Pour qui ne connaît guère la pensée de Jean-Pierre Dupuy, c’est le livre idéal: La marque du sacré relève à la fois de l’autobiographie intellectuelle (en évoquant notamment la double influence de René Girard et d’Yvan Illich) et de l’essai critique sur notre manière d’appréhender les catastrophes qui obscurcissent l’horizon. Du sacré, dont il donne une définition anthropologique, Jean-Pierre Dupuy en découvre partout la marque au sein de nos sociétés. Dans les rituels de la démocratie. Dans les théories de la dissuasion nucléaire. Et même dans la panique du système financier. Il développe ainsi une réflexion diagonale qui brouille bien des frontières. Si la science apparaît ici comme «une théologie qui s’ignore», on s’aperçoit aussi, à l’inverse, qu’une véritable science de l’homme se révèle à la lecture de certains textes sacrés. La marque du sacré se boucle sur une analyse pour le moins étonnante du Vertigo d’Alfred Hitchcock: un film auquel il attribue «le travail souterrain» qui s’est fait en lui pour le conduire vers sa théorie d’un «catastrophisme éclairé» et pas totalement désespéré. C’est un livre dense, mais aussi vif, parfois polémique, toujours passionnant, dont on peut compléter la lecture avec les actes du colloque de Cerisy tenu en juillet 2007 autour de ce penseur prophétique: Jean-Pierre Dupuy. Dans l’œil du cyclone, qui paraît chez le même éditeur.
Vous soulignez notre difficulté à prendre les mesures radicales que réclame l’extrême gravité des menaces climatiques. Comment l’expliquer si notre survie est en jeu?
Le problème est, selon moi, celui de la motivation. L’obstacle principal n’est pas l’incertitude sur ce qui va se passer avec le changement climatique. Même quand nous savons, nous ne faisons rien. Car nous ne croyons pas ce que nous savons. La question est donc de transformer ce savoir en croyance, puisque c’est elle qui fait agir. Si je prends mon parapluie, c’est parce que je crois qu’il va pleuvoir, et non parce que je sais qu’il va pleuvoir. C’est un paradoxe: depuis Platon, on considère en effet que le savoir est plus fort que la croyance.
Comment faire si le savoir ne suffit pas? Sermonner les gens?
Les sermons sont inutiles. Vous pouvez faire la morale aux conducteurs de 4x4, mais ça ne marche pas. Ce que m’a appris le philosophe Yvan Illich, c’est qu’il vaut mieux se moquer gentiment du monde actuel, sans agressivité. Il avait lancé une idée sur la vitesse généralisée de l’automobile que j’avais prise au sérieux en la soumettant au calcul. J’en ai fait un article publié dans Le Monde qui m’avait valu un courrier inouï. L’idée était de calculer le temps que le Français moyen passe non seulement à se déplacer, mais aussi à nettoyer sa voiture, à la bichonner, et le temps de travail qu’il consacre pour se la payer, pour payer l’essence, etc. A l’époque, cela donnait quatre heures par jour. Si l’on soustrait huit heures de sommeil à la journée, cela représente 25% de la vie éveillée consacrée à la bagnole… Maintenant, si l’on divise le temps en question par le nombre de kilomètres parcourus par ce même Français moyen en une année par exemple, on trouve une vitesse généralisée de 7 km/heure. Le vélo fait nettement mieux!
Qu’en concluez-vous?
Illich se demandait pourquoi on trouve absurde de consacrer quatre heures par jour à ses déplacements, alors qu’on ne voit pas l’absurdité lorsque ce temps est passé à travailler. C’est ce qu’il appelait «l’invisibilité du mal». Il s’agit donc de rendre visible le mal invisible. Dans les années 70, on parlait de «conscientisation»: on peut «conscientiser» par la révélation de l’absurde.
Pour en rester à la voiture, on dit souvent que l’invention de véhicules «propres» devrait périmer une bonne part de nos inquiétudes écologiques. On peut maîtriser les problèmes que posent nos techniques par un surcroît de technique?
Votre question me rappelle l’histoire de Londres, à la fin du XIXe siècle, quand la crotte des chevaux envahissait la ville et posait un problème écologique majeur. Puis, le cheval a été remplacé par le cheval-vapeur et cette question est devenue dérisoire. Vous avez raison, on dit volontiers que des techniques nouvelles vont apparaître et toutes nos questions actuelles paraîtront bientôt aussi absurdes que la crainte de voir Londres disparaître sous le crottin.
Que répondez-vous à cela?
J’ai l’embarras du choix. Une réponse possible, c’est de constater que cette idée d’acquérir la «maîtrise de notre maîtrise» par la technique est contredite par ce qui se profile dans le domaine des technologies avancées. En particulier à la convergence des nanotechnologies et des biotechnologies. Avec la «biologie synthétique», qui entend fabriquer la vie, on cherche forcément à produire des entités qui échappent à leur concepteur. Kevin Kelly (ancien rédacteur en chef du magazine Wired, consacré aux nouvelles technologies, ndlr) estime d’ailleurs que la puissance d’une technique est «proportionnelle à son incontrôlabilité intrinsèque, à sa capacité à nous surprendre en engendrant de l’inédit». On va donc déclencher dans la nature des processus complexes et irréversibles. L’ingénieur de demain ne sera pas un apprenti sorcier par négligence ou par incompétence, mais par dessein.
Un contrôle des technosciences par nos systèmes démocratiques n’est pas possible?
Je pense que oui, mais cela nécessite des conditions draconiennes qui ne sont pas remplies. L’une d’entre elles est évidemment que les sciences et les techniques fassent culture, et que cette culture soit intégrée à la culture dite «générale». On en est loin. D’abord, parce que très peu de gens ont accès à la culture scientifique, qui est autre chose que l’information sur les sciences et les techniques. Mais il y a plus grave: il faudrait que les scientifiques eux-mêmes aient une culture scientifique. Ça peut paraître gonflé de prétendre cela, mais c’est très vrai si l’on prend le mot culture dans son sens fort. La science s’imagine marcher vers l’asymptote du savoir absolu. Elle ne s’intéresse donc pas à son histoire. Elle manque d’une capacité de réflexion sur elle-même et gomme la question du sens en devenant pure syntaxe. Tout ça fait qu’il n’y a pas de culture scientifique chez les scientifiques. Ni, a fortiori, dans la population.
Et les mesures nécessaires pour prévenir les catastrophes climatiques annoncées, peuvent-elles être prises dans le respect du jeu démocratique?
Non, hélas, pas dans la démocratie telle que nous la connaissons. Et cela pour de nombreuses raisons. Eviter la catastrophe climatique nécessiterait par exemple qu’on impose un prix du carbone très nettement supérieur à ce que la prise en compte de la seule raréfaction des ressources requerrait. Jamais une démocratie d’opinion n’acceptera un tel traitement, sauf si un Etat autoritaire le lui impose. J’insiste cependant sur le fait que je parle de la démocratie telle que nous la connaissons. Je pense qu’il n’y a pas d’incompatibilité intrinsèque entre la modernité démocratique et les exigences de la survie. Mais, comme nos démocraties ne sont pas prêtes, il est probable qu’elle seront balayées par les catastrophes à venir. Notre seule chance est de penser simultanément la menace sur la survie et la menace sur les valeurs.
Vous n’êtes que très modérément optimiste…
En effet. Mais, s’il faut se raconter des histoires pour être optimiste, on n’ira pas loin. Cela dit, la limite d’une réflexion comme celle de René Girard, c’est qu’elle ne permet aucune traduction politique. Moi, j’ai envie d’agir dans le monde politique d’aujourd’hui.
La marque du sacré. De Jean-Pierre Dupuy. Carnets Nord, 280 p. Dans l’oeil du cyclone. Colloque de Cerisy. Ouvrage collectif. Carnets Nord, 324 p.
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