Les médias peignent-ils le monde en noir? Ne s’intéressent- ils vraiment qu’à «ce qui ne va pas»? Ou au contraire sous-estiment-ils les menaces? Nous abreuvent-ils à l’excès d’actualité rose? La question turlupine le public. Elle donne aussi du mal aux journalistes qui tentent de poser des priorités et ne se laissent pas envahir par le déferlement des nouvelles précuites.
Ce magazine n’a pas cessé de porter un souffle d’optimisme. Tout en ouvrant les yeux sur les pannes, les scandales et les sombres perspectives. Exercice acrobatique!
Ce dilemme sur la couleur des lunettes à chausser, c’est le nôtre à tous. Le pire serait de s’en tenir à une seule vision, béate ou dépressive. S’il y a une leçon à tirer de trois décennies de journalisme, c’est qu’importent avant tout la curiosité, le désir de comprendre, la liberté intellectuelle.
Comment aborder «la crise»? La tentation est grande de ne pas penser au pire en espérant ainsi l’éviter. Plutôt savourer l’automne et zapper les informations répétitives. Ou s’engloutir dans l’avalanche des émissions et des pages spéciales consacrées aux élections?
Sachant que la scène de ce théâtre est un peu étroite, tout ramener à la question du franc fort est un peu court. Maudire ou pas «l’Europe» n’aide pas à y voir clair. Le moment est venu de sortir le grand angle. Avant de s’émouvoir, essayer de comprendre. En évitant les idées reçues que l’on nous assène.
L’endettement des Etats? Pas de doute, la facilité du crédit et le laxisme des dirigeants ont plongé Européens, Américains et Japonais dans une illusion qu’ils paient cher. Mais les grandes banques mondiales ont aussi joué ce jeu pervers. Et aujourd’hui, elles réprimandent les Etats et leur demandent de se saigner pour rembourser leurs prêts insensés! Après la casse de 2008, elles n’ont eu qu’un souci, repartir dans leur course folle aux manipulations financières.
Piégées par leur optimisme ou plutôt leur déni de la réalité. A preuve, la déclaration stupéfiante du président d’UBS, Kaspar Villiger, au lendemain de l’éjection d’Oswald Grübel exigée par les actionnaires de Singapour. La NZZ am Sonntag lui fait remarquer qu’il y a un an, le patron allemand disait vouloir développer la banque d’investissement, viser des bénéfices mirifiques et acceptait ainsi d’accroître les risques.
Pourquoi le conseil d’administration ne l’a-t-il pas freiné? Réponse: «Il y a un an, nous n’avions pas encore vu dans cette évidence que l’activité bancaire changeait de paradigmes et qu’il ne s’agissait pas seulement d’une faiblesse passagère.» Le monde entier criait au feu, mais le brave Lucernois n’en croyait rien et adossait un vieux trader persuadé que le veau d’or allait continuer d’engraisser sans fin.
Est-il pessimiste ou simplement lucide d’affirmer que le système financier mondial est profondément perverti? Une poignée d’acteurs, surtout anglo-saxons, donnent le ton, choisissent qui, et quand, passera à la moulinette. Ils font tourner des milliers de milliards sur des marchés totalement opaques, échappant de surcroît à l’impôt réservé à ceux qui travaillent. Mais eux-mêmes ont perdu le contrôle de cette machine.
Tout comme les gouvernements ne savent plus trop sur quels leviers agir pour ramener la raison. Quant aux peuples désemparés, ils sont tentés par le repli sur soi, individuel ou national. Avec des risques d’affrontements entre Etats qui, dans l’engrenage que l’on a connu dans l’entre-deux-guerres du XXe siècle pourraient, osons le dire, conduire à la guerre. Froide ou pas.
Optimisme ou simple réaction de survie? Le pire n’est jamais sûr. La politique n’a pas dit son dernier mot. Les efforts européens sont, il est vrai, lents et balbutiants. Mais ils vont dans la bonne voie. Vers une gouvernance commune. Vers plus de discipline budgétaire.
Vers un encadrement des activités bancaires. Et vers une taxation des flux financiers. Il y faudra du temps. Mais l’espoir d’y parvenir est réaliste. Les Américains eux-mêmes, englués dans un endettement public et privé abyssal, commencent à réagir. L’idée de séparer, dans les banques, le volet spéculatif du service à la clientèle fait son chemin. Un modeste début de sagesse.
Quant à l’avenir de l’Union européenne, il oscille, lui aussi, entre l’abîme et le rebond. Son affaiblissement ne peut mener qu’à l’éclatement. Avec des dégâts terrifiants à la clé. Pas seulement économiques. Ce «petit cap du continent asiatique», comme Paul Valéry désignait l’Europe, peut tomber sous la coupe de puissances émergentes. Il peut aussi retourner à ses vieux démons fratricides.
Mais le pari historique d’une fédération d’Etats solidaires n’est pas perdu. Parce qu’il est la seule source d’espoir. Parce que les atouts de l’Union sont aussi nombreux que ses faiblesses. Son entité fédérale n’a pas de dettes. Plusieurs de ses membres, pas seulement l’Allemagne, ont des économies saines et prometteuses. Le savoir-faire des Européens, nourris d’une culture riche et diversifiée, est capable de s’imposer face à des géants extérieurs plus fragiles qu’on ne le prétend aujourd’hui.
Et la Suisse? Elle préfère se contempler elle-même plutôt que d’entrer dans un effort collectif. Là où elle siège dans une enceinte internationale, elle s’abstient ou imite ce que font les pays proches d’elle. Là où elle ne siège pas, elle frappe à la porte avec des demandes qui se heurtent à l’indifférence. Pendant ce temps, la démagogie populiste pourrit le climat politique.
La dernière de l’UDC? Une annonce qui prétend que les étrangers «secondos» veulent la fin du drapeau suisse parce que porteur d’une croix! Ce que l’association Secondo Plus a bien sûr démenti. Le mensonge pour semer la haine. Vieille méthode nazie.
Pourtant, là aussi, rien ne sert de se frapper la poitrine. Le combat politique n’a que faire des pleureuses. Tout au long de l’histoire, la Suisse a su s’adapter aux bouleversements de son environnement. Son génie propre l’aidera dans cette voie. L’illusion de l’isolationnisme ne résiste pas à l’épreuve des faits.
On vient de le voir avec le nécessaire alignement du franc sur l’euro. Révélateur: seuls les milieux financiers (Grübel en tête!) se sont alarmés de cette courageuse décision. Mais qui les prend encore au sérieux après qu’ils ont accepté, au bout de leurs fières rodomontades, une retraite en rase campagne sur le secret bancaire?
Ceux qui voyaient la Suisse conservatrice et rigide la découvrent, dans maints domaines, flexible et inventive. Mais que de mythes à dépoussiérer! On la croyait libérale, et voilà qu’elle révèle le poids de ses cartels dans l’escroquerie du change à l’importation.
On imagine que le citoyen lambda vit mieux que partout ailleurs, alors qu’en regardant de plus près, on constate que le coût des assurances et du logement rabote les revenus familiaux. Le fait est que l’écart des niveaux de vie avec les voisins du Bade-Wurtemberg, de Lombardie ou de Rhône-Alpes ne saute pas aux yeux. Ne serions-nous pas beaucoup plus proches d’eux que ne le prétendent les nationalistes?
Enfin, dans ce jeu de balance entre le chaud et le froid, on ne peut éviter une question bien plus large: la croissance est-elle arrivée à son apogée? Y a-t-il un sens à continuer de bâtir toujours plus d’appartements hors de prix? A charger toujours plus nos caddies? A acheter toujours plus de gadgets électroniques sans cesse renouvelés? En se retournant sur les trente ans passés et en pensant aux décennies à venir, on est pris de trouble.
Pas forcément sombre. La conscience de la nécessité du changement progresse. L’imagination se met en route. Il n’y a pas que les rêveurs idéalistes à se dire que l’on peut vivre aussi bien sinon mieux en gaspillant moins. Il y a aussi tant de créateurs, d’entrepreneurs inventifs, de citoyens engagés dans une vision à long terme.
Ce magazine, c’est sûr, continuera de privilégier ces forces du renouveau. On peut dire merci à celles et ceux qui le font, non?
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