La Banque nationale suisse (BNS) vit un début d’année difficile. Aux nombreuses critiques suite aux pertes essuyées en 2010 (voir encadré) s’est ajoutée la grogne des directeurs cantonaux des finances, inquiets de voir disparaître une manne précieuse à laquelle ils se sont habitués au fil des années.
«IL NE FAUT PAS SYSTÉMATIQUEMENT CHERCHER À AFFAIBLIR NOTRE INSTITUTION.»
Le 14 janvier dernier, le président de la BNS, Philipp Hildebrand, a convoqué une conférence de presse. Tout en assurant la manne habituelle de 2, 5 milliards de francs aux cantons et à la Confédération pour l’exercice 2010, il a annoncé que les distributions pourraient être «totalement interrompues pour un certain temps».
Les cantons s’estiment pris de court. La BNS, depuis, tente d’expliquer les raisons de cette situation. L’Hebdo a fait le point avec Jean-Pierre Danthine, l’un des trois membres de la direction générale.
La politique monétaire a rarement été aussi discutée. Par exemple, beaucoup de Suisses ne comprennent pas comment la BNS a pu perdre 26 milliards de francs l’an dernier sur ses positions en monnaies étrangères. Que leur répondez-vous?
La BNS a un mandat qui est de préserver la stabilité des prix. En 2009, nous nous sommes trouvés face à un risque de déflation, c’est-à-dire d’une dynamique baissière des prix qui aurait contribué à une aggravation de la situation économique.
Face à ce risque il y avait deux possibilités. La première, c’était de baisser les taux d’intérêt, mais cette option était déjà épuisée puisque les taux étaient à zéro.
L’autre, c’était d’acheter des devises, avec l’objectif d’éviter la déflation et stimuler la croissance. Ce qui s’est passé en fait, puisque la Suisse s’en est sortie mieux que pratiquement tous les pays développés.
C’est donc grâce à la BNS que le risque déflationniste a été écarté et l’économie a redémarré?
La réponse qu’ont apportée, globalement, les autorités monétaires et politiques face à la crise, a permis de limiter les dégâts et nous remettre sur le chemin de la reprise. La BNS a participé à cet effort. Si elle avait agi toute seule, cela n’aurait sans doute pas suffi.
L’ancien chef économiste de la BNS jusqu’en décembre 2009, Ulrich Kohli, déclare que la BNS a fait une erreur en intervenant trop tôt pour chercher à affaiblir le franc.
C’est une déclaration étrange dans la bouche de celui qui était chef économiste de la BNS lorsque la stratégie d’intervention a été initiée. Etrange, car c’est là un point de vue de spéculateur.
Or la BNS n’est pas un hedge fund. La BNS doit soutenir l’économie quand il y a des tendances déflationnistes et récessionnistes.
En mars 2009, quand l’économie était au plus bas, il fallait absolument éviter de resserrer encore les conditions monétaires, ce à quoi aurait conduit une appréciation supplémentaire du franc.
La BNS vient d’annoncer qu’elle ne pourra sans doute plus, à l’avenir, distribuer 2, 5 milliards de francs par an aux cantons et à la Confédération, comme cela est prévu par une convention couvrant la période de 2008 à 2017. Le vendredi 28 janvier, la BNS rencontrera les responsables des finances des vingt-six cantons. Qu’allezvous leur dire?
Nous leur expliquerons la situation de la BNS, qui est intervenue pour le bien commun de tous les Suisses. Nous soulignerons aussi le geste fait par la BNS et son conseil de banque en fin d’année dernière, puisque la distribution pour l’exercice 2010 a été maintenue, alors même que les circonstances nous auraient normal ement conduits à interrompre cette distribution. Mais nous avons voulu tenir compte de l’impossibilité, pour les cantons et la Confédération, de prévoir cette évolution.
N’auriez-vous pas pu les avertir plus tôt?
Cela fait plusieurs années que nous disons que la distribution de 2, 5 milliards de francs par année ne correspond pas à la capacité distributive de la BNS.
Alors pourquoi la BNS a-t-elle conclu un accord en 2008, portant effet jusqu’en 2017, qui prévoit une distribution annuelle de 2, 5 milliards de francs?
Jusqu’en 2009, les comptes de la BNS affichaient une réserve pour distributions futures de 19 milliards de francs. Il était très improbable qu’en une seule année, voire en quelques mois, cette réserve soit réduite à zéro.
Dans ce sens, on peut très bien comprendre que pour l’année 2010, les cantons n’ont pas pu se préparer. Mais sur la durée, nous avons répété à plusieurs reprises que cette distribution devrait, à l’avenir, être revue à la baisse. Nous l’avons encore rappelé lors de notre conférence de presse de la midécembre.
Et durant l’automne 2010, n’a-t-on pas vu venir cette situation?
Les dernières semaines du mois de décembre ont été très particulières, avec une conjonction de facteurs qui ont contribué à une forte perte.
D’une part, le franc suisse s’est apprécié par rapport à l’ensemble des monnaies et par rapport à l’or; d’autre part, les taux d’intérêt ont globalement augmenté dans le monde, ce qui a conduit à un affaiblissement de la valeur de marché de nos positions en obligations d’Etat étrangères.
Comprenez-vous l’inquiétude des cantons, qui risquent de voir disparaître cette manne financière?
Les cantons ont cédé le droit de battre monnaie à la Banque nationale, ils ont donc certainement un droit au produit de cette activité. Cela dit, le produit de cette activité est largement inférieur aux 2, 5 milliards reçus par les cantons ces dernières années.
A combien estimez-vous le montant juste?
Je ne peux pas vous donner de chiffre précis car les circonstances ont changé, mais la BNS avait indiqué, par le passé, que sa capacité à distribuer sur la durée était plus proche de 1 milliard que 2, 5 milliards de francs par an.
Y a-t-il une mécompréhension sur le rôle de la BNS?
C’est une question difficile… Je pense qu’une banque centrale, par définition, n’est pas appelée à être aimée, par exemple quand elle monte les taux d’intérêt alors que les gens préféreraient que les taux ne montent pas, ou quand elle laisse le franc s’apprécier alors que les gens souhaiteraient qu’il soit plus faible.
Maintenant, nous sommes dans une situation nouvelle où la BNS est intervenue sur le marché des changes et, en conséquence, a dû supporter des pertes. Cela soulève des objections sur le principe, pour certains, et sur le résultat, du fait des distributions futures qui pourraient être réduites.
La Banque centrale a une mission difficile, ce qui justifie son statut indépendant, lequel doit aider à supporter des pressions variées et des oppositions parfois virulentes.
Est-il dangereux pour la BNS de voir sa politique remise en cause?
Le débat est normal et le fait qu’il soit ouvert montre un besoin d’information et d’explication qui est manifeste. Cela dit, il faut que ce débat reste dans des limites raisonnables. La stabilité et la solidité d’une institution comme la nôtre est quelque chose de précieux. Il ne faut pas systématiquement chercher à les affaiblir.
La fameuse «fuite» sur l’hypothèse d’un euro à 50 centimes que Philipp Hildebrand aurait évoquée devant le Conseil fédéral, est-elle de nature à menacer la crédibilité de la BNS?
Je crois que c’est plus un problème de mœurs politiques dans ce cas précis. La crédibilité de la BNS se construit sur la durée et un événement isolé – en particulier lorsqu’il s’agit d’une fausse rumeur – n’est pas susceptible de mettre en doute la solidité de notre institution.
Après une crise comme celle de 2008, qui a vu les banques centrales assumer un rôle nouveau, n’est-il pas normal qu’elles soient soumises à plus de critiques?
Effectivement, la crise a conduit les banques centrales à devenir plus actives – certains diront hyperactives – et je comprends que cela suscite un débat. Ces mesures nouvelles et inédites devront faire l’objet d’études par des historiens et des économistes dans les années à venir.
Mais c’est vraisemblablement cet activisme qui a contribué à ce que nous ayons vécu, suite à la crise financière de 2008, une «grande récession», et non une «grande dépression». Le recul historique manque, bien sûr, en particulier en ce qui concerne les implications de ces mesures sur l’inflation dans les années à venir.
La science de la politique monétaire pourrait-elle évoluer en conséquence? Des principes comme l’indépendance des banques centrales ou la poursuite de la stabilité des prix sont-ils des dogmes inébranlables?
La «science» de la politique monétaire est un terme très discuté: certains considèrent qu’il s’agit plutôt d’un art, car il y a bien des questions sur lesquelles la science économique fournit une réponse incertaine ou incomplète.
Le corpus scientifique sous-tendant la politique monétaire sera certainement complété suite à la crise, mais je ne pense pas que l’on remettra en question les acquis principaux des vingt-cinq dernières années.
Soit, le fait qu’une politique de stabilité des prix est favorable à l’économie dans son ensemble, et que l’indépendance des banques centrales contribue fortement à atteindre cet objectif.
Profil
JEAN-PIERRE DANTHINE
1950 Né à Havelange, en Belgique.
1972 Master en économie à l’Université de Louvain.
1975 Professeur assistant, puis professeur associé à l’Université Columbia à New York (jusqu’en 1980).
1976 Doctorat en sciences économiques à la Carnegie Mellon University (Pittsburgh, Pennsylvanie).
1980 Nommé professeur d’économie et de finance à l’Université de Lausanne.
2005 Directeur du Swiss Finance Institute.
2010 Membre de la direction générale de la BNS.
Les pertes de la BNS en 2010
Le 14 janvier, la BNS a communiqué une perte totale attendue de 21 milliards de francs pour l’an dernier. Celle-ci se compose d’une perte «d’environ 26 milliards de francs» sur ses positions en monnaies étrangères, atténuée par une plus-value sur l’or de «près de 6 milliards».
Dans notre dossier du 13 janvier, nous mentionnions une perte due aux achats de monnaies étrangères de 32 milliards de francs. Pourquoi cette différence?
Notre estimation de 32 milliards de francs concerne les pertes de change (liées uniquement aux fluctuations des cours). Le montant d’environ 26 milliards communiqué par la BNS inclut un autre élément: le produit des intérêts et des dividendes provenant de ses placements (actions, obligations, etc.) en devises étrangères.
Ce chiffre, qui n’a pas encore été communiqué officiellement, peut donc désormais être estimé à 6 milliards de francs. Toutefois, les résultats détaillés de l’exercice 2010 de la BNS ne seront connus qu’en mars prochain.
Distribution des bénéfices de la BNS
Durant la majeure partie du XXe siècle, la BNS ne versait qu’une part réduite de son bénéfice annuel aux cantons et à la Confédération (entre 1 et 10 millions de francs). C’est en 1991, sous l’ère du ministre socialiste en charge des Finances Otto Stich, que cette «manne» fut découverte.
Son successeur, le radical Kaspar Villiger, a fait passer cette somme à 1, 5 milliard, puis à 2, 5 milliards de francs par an, répartis à raison d’un tiers à la Confédération et deux tiers aux cantons, dans le contexte de la nouvelle répartition des tâches entre cantons et Confédération.
Entretemps, les pouvoirs publics se sont habitués à cette source de financement providentielle. Aujourd’hui, la BNS estime que ce rythme de distribution n’est pas réaliste à long terme.

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