EXPOSITION
Jeff Koons, la grande illusion

Par Julien Burri - Mis en ligne le 09.05.2012 à 11:02

L’artiste contemporain le plus célèbre du monde s’expose à la Fondation Beyeler. Depuis trente ans, son œuvre est portée au pinacle par certains, accusée de vacuité par d’autres. Koons est-il un génie de notre temps ou un faiseur génial?

La Fondation Beyeler, à Bâle, expose Jeff Koons dès dimanche. Une «synthèse» de l’œuvre de l’artiste «le plus célèbre de l’art contemporain», centrée sur trois séries d’œuvres emblématiques (The New, Banality, et Celebration). Ignorant au passage la série pornographique qui a fait connaître Koons du grand public, Made in Heaven, dans laquelle il se mettait en scène avec sa femme de l’époque, La Cicciolina. Pas d’inquiétude, donc, l’honorable public de l’institution bâloise ne sera pas bousculé. L’architecture sobre de Renzo Piano dialoguera en toute quiétude avec les œuvres baroques et kitsch de Koons. Une gigantesque sculpture florale sera exposée dans le parc, et une œuvre inédite, Balloon Swan, un cygne rouge géant ressemblant à une sculpture en ballons, sera dévoilée.

Gonflé à bloc. Le ballon est une forme récurrente chez Koons, depuis ses premiers ready-made, en 1979. Il exposait alors des fleurs et des lapins gonflables industriels sur des socles en miroir. Comme la bulle, plus éphémère, le ballon tôt ou tard se dégonflera. C’est une vanité qui ramène au souffle même de l’artiste, à la vie. «J’ai toujours aimé les objets gonflables parce qu’ils me rappellent les humains que nous sommes», confiait l’artiste. Depuis, Jeff Koons a produit de nombreuses sculptures qui ressemblent à des baudruches, mais sont forgées en inox. Des ballons indestructibles. Comme son iconique Rabbit, ou son monumental Balloon Dog de près de 4 mètres de haut. Depuis trente ans, la bulle Jeff Koons n’a pas éclaté. L’homme a su s’imposer, se renouveler. Lisse, aimable, sans aspérité, juvénile. Et fondamentalement souriant. Mais ces œuvres nous ont appris qu’il fallait se méfier des surfaces. Né en 1955, Koons fait ses premières mises en scène dans la boutique d’ameublement de son père. Après des études d’art, il vend des fonds de placement pour financer son travail artistique. Il expose des aspirateurs dans des vitrines. C’est la série The New. Les marchands d’art ne sont pas emballés. Le jeune homme de 27 ans est ruiné et doit retourner chez ses parents. Il commence alors à travailler comme courtier à la Bourse. Il persévère. Lui aussi, il veut entrer dans la cour des grands, les Warhol, Duchamp et Rauschenberg. Il veut attraper la balle de l’art au bond et jouer avec. Rebondir. Il commence donc à s’intéresser aux ballons de basket. C’est la série Equilibrium, ces ballons flottant, comme par magie, dans le vide (grâce à un savant dosage d’eau salée et d’eau distillée mis au point par le Prix Nobel de physique Richard Feynman). Koons devient un illusionniste. La célèbre galerie new-yorkaise Sonnabend l’expose et sa fortune est faite.

 

«IL DOIT BEAUCOUP À L’ÉPOQUE MAIS L’ÉPOQUE AUSSI LUI DOIT BEAUCOUP.»
Christian Bernard, directeur du Mamco, Genève

 

Warhol avait Marilyn. Jeff Koons aura Ilona Staller, alias La Cicciolina, actrice porno et accessoirement politicienne italienne. Il l’épouse en 1991 et en fait son ready-made vivant, dévoile leur intimité sur fond de paradis kitsch. Les fleurs gonflables cèdent la place à d’autres baudruches, gonflées de sang cette fois. Fellation, pénétration, sodomie se déploient en gros plans dans la série Made in Heaven. Mais La Cicciolina repart en Europe avec leur fils, Ludwig, laissant Koons désespéré. L’artiste déprime et son atelier, qui employait jusqu’à 70 personnes, ne tourne plus. Deuxième faillite. Pour la seconde fois, Koons renaîtra de ses cendres. Il produira, notamment, des chiens de 12 mètres de haut, couverts de 60 000 fleurs, des diamants géants et des œufs de Pâques en métal miroitants, certains volontairement brisés et béants. Et des peintures qui ressemblent à des collages. Les séries Easyfun et Easyfun-Ethereal par exemple, au début des années 2000, détournent l’imagerie publicitaire: cookies, cornflakes et grains de maïs se retrouvent accolés à des strings, à des chevelures et à des lèvres désincarnées. Dans ce maelstrom indigeste et écœurant, le rêve tourne à l’aigre. Une violence sous-jacente que l’artiste, malin, s’attache à gommer par des déclarations creuses: «Mon œuvre est un système de soutien pour que les gens se sentent à l’aise avec eux-mêmes – qu’ils prennent plaisir à la vie», peut-on lire dans la monographie que Taschen lui consacrait en 2009. Koons est un caméléon. Dans ces œuvres miroitantes, chaque spectateur projette ce qui lui plaît: beauté, mièvrerie, angoisse ou critique de la société de consommation.

Détromper l’œil. Mais Koons est-il sincère? «Dans un marché de l’art aussi restreint, concurrentiel et élitaire, il est difficile de percer et de durer», estime Philippe Kaenel, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Lausanne, qui a étudié les rapports de Koons avec l’esthétique du kitsch. «Koons a ce talent. Sa fascination pour l’argent ne le discrédite pas en tant qu’artiste. Picasso et Matisse aussi ont su se vendre!» Christian Bernard, qui dirige le Mamco à Genève, est aussi un fervent koonsien. «C’est un grand artiste. Il doit beaucoup à l’époque, mais l’époque lui doit également beaucoup!» Et de définir en quelques mots la place qu’il occupe dans l’histoire de l’art: «Il a réussi à relever l’héritage du pop art en l’actualisant. Le pop art de Warhol, c’était le monde des années 50. Koons a donné visage au pop art des années 80 et 90. Ses pièces réhabilitent le ringard, le joli, le kitsch, tout ce que l’art minimal et conceptuel des années 70 refoulait. Il a apporté, dans un art contemporain qui se prenait parfois trop au sérieux, l’humour et l’ironie, au moins objectivement. Il joue finement des effets d’illusion et “détrompe l’œil”.» A l’inverse, l’historien d’art Michel Thévoz ne se laisse pas charmer par les miroitements koonsiens et regrette que l’artiste soit exposé à la Fondation Beyeler. «Je sens chez lui une commisération par rapport à l’art populaire, il porte un regard ironique et supérieur sur ce qu’il considère comme du kitsch. Sa posture est arrogante. Si kitsch il y a, c’est bien celui d’un certain art contemporain! Un art des riches, qui adhère à l’idéologie néolibérale, tout en cherchant à se disculper par l’humour et par le gag.» L’ancien directeur du Musée de l’art brut à Lausanne n’y va pas par quatre chemins: «Jeff Koons élude la prise de position critique de l’artiste résistant. C’est un artiste people astucieux, mais démagogique. Pour moi, il fait partie des collabos.» Michel Thévoz ne sauve que la série Made in Heaven, la plus subversive à ses yeux, et la plus sincère. «Pour son rapport amoureux à La Cicciolina, pornographique certes, mais obéissant à un sentiment réel.»

Pourtant, les visiteurs de la Fondation Beyeler auront du mal à ne pas tomber sous le charme des oeuvres in situ. Excessives et monumentales, elles font sourire, captent par leur miroitement. Avalent le spectateur et endorment son sens critique. Jeff Koons est maître de l’illusion.

Fondation Beyeler. Du 13 mai au 2 septembre.
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