L'Hebdo;
1998-06-25 Jean-Noël Rey: trois jours de rupture
29 septembre 1997, 3 mars 1998, 7 janvier 1998: trois jours, trois déchirures. A chacune de ces dates, l'ex-patron de la Poste a perdu un allié fondamental. «L'Hebdo» a repris l'enquête sur celui que le Conseil fédéral a renoncé à poursuivre après l'avoir fait tomber. Et découvert comment Jean-Noël Rey a constitué son propre casier judiciaire.
29 septembre 1997 La rupture avec Moritz Leuenberger
Ce jour-là à l'issue de la séance du Conseil fédéral, Jean-Noël Rey comprend que Moritz Leuenberger l'a lâché. Le Conseil fédéral n'a pas retenu la liste des personnes qu'il voulait placer dans le conseil d'administration de la Poste. Depuis des semaines pourtant, Jean-Noël Rey a multiplié les propositions au point même d'indisposer le Département des transports par «un lobbyisme intempestif». Son chef Moritz Leuenberger ne comprend pas, il est choqué: comment ose-t-il, ce Rey, lui présenter une liste d'administrateurs dont la plupart sont tellement proches du directeur de la Poste, des copains pour tout dire, des copains de longue date, qu'il deviendra impossible d'éviter la polémique, peut-être même le scandale?
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icheline Calmy-Rey, conseillère d'Etat genevoise et cousine de Jean-Noël, Félicien Morel, ancien conseiller d'Etat fribourgeois, ancien conseiller national, ancien secrétaire de l'Union PTT, et surtout Hans Schmid, professeur à l'Ecole des hautes études de Saint-Gall, ancien conseiller national, l'ami de toujours, celui qu'on ne voit jamais sans que Rey apparaisse aussitôt.
Moritz Leuenberger refuse sèchement certaines des propositions de son directeur et lance sur l'affaire un chasseur de têtes zurichois, Hubertus Tschopp, désormais chargé de composer le conseil d'administration idéal. Quand Jean-Noël Rey reçoit la liste, c'est l'électrochoc: tous ou presque sont des représentants d'intérêts particuliers comme par exemple l'ancien membre de la direction du Crédit Suisse Rudolf Hug, légitimes bien sûr, mais qui ne rejoignent pas forcément l'intérêt de la Poste, tel en tout cas que son directeur le conçoit.
Depuis huit ans, Jean-Noël Rey a essayé de déstabiliser les lobbies dont les solliciteurs professionnels connaissaient chaque moulure du plafond de la direction générale de la Poste, depuis huit ans il a fait à peu près ce qu'il voulait, ignorant les privilèges sacrés et les égoïsmes catégoriels, et voilà qu'un conseiller fédéral, socialiste de surcroît, son chef, lui met dans les pattes un conseil qu'il lui sera impossible de mater. Inacceptable. Les deux socialistes sont face à face, l'un, Jean-Noël Rey, cuirassé de certitudes, sûr d'avoir réussi une mission qui relève presque du miracle, transformer la Poste, pataude régie en une entreprise moderne, concurrentielle, bénéficiaire. L'autre, Moritz Leuenberger, intellectuel de l'espèce torturée, austère, volontiers comédien, qui «aime gérer le pouvoir avec une soutane», dit un fonctionnaire qui l'a bien connu. Entre le directeur général de la Poste et son ministre de tutelle, les relations illuminées d'un état de grâce de dix-huit mois s'abîment dans la dispute.
«Tout s'est passé, dit un ancien collaborateur des postes, comme si Moritz Leuenberger avait voulu provoquer Rey en le plaçant devant un fait accompli.» Le directeur de la Poste pensait peut-être placer ses amis, mais le chasseur de têtes Hubertus Tschopp, proche de GerhardW. Fischer, ne s'est pas comporté autrement. «Et lui, il a réussi.» Il a même réussi à y installer deux personnes, Knappig et Margrit Osterloh, qui ne savent pas un mot de français. Toutes les discussions n'auront donc lieu qu'en allemand, ce que le collaborateur des postes juge «peu confédéral».
Jean-Noël Rey est de ceux qui ont toujours cherché à métamorphoser, sans trop de tapage, un socialisme de réputation archaïque en une social-démocratie libérale et moderne, mais ses talents d'entrepreneur, sa volonté d'assurer la rentabilité de la Poste, n'ont jamais effacé en lui l'aspiration à une société plus juste et plus humaine. Rationaliser, supprimer des emplois le cas échéant, oui, licencier, jamais. Le nouveau directeur, Reto Braun, à la surprise générale, se montrera encore plus généreux. Il a promis de ne plus supprimer d'emplois, du moins jusqu'à la fin de l'année. Une déclaration qui ressemble furieusement à une promesse électorale, elle ne pourra pas être tenue. «Dans six mois, le successeur de Rey devrait présenter un plan de restructuration portant sur trois ou cinq ans, qui comportera inévitablement des milliers de suppressions d'emplois, notamment dans la distribution des lettres et des colis», dit un spécialiste de la Poste. Le programme actuel de retraites anticipées ne suffira jamais à tout absorber. «Il faudra donc licencier et éliminer quelque 500 des 3700 offices de poste, surtout dans les banlieues et les grandes villes.»
Depuis l'affaire du nouveau conseil d'administration, entre Rey et Leuenberger «la brouille est mortelle», dit-on au Département des transports et communications. Chacun attend l'erreur de l'autre. C'est Rey qui la commet avec l'affaire Haymoz, du nom de cet ancien gauchiste recyclé dans les affaires, nommé directeur général adjoint de la Poste en septembre 1997 sur les conseils pressants du directeur général. Le 22 décembre, Moritz Leuenberger déclare que cette affaire est liquidée. Avant d'écrire le 12 janvier la lettre confidentielle fustigeant l'indemnité de 277000 francs assortie d'une clause dite de «confidentialité» de 50000 francs accordée à Haymoz qui déclenchera toute l'affaire.
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l y a dans la salle tout le gratin de la famille socialiste, notamment la présidente Ursula Koch, quelques Romands, Francine Jeanprêtre et François Borel, ainsi que les deux conseillers fédéraux, Ruth Dreifuss et Moritz Leuenberger. Certes, au début de la réunion, quelques conseillers nationaux soulignent les immenses mérites de Jean-Noël Rey et dénoncent «la répugnante chasse aux sorcières» dont il est victime. Mais ensuite le malaise s'installe: «Il nous faut d'abord vérifier si les reproches qu'on lui fait sont justifiés ou non», déclare Ursula Koch, se rangeant à l'avis d'Ursula Hafner qui pense qu'«une telle audition ne peut que nuire au patron de la Poste». Moritz Leuenberger n'intervient pas, sinon pour préciser qu'il s'exprimera au Conseil national à l'heure des questions. Pas de vote, pas de décision, autant dire que Rey est largué par les siens.
Le Jurassien Jean-Claude Rennwald, qui n'y était pas, résume bien le dilemme des socialistes: «Rey était un défenseur fiable du service public. Mais son côté "nabab de gauche" avec sa cour et sa garde rapprochée a irrité certains d'entre nous.» En fait, les socialistes ne lui font pas confiance, ils ne l'aiment pas, ils ne l'ont jamais aimé. «Rey n'a jamais été "clean". Il a suffi qu'il soit en mauvaise posture pour que se rouvrent de vieilles cicatrices», témoigne un socialiste alémanique. L'affaire Haymoz en réveille d'autres. Celle-ci que l'on croyait définitivement oubliée à défaut d'être pardonnée. Elle remonte à l'élection d'Otto Stich au Conseil fédéral le 7 décembre 1983. Lorsque les socialistes y pensent, une image insupportable leur revient à l'esprit, une sensation renaît, prête à infuser sa chimie troublante dans leur sang de militants: Jean-Noël Rey se précipitant au-devant d'Otto Stich, pour lui ouvrir la portière de la limousine qui vient d'amener le nouveau conseiller fédéral à Berne. Rey a trahi, Rey a sou-tenu Stich contre Liliane Uchtenhagen. Secrétaire du groupe socialiste, il est de ceux qui ont empêché le parti d'installer la première femme au Conseil fédéral. Les socialistes, écoeurés, veulent quitter le gouvernement, mais Rey, aussitôt engagé par Otto Stich comme conseiller personnel, entame la campagne destinée à persuader les militants des bienfaits de la participation. Le 11 février 1984, au Kursaal de Berne, 773 délégués contre 511 s'opposent à ce que les socialistes passent dans l'opposition. Parmi les battus se trouve un certain Moritz Leuenberger, qui est alors un remuant conseiller national.
Ce n'est pas fini. Dans la foulée de la victoire, Otto Stich veut la peau du président du parti Helmut Hubacher et charge le fidèle Jean-Noël de préparer une contre-candidature à la présidence. Rey choisit son mentor Hans Schmid, professeur à Saint-Gall, le conseiller national dont il se sent le plus proche, à qui il a d'ailleurs confié la préface de sa thèse sur le mouvement syndical en Suisse. Cette fois, Stich et Rey ont visé trop loin. Hubacher est confirmé dans ses fonctions.
Moritz Leuenberger, le conseiller national qui monte, prend en 1989 la présidence de la commission d'enquête sur l'affaire des fiches. Face à un Leuenberger qui exige une transparence totale, Stich et Rey traînent les pieds, de peur qu'il ne vienne à l'idée de certaines personnes lésées de demander des indemnités à la Confédération. Il est loin le temps où, secrétaire du groupe, Rey reprochait volontiers à Leuenberger une coupable inclination à l'indolence.
En 1983 déjà, Moritz Leuenberger savait que Rey était un «Mischler», un magouilleur, selon l'expression d'Oswald Sigg, ancien porte-parole socialiste du Département des finances. «Leuenberger et Rey ne sont pas des ennemis, mais le fait est qu'ils ne peuvent rien construire ensemble».
Tout semble venir de l'épisode Uchtenhagen, tout semble retourner à lui. Entre Jean-Noël Rey, conseiller de Stich, et Peter Hablützel, ancien conseiller de Willi Ritschard, la tension a fini par confiner à la haine. Quatorze ans plus tard, en septembre 1997, Peter Hablützel tient sa revanche. C'est lui, le premier, qui remet en question le salaire d'Urs Haymoz (revu à la baisse de 400000 francs, bonus compris, à 350000 francs) lorsque sont discutées les conditions d'engagement. Courant de succès en succès dans une carrière qu'aucun obstacle ne pouvait freiner, Jean-Noël Rey a oublié cette vieille vérité: en politique, les pires ennemis se recrutent dans sa propre famille.
«Ces gens-là, soupire Jean-Noël Rey, ne connaissent pas les projets qui sont dans le pipeline de la Poste et qui, si je n'étais pas là, supprimeraient l'emploi d'une bonne partie d'entre eux.» Ce Rey a dû se sentir «comme Jésus entre les deux voleurs», dit un proche. Avant même que n'éclate publiquement l'affaire Haymoz, Jean-Noël Rey reçoit un deuxième coup d'assommoir sur la tête. «Nous étions frustrés du manque d'ouverture et de transparence de la direction générale, qui avait concocté dans notre dos un projet de démantèlement du service public et de notre réseau de 3600 offices», explique Dominique Beuchat, président de l'Union suisse des fonctionnaires PTT. Ce dernier note ce jour-là une curieuse distance dans le comportement de Jean-Noël Rey. «Fin novembre 1997, lors d'une séance de négociations, il nous avait pour la première fois lancé: "Vous verrez ce qui se passera après moi". Ce 7 janvier, un Rey en pleine forme nous aurait affrontés, il ne se serait pas dérobé.»
Lorsque le «SonntagsBlick» révèle l'affaire Haymoz le 1er février, les multiples syndicats PTT s'entre-déchirent. Chantre du service public qu'il veut remodeler entre égalité d'accès au réseau et rentabilité, Rey perd des alliés naturels. A l'exception du président Bernard Schneider, aucun des membres du conseil d'administration n'est au courant de la convention avec Haymoz. Ceux-ci se sentent floués, notamment Karl Kern, le représentant des syndicats chrétiens, qui crie sa colère pour se dédouaner auprès de sa base lui réclamant des comptes. L'autre syndicaliste du conseil, Hans-Ueli Ruchti, soutient Rey dans l'ombre, mais personne ne l'entend.
La base gronde. Les révélations des journaux alémaniques viennent encore alimenter cette image de Napoléon aveuglé par sa toute-puissance, sombrant dans un népotisme primaire, confondant la chose publique et privée que certains nourrissaient déjà.
Bettina Ramseier, sa partenaire, est accusée d'avoir acquis au rabais un Master en administration publique avant d'avoir été propulsée chef de Creapost, une filiale qui vend le savoir-faire de la Poste à l'étranger. Auditrice à l'Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) durant quatre longs semestres, Bettina Ramseier doit s'y reprendre à deux fois avant de devenir une étudiante immatriculée. La réalité, souligne le secrétaire de l'IDHEAP Laurent Ballif, est nettement plus nuancée que celle que décrit la presse alémanique: «L'IDHEAP n'est pas une république bananière, nous n'avons enfreint aucun règlement.» C'est vrai.
«Mais il est tout aussi vrai que Rey, coiffé de sa double casquette de sponsor et professeur à l'IDHEAP, s'est intéressé de très près aux notes de sa compagne et que certains professeurs auraient pu interpréter cela comme une tentative de pression», précise le professeur à l'IDHEAP Dieter Freiburghaus. Un prêt de 100000 francs de la Poste concédé à un ami, l'avocat bernois Walo Ilg, et des primes de performances octroyées surtout aux fidèles de sa garde rapprochée, échaudent encore l'opinion publique, qui réagit aux guichets. «Nous ne pouvions plus travailler, nous nous faisions parfois insulter», déplore un syndicaliste d'Union PTT, que la chute de Jean-Noël Rey n'a pas surpris. Piètre consolation pour un homme qui est surtout tombé dans le piège de son propre pouvoir.
Michel Guillaume et Pierre-André Stauffer
Le duel En décembre 1996, discussion de la nouvelle loi sur la Poste au Conseil national. Neuf mois plus tard, la rupture entre Moritz Leuenberger et Jean-Noël Rey est consommée: le conseiller fédéral a refusé certaines personnes que le directeur voulait placer au conseil d'administration de la Poste.
Hans Schmid, ami de toujours de Rey.
Micheline Calmy-Rey, cousine de Rey.
Félicien Morel, politiquement proche de Rey.
3 mars 1998 La rupture avec les socialistes
14 heures, un banal mardi de début de session sous la Coupole fédérale, qui ne vit que dans l'attente fébrile du couronnement de Pascal Couchepin. Autant dire que personne ne prête la moindre attention à cette séance du comité du groupe socialiste, présidé par la Schaffhousoise Ursula Hafner. A l'ordre du jour figure pourtant une requête tout à fait inhabituelle: un mois après les premières révélations du «SonntagsBlick», Jean-Noël Rey sent son trône vaciller et veut être entendu par son groupe. Celui-ci, pourtant, refuse.
7 janvier 1998 La rupture avec ses employés
Un prétendu jour de fête. Toute la Suisse officielle, le président de la Confédération Flavio Cotti en tête, se rend à Delémont où s'ouvre une exposition itinérante consacrée aux 150 ans de la Confédération moderne. Mais la générosité de la Poste, qui sort des timbres spéciaux et affrète des cars pour l'occasion, passe vite au second rang. Deux cents postiers chahutent violemment leur patron, crient leur «Rey-le-bol». Celui-ci doit s'éclipser par une porte dérobée.
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