L'Hebdo;
1995-03-16 Jean-Noël Rey affranchit la Poste
conquÊtes La Poste ne se contente plus de distribuer des lettres. Elle imprime du courrier d'entreprise et se rit des frontières. Les Suisses s'occupent déjà de correspondances milanaises.
Milan: Ian Hamel
Si Jean-Noël Rey, responsable du département de La Poste était un animal, «ce serait un chat. Comme les félins, il retombe toujours sur ses pattes», suggère aussitôt Dominique Beuchat, le nouveau président de l'Union suisse des fonctionnaires des postes, téléphones et télégraphes. Sévère mais admiratif pour son camarade du Parti socialiste. Longues moustaches grises et l'écharpe soyeuse, ce matou de 45 ans est en train de révolutionner, sans coups de griffe, cette vénérable mais un peu assoupie institution suisse. Demain, le facteur n'aura pas disparu, mais au lieu de vous apporter la lettre de la mamie - dorénavant abonnée au fax - il calculera le montant de vos impôts ou organisera votre succession. Utopie? Certainement pas. Auteur des «Défis de La Poste», avec Matthias Finger, professeur à l'Université Columbia à New York, Jean-Noël Rey s'est inspiré des modèles allemand, britannique, français et hollandais pour imaginer La Poste suisse non pas de demain, mais d'aujourd'hui déjà.
Pour preuve, depuis janvier, notre géant jaune chasse sur les terres italiennes, par l'intermédiaire de deux sociétés privées, Mondial Transport - basée à Berne et Chiasso, et sa filiale Mondial Sped - installée à Milan. La capitale de la Lombardie n'a pas été choisie au hasard. Ses 150 000 entreprises supportent de plus en plus mal les lenteurs et les incertitudes des postes italiennes. Et surtout, Milan possède l'avantage de n'être qu'à une petite heure de la frontière suisse.
Segrate, une banlieue triste mais besogneuse de Milan, aux portes de l'autoroute. L'artère ne compte plus les nids-de-poule. Des herbes folles grimpent dans les terrains vagues encombrés de détritus. La peinture s'écaille sur les murs sales des immeubles. Ni panneau, ni enseigne, Mondial Sped (trois employés italiens) joue la discrétion. Même l'unique camion qui assure ses livraisons ne porte pas ses couleurs. Elle squatte les locaux d'un autre transporteur, Freschi & Schiavoni. «Nous ramassons le courrier international chez nos clients, des grandes, moyennes et même petites entreprises, et nous l'acheminons deux fois par jour de l'autre côté de la frontière, à Chiasso, où il est confié à la poste suisse, reconnue pour sa fiabilité», explique le Tessinois Silvano Gilgen, petite moustache et fines lunettes, le patron des deux nouvelles filiales du géant jaune.
5% du marché milanais
«Nous sommes un peu moins rapides que les géants du courrier exprès mais nos prix sont nettement plus abordables», ajoute Silvano Gilgen, 37 ans, qui espère arracher d'ici trois ans 5% du marché de la région de Milan. Ensuite, Mondial Transport lorgnera vers d'autres cieux. Contrairement aux télécoms, l'Union postale universelle (UPU) ne s'est pas encore convertie à la libéralisation. Il est donc toujours - théoriquement - interdit à une administration postale de marcher sur les plates-bandes de ses voisins. Seulement voilà, un essaim d'entreprises privées, comme DHL, TNT, Federal Express ou General Parcel, s'est depuis longtemps abattu sur le juteux marché du courrier rapide et des paquets. Résultat, elles ramassent déjà 85% des colis postaux et 87% des exprès, réalisant un chiffre d'affaires de quarante milliards de francs suisses en Europe.
Pietro Borioli, l'administrateur de La Poste à Chiasso, observe plutôt d'un bon oeil les premiers pas de cette filière privée. «Nous ne cessons de perdre des places de travail. Cet apport supplémentaire de courrier italien peut sauver quelques emplois», souligne-t-il. Même son de cloche de la part du Jurassien Dominique Beuchat, président de l'Union PTT. «De toute façon, si nous ne faisons rien, d'autres s'empareront de ce trafic», commente-t-il. Dans cette opération italienne, La Poste suisse suit, en fait, l'exemple de la poste néerlandaise, privatisée depuis 1990. Cette dernière a créé Interpost, avec la compagnie aérienne KLM, afin de distribuer des publications non seulement dans la Péninsule mais dans le monde entier.
D'ailleurs, au Danemark, aux Etats-Unis comme à Singapour, les postes changent en silence de métiers. Elles se lancent dans la maintenance informatique, monétique et postale, concoctent des fonds communs de placement, et même testent discrètement le porte-monnaie électronique (PME). Cette carte à puce, rechargeable à partir d'un automate du montant désiré par son bénéficiaire, permettra de régler de menus achats - des timbres, un parcomètre ou son journal - sans débourser d'espèces. Etonnant? A peine. C'est à tort que nous réduisons l'essentiel du travail de la poste à la distribution de lettres et colis. Or, de tout temps, elle pratique plusieurs professions. En France, l'existence des mandats postaux remonte au Premier Empire. En Suisse, les services des paiements à 1906. Bref, la poste sait muer.
Carte à puce
Un autre exemple? Depuis quelques semaines, l'édition française du «Reader's Digest» (un million d'exemplaires) ne se donne même plus la peine d'imprimer son courrier. Elle en laisse le soin à une toute nouvelle entreprise, Datapost, créée par La Poste française, IBM et SG2, une société spécialisée dans les logiciels de création de documents. En clair, Datapost vient ramasser les disquettes contenant le courrier du «Reader's Digest», l'imprime elle-même et le distribue ensuite par la poste. «Fabriquer du courrier n'est pas la vocation naturelle de la poste. Mais nous ne pouvions pas rester inactifs face à la menace de la substitution informatique», commente Guy Meynié, président de Sofipost (675 millions de francs suisses de chiffre d'affaires), la holding de la petite dizaine de filiales de La Poste française, dont Datapost. D'autant que 85% des missives des entreprises sont aujourd'hui hybrides: le courrier naît chez elles sous forme informatique mais arrive - encore - sous forme papier chez le destinataire. Datapost, qui lorgne d'abord sur les grands émetteurs de courrier, comme les banques et les compagnies d'assurances, espère traiter dès cette année cinquante millions de plis.
Cible suivante, les PME. Puis, à l'horizon de l'an 2000, «le marché des cinq millions d'utilisateurs de micro-ordinateurs», révèle «Messages», la revue officielle de La Poste tricolore. Jean-Noël Rey, directeur général des PTT suisses et responsable du département de La Poste suisse, se cale un peu plus dans son fauteuil. «Allons encore plus loin. Le courrier d'une entreprise zurichoise à destination de ses clients genevois est encore transporté physiquement entre les deux villes. Imaginons un transport électronique», explique-t-il après avoir longuement tiré sur sa pipe. La Poste de la Cité de Calvin imprimerait ensuite les correspondances, les mettrait sous enveloppes et les distribuerait (lire l'interview page suivante).
Bref, La Poste, d'ordinaire si pataude, n'entend plus se laisser brouter la laine sur le dos par les Télécoms sans réagir. D'ailleurs, dès 1978, 21 administrations postales dans le monde, réunies à Tokyo, reconnaissaient «l'inadaptation» de leurs services traditionnels et prédisaient le «développement rapide des moyens électroniques» de transmission du message écrit. Seulement voilà, contrairement aux télécoms, La Poste n'a jamais disposé de beaucoup d'argent pour orchestrer sa mutation. Notamment, sa main-d'oeuvre absorbe 75% de ses coûts totaux: six millions d'agents dans le monde, 40 000 dans la Confédération (contre un peu moins de 20 000 pour les Télécoms).
«Contrairement à une idée préconçue, les employés de La Poste ne refusent pas les évolutions, mais à condition qu'elles soient enrichissantes. Pas question, pour survivre, de transformer nos bureaux de poste en bazars», souligne encore Dominique Beuchat. En clair, les buralistes préféreront apprendre à vendre des fonds de placement ou à aider leurs clients à passer des ordres d'achat en bourse plutôt qu'à écouler des baguettes de pain ou des boîtes de petits pois. Les PTT envisagent pourtant de marier dès juin prochain des services postaux à des épiceries de la chaîne Primo/Vis-à-vis, partout où les petits bureaux ne sont pas rentables.
L'éminence grise devenue visionnaire
Jean-Noël Rey commence à acquérir quelque célébrité en 1983, l'année où Helmut Hubacher, président du parti, croit avoir trouvé l'idée géniale pour redonner vigueur et santé aux socialistes: installer une femme au Conseil fédéral. Jean-Noël Rey est de ceux qui protestent le plus fort. Secrétaire général du groupe socialiste des Chambres fédérales, l'apparatchik valaisan respire depuis quelque temps déjà l'atmosphère de sueur, de complot et de poudre où se complaît une formation politique déchirée par des conflits internes. Les femmes, se justifie-t-il, il n'a rien contre, mais Lilian Uchtenhagen, impossible, il ne la supporte pas. L'index pointé sur la blonde Zurichoise, il ne ménage pas sa peine pour la faire tomber. Opération réussie au-delà de toute espérance. L'Assemblée fédérale élit Otto Stich en lieu et place de la favorite d'Helmut Hubacher.
Aux yeux des rénovateurs de tous les partis, Stich et Rey apparaissent alors comme des démons fumeurs de pipe qui n'hésitent pas à fouler sous leurs pieds fourchus tout ce qui s'appelle féminisme et espoir, tout ce à quoi les socialistes de l'aile intellectuelle éprouvent le besoin de croire. Très logiquement, le conseiller fédéral engage alors son ami valaisan comme conseiller personnel. L'influence de Jean-Noël Rey devient telle que certains en viennent à se demander qui dirige réellement le Département des finances.
En 1989, Otto Stich propulse son conseiller à la direction générale des PTT. Les débuts de Jean-Noël Rey à la grande régie sont pénibles. C'est l'époque où la Suisse entière crache son mépris sur le courrier A et B, dont le nouveau directeur s'est fait le promoteur maladroit. Jean-Noël Rey devient le notable le plus ridiculisé du pays. Aujourd'hui, il se révèle visionnaire. Grâce à lui, une institution que l'on croyait définitivement endormie change de visage et de vocation. Un véritable entrepreneur à la tête d'une régie fédérale: on n'avait jamais vu cela. Pierre-André Stauffer ''Pour répondre à notre clientèle, nous devons mettre en place des structures internationales,,
Sans frontière. L'apport du courrier milanais va permettre de sauver des emplois dans La Poste tessinoise, lourdement touchée par les restructurations
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