah non! se récrie Porchet. Je ne suis pas du tout joueur de poker. Je suis très ceinture et bretelles. Je fais vérifier ma bagnole avant de descendre à Locarno parce que je ne veux pas tomber en panne au Gothard…»
Il se présente comme un entrepreneur. Pour avoir jadis retapé une ferme, il connaît le prix et le poids des choses. Il aurait voulu faire un apprentissage de maçon. Son père, facteur, le voyait buraliste postal. Mais, Jean-Louis rêvait déjà d’entreprendre. «C’est la liberté et beaucoup de travail. Avec Le paysage intérieur, le film de Pierre Maillard sur la construction du Learning Center de l’EPFL, j’ai un casque de chantier. C’est le plus beau cadeau que je me suis fait… Ça c’est le bonheur d’être producteur.»
En 1984, Jean-Louis Porchet crée CAB Productions avec Gérard Ruey. Les deux lascars se complètent parfaitement. «Gérard adore l’institutionnel, il est dans les commissions, les associations, c’est sa passion. Je déteste ça. Moi je passe l’aspirateur, ce qu’il déteste. Ensemble, on est de redoutables entrepreneurs.»
Le «couple infernal» a produit 56 longs métrages, documentaires et fictions, films d’auteur et coups commerciaux mêlés. Ils ont épaulé Alain Tanner et donné une chance à de jeunes cinéastes suisses (Jean-François Amiguet, Jacob Berger, Dominique de Rivaz), ont monté d’adroites coproduction et développé la filière belge.
Dans ce riche catalogue, Porchet avoue une préférence pour Ma vie en rose, d’Alain Berliner, ou Les convoyeurs attendent qui a révélé le génie de Benoît Poelvoorde, mais aussi la trilogie de Kieslowski et l’aventure Chabrol (Rien ne va plus, Merci pour le chocolat).

Choper du pognon. Il y a longtemps, jeune marié au chômage, Jean-Louis Porchet traverse une mauvaise passe. Pour faire bouillir la marmite, il se fait agent d’assurances. On l’engage parce qu’on a «besoin de gens comme vous, barbus avec une 2 CV et ras-le-bol des Séraphin Lampion en Opel». Il suit un cours d’une semaine, «l’horreur». Mais apprend à dire «Vous voulez signer avec quel stylo, le noir ou le jaune?» Il estime que les universitaires devraient assimiler ce truc qu’il a encore exercé le mois dernier sur Claude Béglé, patron de la Poste. «Je le fais de manière jouissive parce que plus personne ne fait le commercial. C’est plutôt mal vu. Des fois on me traite un peu de charlatan. Gérard, en bon protestant, pousse de hauts cris quand il me voit choper du pognon.»
Porchet assume son côté «vendeur d’aspirateurs». C’est ainsi qu’il décroche des contrats, monte des coups à l’étranger, appâte TF1 qui délocalise le tournage d’un feuilleton estival (Zodiaque) dans la région lémanique avec de grosses retombées économiques. «Je joue non pas le paysan, mais le montagnard, le Suisse», rigole-t-il.

Rencontrer des gens. Jean-Louis Porchet renifle les bonnes histoires comme un chien les truffes. Lecteur insatiable, curieux de tout, le producteur lausannois a l’art de découvrir des «gens incroyables» où qu’il aille. Il développe un projet sur la vallée de Joux, dans le milieu des montres, prend la grêle en rentrant et s’arrête chez un paysan. Il passe le samedi à racler le fromage dans une fête en Suisse allemande, un «moment de bonheur» au cours duquel il sympathise avec un dégustateur de vins lucernois. «A la fin de la journée, c’est incroyable tout ce que tu as vu», s’enthousiasme-t-il.
Ce soir, il dîne avec Jacqueline Forel, la psychiatre qui a découvert Aloyse. Il travaille avec Claude-Inga Barbey, raconte la vraie histoire de Henri-Ferdinand Lavanchy, le Lausannois qui a inventé le travail intérimaire. Le lendemain il est à Paris avec Marin Karmitz, producteur et distributeur. Ensuite, il voit Pascal Broulis pour imaginer des rencontres entre le Canton de Vaud et la Franche-Comté lui rappelant Film Location Switzerland, l’association pour la promotion des tournages sur sol helvétique qu’il a créée il y a dix ans et que les Zurichois ont confisquée... Et puis il y a cet Allemand qui fait un film sur Nabokov, et a besoin de contacts à Montreux. «C’est difficile de me suivre. Il y a une espèce d’accumulation de rencontres. Mon drame c’est que j’ai envie de partager tous ces moments.»
Porchet ne se sent pas à l’aise dans le milieu du cinéma. «J’aime beaucoup les contacts, mais j’ai toujours refusé d’appartenir à un milieu. Comme dit Léon Francioli, «les milieux m’emmerdent parce qu’ils sont au centre…» En revanche il est comme un poisson dans l’eau à Berne où il est lobbyiste de Joseph Zisyadis, à Bologne, sa ville préférée, ou chez Fiat quand il organisait des présentations de nouveaux modèles. «Je suis souple et travailleur. Et complètement handicapé, puisque je ne sais qu’une langue…» Il raille au passage les apôtres du multilinguisme: «Un ébéniste de Pully doit-il apprendre le suisse allemand pour réussir? Mais non, il doit juste avoir la passion de son métier...»
«Ma vie est hyperintéressante», se réjouit le producteur. Une ombre de mélancolie, le revers de la lucidité, passe parfois sur son enthousiame. «Bien sûr je suis triste de voir que tout s’écroule, que les gens vont moins au cinéma.»
L’avenir l’inquiète: «C’est terrible. On va dans le mur. On savait pour les banques. On sait qu’il y a encore les caisses de retraite et les cartes de crédit, et tout le problème de l’éducation... On a absolument tout faux et on y va.» Les coups de blues ne durent toutefois pas: l’hyperactif broie du noir pendant un jour et part se ressourcer à un autre projet.

Aller aux champignons. La politique culturelle, Porchet la fait de son côté en cherchant de l’argent dans la région. Bien sûr, certaines choses le désolent: «Quand Pierre Keller, directeur d’école de cinéma, dit qu’il n’aime pas le cinéma, ça ne va pas.» Mais il minimise les crises: «Il faudrait qu’on soit plus humbles. On est des enfants gâtés.» Finalement, il n’y a que la bêtise pour le faire sortir de ses gonds. Et l’intolérance. Le fâcheux qui, aux champignons, risquerait une remarque sur l’odeur de son cigare, peut s’attirer un «Ta gueule!» sans réplique. «Ce n’est pas très beau, mais ça fait du bien…» Les yeux de Jean-Louis se perdent dans le vague. «Je ne sais pas si je vais continuer longtemps à me battre. Je m’arrêterai un de ces jours. Je partirai. J’irai sur une île…» Pour sûr qu’il y rencontrera des gens passionnants avec des histoires à raconter, des passions à partager et de nouvelles entreprises à mener.

Les Yeux de Simone. De Jean-Louis Porchet. Avec Pierre et Simone Blondeau, Irène Jacob. Suisse, 7 min. Locarno. Piazza Grande. Sa 8, 21 h 30.




Tags: Cinéma, Jean-Louis Porchet, Locarno,

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