L'Hebdo;
2009-02-05 Jean-Luc Godard
MICHEL AUDÉTAT
Cinéaste au milieu des ruines
Eternel enfant terrible, il est aussi devenu un monument du cinéma. «Connu mais pas reconnu», déplore-t-il dans un film qui le montre en train de converser.
Il y a tout juste 50 ans, Jean-Luc Godard tournait A bout de souffle, le film emblématique de la Nouvelle Vague qui s’était mise à déferler avec les films de Truffaut, Rohmer, Rivette ou Chabrol. Epoque flamboyante: le cinéma retrouvait une jeunesse grâce à cette génération montante qui allait en dynamiter l’académisme, renouveler sa grammaire, défendre une «politique des auteurs» et inventer une manière nouvelle de montrer la réalité. La dette est immense. Un demi-siècle plus tard, le cinéaste pose au milieu d’un champ de ruines. Dans Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, on le voit au Centre Pompidou, en 2006, en train de commenter son exposition Voyage(s) en utopie qui ressemblait à un vaste chantier. Godard avait imaginé autre chose, qu’il n’a pu réaliser en raison de querelles diverses, et ses yeux se remplissent de larmes lorsqu’il évoque l’accueil sévère de la critique.
Dans les vestiges de son exposition rêvée, Godard maugrée et déroute une fois de plus: «Je me suis beaucoup identifié à des mathématiciens malheureux.» Il cite les noms d’Evariste Galois et de Niels Abel avant de conclure: «Pour moi, ce sont des amis...» On dirait alors un personnage de Beckett. Un homme effondré dans un paysage de ruines.
Cinéaste, écrivain, photographe et directeur du Fresnoy, école et centre d’art contemporain, Alain Fleischer a suivi et filmé Godard dans des conditions très strictement cadrées (lire en page 69). Il en a tiré ces Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard qui offrent un portrait diffracté, paradoxal et par là même très intéressant de ce talent hors normes.
Tranchant et vachard.
Le principe du film, c’est la conversation. Godard y discute avec des interlocuteurs choisis par lui (Dominique Païni, Jean Narboni, André S. Labarthe, Christophe Kantcheff et certains élèves du Fresnoy dont il critique les travaux) sans jamais démentir sa réputation. Il apparaît souvent tranchant. Vachard quand il s’en prend à Gilles Deleuze ou à Chantal Akerman. Prompt à lâcher des vérités toutes personnelles («Un garçon et une fille qui n’aiment pas les mêmes films finiront par divorcer...»). Mais aussi saisissant dans ses formules, sagace, drôle, et parfois presque touchant: un éternel enfant terrible.
Reste que Jean-Luc Godard n’est pas précisément doué pour la conversation qu’il entend pratiquer. Il ne concède jamais rien et se barricade derrière une intransigeance qui, tout en laissant deviner la complexité feuilletée de sa personnalité, interdit d’y pénétrer vraiment.
«À BOUT DE SOUFFLE»
Il y a 50 ans, Jean-Luc Godard tournait le film emblématique de la Nouvelle Vague.
JEAN-LUC GODARD
Filmé par Alain Fleischer, il apparaît tour à tour tranchant, intransigeant, irritant, mais aussi paradoxal, sagace et drôle.
Alain Fleischer raconte son Godard
Artiste polymorphe, à la fois écrivain, cinéaste, photographe et plasticien, il a réalisé «Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard». Il en dévoile ici les coulisses.
Genèse du film
«J’ai connu Jean-Luc Godard au Fresnoy, l’école d’art que je dirige, où il est venu dès son ouverture en 1997: le Moma de New York lui avait commandé un documentaire sur l’art contemporain et il en a filmé une grande partie au Fresnoy. Il est resté presque une semaine et on a eu un bon contact. Nos relations ont repris en 2003, quand il nous a proposé de coproduire neuf films qu’il devait réaliser pour le Centre Pompidou: Collage(s) de France. Mais il a changé peu à peu de projet. Et on a fini par comprendre qu’il ne réaliserait jamais ces neuf films. C’est à ce moment-là que Godard m’a dit: “Ecoutez, si vous voulez comprendre comment je travaille, vous devriez venir me filmer comme on filme un peintre dans son atelier." C’est comme ça que ça s’est fait. On est allés plusieurs fois chez lui, puis on l’a filmé au Fresnoy et à Beaubourg. C’est lui qui a décidé ce qu’on allait filmer. Il a choisi la forme du film, ses interlocuteurs, même son titre. Ce n’est donc pas un film que j’aurais conçu et préparé moi-même. Je n’ai été que l’observateur-filmeur de ce qu’il allait nous donner à voir et à entendre.»
Godard et moi
«Il a compté pour moi, mais pas comme un maître. Mes goûts et mon tempérament m’ont plutôt conduit vers Resnais, Bresson ou Bergman. Je ne pense donc pas que Godard ait influencé mon travail de cinéaste, mais il a compté comme quelqu’un qui a toujours eu une relation inventive au cinéma. J’ai regardé avec passion ses films qui sont formellement très maîtrisés. Le mépris, qui est un film admirable, dénué de cette désinvolture qu’on trouve parfois chez lui. Mais aussi Pierrot le Fou ou encore certaines Å“uvres des débuts qui ont un côté expérimental comme Les carabiniers. De manière générale, je dirais que Godard est très juste dans ses images, mais moins dans ses mots. Quand il pense en images, il est très fort. Il a une grande maîtrise de leur langage, du montage notamment. En revanche, ses idées sur le cinéma me paraissent souvent fausses, même s’il les exprime de manière séduisante et parfois frappante.»
L’art de converser avec Godard
«Même certains de ses amis très chers ont du mal à communiquer avec lui. D’un côté, il se plaint de ne pas être reconnu. Mais, de l’autre, il punit les gens qui le vénèrent. Comme il redoute toujours de voir venir des sortes de courtisans, il n’est pas possible de parler avec lui sur le mode de l’admiration. La grande difficulté, c’est d’être tout simplement naturel. J’ai vécu mes moments les plus naturels avec lui au moment de notre rencontre, en 1997. Je ne le connaissais pas, j’étais très prudent et je le protégeais contre ceux qui voulaient lui réclamer des interviews. Souvent, on déjeunait dans mon bureau. Là, il se montrait gentil, un peu timide, et il lui arrivait de me faire des confidences. Les choses ont changé lorsque nous sommes entrés dans des relations contractuelles: tous les mois, il recevait un chèque en échange de quoi on avait le droit de filmer chez lui, de l’avoir à l’image. A ce moment-là, c’est devenu moins sympathique. Godard est quelqu’un de très procédurier. Dès que le projet changeait un petit peu, parce que lui voulait le changer, il nous demandait de faire un avenant au contrat.»
La posture de l’artiste mal-aimé
«Quand Godard dit dans le film qu’il est “connu mais pas reconnu", il retrouve cette posture de l’artiste mal-aimé qu’il me semble goûter. Il a sans doute raison d’estimer que l’on connaît mal son Å“uvre, en particulier les films de ces dix dernières années. Mais je ne crois pas qu’il soit mal-aimé: je lui ai dit que je ne peux pas discuter un quart d’heure avec un architecte, un chorégraphe, un artiste plasticien ou un écrivain sans que son nom vienne dans la conversation. Je suis sûr qu’il est aujourd’hui l’artiste le plus connu au monde, le Picasso de notre temps. Même aux Etats-Unis, où ils pourraient le traiter comme un petit cinéaste intellectuel européen, il est considéré par beaucoup comme une véritable divinité. Mais il est tout de même étonnant de constater que cet artiste célébrissime a choisi de s’établir à Rolle. C’est une petite ville plutôt ennuyeuse où il vit discrètement, modestement, en ayant ses habitudes dans un salon de thé fréquenté par des vieilles dames. Pourquoi a-t-il choisi de vivre là plutôt qu’à Genève, Lausanne, Paris ou Los Angeles? J’aurais souhaité qu’on lui pose cette question dans le film, mais il m’a dit: “Non, non, ce n’est pas une question intéressante." Je pense que Godard se plaît dans cet isolement.»
ALAIN FLEISCHER
«Même certains de ses amis très chers ont du mal à communiquer avec Godard.»
«JE SUIS SÛR QUE GODARD EST AUJOURD’HUI L’ARTISTE LE PLUS CONNU AU MONDE.» Alain Fleischer
À VOIR
«Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard». D’Alain Fleischer. DVD. Editions Montparnasse.
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