La justice vous a condamné à cinq ans de prison et au paiement de dommages et intérêts à hauteur de 4,9 milliards d’euros. Que dites-vous de ce jugement?
Je le vis comme une grande injustice. Et dire que la banque a été blanchie de sa culpabilité! Le juge a tout bonnement fait sienne l’argumentation de la Société Générale. Ce jugement ne tient pas compte des éléments à ma décharge. Manifestement, on a voulu protéger la banque et la place financière parisienne. Pour ce faire, il fallait «exécuter» Kerviel.
Le verdict vous a-t-il vraiment surpris tant que ça?
Ça m’a coupé les jambes, je ne m’y attendais pas. Je ne comprends pas ce jugement: il nie la crise financière et m’attribue l’entier de la faute. Nous avions présenté les preuves que beaucoup de courtiers agissaient de la même manière et que mes supérieurs savaient de quoi il retournait.
Mais le tribunal n’a pas suivi votre ligne de défense. Et il vous condamne à payer ce que la Société Générale dit avoir perdu. On n’avait jamais vu ça.
Je n’y ai pas gagné un centime, je ne me suis pas enrichi personnellement. Je voulais juste être un bon employé qui réalise de bonnes opérations pour son employeur. Je n’étais qu’un petit rouage de la machine, et voilà qu’on me fait passer pour le principal responsable de la crise financière!
Vous avez été nommé opérateur de marché en 2005 et, dès lors, votre carrière s’est accélérée. Comment?
J’étais spécialisé sur les actions allemandes. Après quelques mois, j’ai entrepris de spéculer à la baisse sur le cours du titre Allianz. J’ai commencé par perdre, puis le cours s’est effondré suite aux attentats dans le métro de Londres. L’opération a rapporté un demi-milliard d’euros à la banque.
Qu’en ont dit vos supérieurs?
Lorsque j’en ai parlé à mon chef lors d’un déjeuner, il m’a rappelé que, en tant que trader depuis six mois, je n’étais pas censé prendre ce genre de position. Mais tout de suite après, il m’a félicité et a étendu de 2 à 5 millions d’euros ma marge de manœuvre sur les opérations spéculatives. C’est typique de ce milieu contradictoire: on franchissait les limites de risque tous les jours, les chefs le savaient, il n’y avait jamais de blâme.
Mais 2 ou 5 millions d’euros ne vous ont pas suffi longtemps.
J’ai augmenté les enjeux quand je me suis aperçu que la hiérarchie me couvrirait, dans son intérêt et dans celui de la banque. A fin 2006, pour la première fois, j’ai procédé à des achats à hauteur de plusieurs dizaines de millions sur l’indice allemand Dax et, en février 2007, j’avais gagné 20 millions d’euros.
Depuis mon opération sur le titre Allianz, mon chef n’est plus intervenu. En trois ans, mes supérieurs ont accru mes objectifs de 1700%. Cela prouve qu’ils savaient exactement ce qui se passait.
Et alors vous êtes devenu mégalomane et vous avez joué des milliards.
Je n’avais pas l’impression d’être mégalomane. J’étais soutenu par mes chefs, pris dans une spirale. En mars, j’ai compris qu’avec les crédits subprime américains le risque était devenu incontrôlable et j’ai spéculé sur un krach. J’étais tellement persuadé de faire juste que j’ai progressivement engagé 30 milliards.
Mais le marché d’actions n’a pas cessé de grimper jusqu’en juillet, et je me suis trouvé avec des pertes de 2 milliards d’euros. La banque les a couvertes à chaque fois et ne m’a rien dit.
Jusqu’à ce que se produise le tournant.
Le marché a commencé à paniquer en juillet et j’ai pu en sortir avec un gain de 500 millions. Mais j’étais convaincu que les marchés allaient continuer à dégringoler et j’y suis rentré à hauteur de 30 milliards. Jusqu’à la fin de l’année, j’ai réalisé pour la banque un bénéfice d’un milliard et demi.
Votre marge de manœuvre pour les contrats à terme comprenait un risque maximal de 125 millions. Comment se fait-il que vous ayez pu jouer des milliards?
Ma hiérarchie avait désactivé les systèmes de sécurité de mon ordinateur. J’aurais aussi bien pu investir 100 milliards par jour.
Mais le juge, lui, a conclu que vous étiez «l’inventeur d’un système de fraude». Il vous a condamné pour escroquerie, abus de confiance, faux et usage de faux.
Je n’ai fait qu’appliquer les méthodes en vigueur dans la banque, celles que j’y ai apprises. Je n’ai rien inventé, d’autres traders faisaient de même. Je devais juste veiller à ce que, le soir, la limite de négoce soit ostensiblement respectée sur mon ordinateur. Pour cacher mes positions, j’introduisais des opérations inverses qui les compensaient. Les contrôleurs voyaient bien qu’il n’y avait pas de contrepartie pour ces opérations, mais ils n’ont jamais rien dit.
Vos chefs ne se sont-ils jamais doutés du volume de vos opérations?
Si, en avril 2007 ils ont reçu un courriel les avertissant que je réalisais des opérations fictives avec des contreparties inexistantes. Et ils en ont reçu beaucoup d’autres au cours de 2007.
A quoi ressemblaient vos journées à la banque?
J’arrivais avant 7 heures et ne repartais souvent qu’à 22 heures. Le stress, l’adrénaline et ma passion pour ce travail m’ont permis de tenir. Souvent, je ne sortais même pas manger.
Comment avez-vous tenu? Avec des drogues?
Jamais. C’était juste de la passion.
Beaucoup de courtiers disent que leur modèle est Gordon Gekko, le requin de la finance interprété par Michael Douglas dans le film «Wall Street». C’était le cas pour vous?
En aucun cas. Mais je pense souvent à ce conseil que donne Gordon Gekko: «Si tu as besoin d’un ami, achète-toi un chien.»
L’ancien président de la Société Générale Daniel Bouton vous a qualifié de terroriste parce qu’avec vos spéculations vous avez pris des risques à hauteur de 50 milliards, soit environ la valorisation de la banque tout entière.
Mon seul objectif a été d’obtenir pour mon employeur un profit maximal. J’étais pris dans une spirale qui m’a emporté vers des sommets, avec le soutien de mes chefs.
Le contrôle interne a fait parvenir 70 mises en garde à la banque.
En réalité, il y en a eu bien plus. Mais la hiérarchie jouait un rôle éminent dans la spéculation. Chaque trader se voyait attribuer une limite mais tout le monde s’en fichait.
Au procès, la Société Générale a affirmé que «vous n’étiez aucunement autorisé et ne pouviez être autorisé par vos chefs à encourir des risques tels qu’ils représentaient un danger de mort potentiel pour la banque».
A aucun moment on ne m’a dit: «Jérôme, arrête avec tes c…!» Au contraire. On m’a encouragé à prendre des positions élevées et à courir des risques.
Au fond, vous êtes-vous jamais rendu compte que personne n’avait jamais spéculé sur des montants pareils?
Nul ne sait ce qui se cache dans les bilans des banques. Ils sont complètement opaques. Il faut une seconde pour investir 150 millions d’euros, il en faut quatre pour un milliard. Avec l’informatique, les choses vont si vite que l’on perd le sens des montants concrets. Le marché international est si vaste que tout ordre est absorbé en quelques secondes.
Le marché à terme Eurex a informé en octobre 2007 la Société Générale qu’un de ses traders, un certain Jérôme Kerviel, manipulait l’indice allemand Dax. Que s’était-il passé?
J’avais misé 30 milliards d’euros sur une baisse du Dax. Quand, à l’automne 2007, les marchés ont effectivement chuté, j’en ai profité. J’ai liquidé ma position, ce qui a soutenu le marché. Les investisseurs ont crié à la manipulation et la Bourse allemande a déterminé que j’étais l’auteur de l’opération.
Un jour, quand même, la Société Générale s’est réveillée...
Un soir, les contrôleurs internes sont venus m’interroger sur ma stratégie avec l’Allemagne. Plus tard, mon chef m’a suggéré d’inventer une réponse évasive aux questions des Allemands, mais de ne jamais révéler ma stratégie. Tous mes supérieurs ont vu ce courrier.
Le contrôle interne n’a rien entrepris de plus?
Non. Il y a là beaucoup d’hypocrisie: tout le monde voit tout, personne ne dit rien.
Etiez-vous le seul trader à agir ainsi?
Dans l’annexe de mon livre figurent plusieurs lettres de licenciement qui montrent clairement que c’était une pratique courante dans mon département Delta One et dans la banque.
Au procès, votre chef a déclaré qu’il ne savait pas ce que ses traders manigançaient; qu’il n’avait ni les qualifications ni les moyens de les tenir à l’œil.
Il a voulu sauver sa peau. Quand le juge lui a lu un courriel où il était question d’une de mes opérations à hauteur d’un milliard, il a prétendu qu’il n’en avait lu que le premier et le troisième paragraphe, mais pas le deuxième qui disait tout. Il en est allé ainsi durant tout le procès: les responsables ont toujours prétendu qu’ils n’avaient malheureusement pas lu tous les détails et qu’ils n’étaient pas des traders.
Les banques peuvent-elles vraiment contrôler des gens tels que vous?
Bien sûr. Mais il faut le vouloir. Prescrire plus de règles et de contrôles, c’est contrarier l’ambition de la banque d’encaisser toujours plus de profits.
Etes-vous soulagé d’avoir votre carrière bancaire derrière vous?
Je sais désormais qui sont mes vrais amis. J’ai de nouveau le temps de rendre visite à ma mère en Bretagne. On se raconte des choses qu’on ne s’était jamais dites auparavant. Je sais maintenant ce qui compte dans la vie.
PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPH PAULY, «DER SPIEGEL» - TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
Le plus grand flambeur de tous les temps
Jérôme Kerviel, 33 ans, a spéculé jusqu’à 50 milliards d’euros sur les développements du marché allemand. Après avoir réalisé pour la Société Générale d’immenses profits, il a fait des spéculations malheureuses, devenant ainsi une figure emblématique de la crise financière.
Début octobre, il a été condamné à cinq ans de prison et à 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts. Pour le juge, il est établi qu’il avait trafiqué son ordinateur et caché à ses collègues l’ampleur de ses opérations. Kerviel a recouru contre la sentence: il n’aurait fait qu’appliquer des procédures apprises au sein de la banque. Sa ligne de défense est décrite dans son autobiographie: L’engrenage: mémoires d’un trader, Flammarion 2010.
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