«A quoi cela servirait-il d’aller dans la rue? Je manifeste, et après, que va-t-il se passer? Rien», lance Carlos, la vingtaine, mal rasé, qui observe, à distance, une horde de manifestants qui s’empare de la Puerta del Sol, au cœur de Madrid. Leur revendication: mettre un terme aux réformes du socialiste José Luis Zapatero, condamnant violemment celles portant sur le système de retraite.
Leur particularité: tous ont les cheveux grisonnants, pas un jeune ne les a rejoints. Loin d’être un cas isolé, l’attitude de Carlos illustre, implacablement, le désenchantement dans lequel s’est empêtrée la jeunesse espagnole, désarmée face à la violence de la crise économique.
«VOILÀ QUATRE ANS, LE TERME DE “MILEURISTA” EST APPARU POUR DÉSIGNER DES EMPLOYÉS AU FAIBLE SALAIRE. AUJOURD’HUI, 1000 EUROS C’EST LA NORME.» Antonio Lopez Eliaz, Université nationale d’enseignement à distance (UNED)
Apocalypse. Dette publique lourde, marché du travail saturé, perspectives de croissance nulles, le pays ne se remet toujours pas du drame de 2008. S’il subsistait de minces espoirs de reprise, ils ont été balayés par la publication de la dernière enquête sur la population active (EPA).
En décembre 2010, le taux de chômage a atteint un sommet historique: 20,3% de la population, soit 4,7 millions de personnes. Parmi elles, 1,3 million de foyers se trouvent sans revenu aucun. Au milieu de ce marasme économique, la jeunesse fait, elle, figure de principale victime. Le taux de chômage des moins de 25 ans est de 42,8%, celui des moins de 20 ans, de 60%. Les chiffres ne sont pas seulement astronomiques, ils sont dégradants.
Au manque d’emploi s’ajoute la précarité des conditions de travail: la moitié des contrats de travail sont temporaires, d’une durée moyenne de six mois, et les salaires sont misérables. «Voilà quatre ans, le concept de mileurista est apparu. Le terme désignait une catégorie d’employés qui gagnait un faible salaire, d’environ 1000 euros.
Aujourd’hui, c’est la norme, voire une chance pour un jeune de gagner cette somme», commente tristement Antonio Lopez Eliaz, professeur de travail social, à l’Université nationale d’enseignement à distance (UNED). «Les salaires en 1992 étaient même plus élevés qu’aujourd’hui», explique-t-il.
Perdus au cœur du naufrage, les jeunes cherchent à s’adapter, en silence.
Solutions. Dans un bar de Malasaña, quartier mi-branché, mi-bobo du centre de la capitale, Nathalie, petite brune de 24 ans, dont six passés dans une école d’ingénieurs, parle, bière à la main, de sa frénétique recherche d’emploi. L’aventure dure depuis plusieurs mois.
Sans réponses positives, elle explique quelles solutions s’offrent aux jeunes chômeurs: «Celui qui peut se le permettre reprend ou prolonge sa formation, ajoutant des cordes à son arc dans l’attente de jours meilleurs. Autrement, beaucoup de mes amis acceptent des postes en dessous de leurs qualifications.» Aujourd’hui, 44% des jeunes diplômés espagnols adoptent cette dernière possibilité, le double de la moyenne des pays membres de l’OCDE.
Après des années d’études, lorsque le médecin travaille à la Fnac, l’économiste devient serveur, et l’architecte se transforme en vigile, la déception est de taille.
«La société nous avait promis quelque chose et nous n’avons rien reçu après toutes ces années d’efforts. Ce n’est pas normal», tonne Nathalie. La jeune femme explique alors qu’un autre phénomène prend de l’ampleur: «De jour en jour, un nombre croissant de jeunes Espagnols décident de partir tenter leur chance à l’étranger.» Longtemps réservée au seul domaine de la recherche scientifique, la fuite des cerveaux s’étend maintenant à tous les domaines de l’économie espagnole.
Dans cet esprit, la récente proposition d’Angela Merkel, qui s’est rendue à Madrid le 3 février, d’offrir des emplois aux jeunes Espagnols séduit. «Si ce n’est la question linguistique, l’offre me paraît géniale», dit, entre deux cours, Juan, 23 ans, en dernière année de licence sciences politiques à l’Université Complutense. Comme tant d’autres, son désir de partir est décuplé par la perspective des salaires allemands, plus élevés.
A titre comparatif, un employé qualifié, un ingénieur par exemple, perçoit entre 25 000 et 30 000 euros par an en Espagne. Il gagnerait entre 40 000 et 50 000 euros en Allemagne. Mais la générosité de la chancelière allemande soulève d’inquiétantes interrogations.
Déjà dans les années 60 et 70, plus de deux millions d’Espagnols ont quitté le pays pour travailler en Europe, notamment en Suisse. Cette masse de désespérés qui fuyaient la faim étaient, pour l’écrasante majorité, des personnes sans formation, venues travailler à la sueur de leur front dans le bâtiment. Aujourd’hui, le flux migratoire touche un tout autre type de travailleurs.
«Il s’agit de la génération la mieux formée de l’histoire de notre pays qui s’apprête à partir, environ 60% d’entre eux disposent d’un diplôme universitaire. C’est le résultat d’années d’investissements conséquents de la part de notre société», explique Cristina Bermejo, du secrétariat de la jeunesse du premier syndicat espagnol Commissions ouvrières (CCOO). Ce gaspillage social préoccupe d’autant plus que certains dénoncent l’opportunisme de cette offre.
«Ce brain drain va surtout permettre à l’Allemagne de résoudre ses problèmes démographiques», rappelle Antonio Lopez Eliaz, de l’UNED. En effet, la mesure fait écho à l’annonce, en octobre dernier, du président de l’Institut allemand de l’économie (DIW), Klaus Zimmermann.
Celui-ci prévoit qu’à partir de 2015, l’économie allemande va perdre 250 000 travailleurs par an. L’arrivée de main-d’oeuvre qualifiée en provenance du sud de l’Europe permettrait à l’Allemagne d’assurer le bon fonctionnement de son économie, et ceci, au détriment de la compétitivité espagnole.
Apathie. «Chacun devrait ouvrir les yeux et se demander: Qui est touché? Pour quelles raisons? Qui est responsable? On se rendrait compte qu’il y a un vrai problème», s’exclame Ainoah, 23 ans, étudiante en sciences politiques à l’Université Complutense, dont les parents s’étaient, eux, fortement mobilisés à la fin du franquisme. «Mais personne ne réagit, chacun reste paumé sur son canapé», dit-elle, exaspérée.
Si ces derniers mois, la jeunesse française, anglaise ou grecque est descendue dans la rue exprimer son mal-être, les Espagnols, eux, sont anémiés. «Nous avons assisté à une légère mobilisation jusqu’à la grève générale du 29 septembre. Depuis, c’est l’apathie. Personne ne comprend ce qui arrive», commente Cristina Bermejo, du CCOO.
«J’ai la rage, mais que faire? Ni le Gouvernement ni les syndicats ne peuvent faire quelque chose», explique Roberto, 23 ans, qui, après des études marketing, a décroché un poste dans une compagnie de téléphonie mobile. «Le manque de confiance envers les institutions publiques est typique chez les jeunes. L’Etat ne représente pas la solution à leurs problèmes, bien au contraire», explique le professeur Antonio Lopez Eliaz.
Une défiance qui s’étend même à tout type d’engagement, comme en témoigne le faible pourcentage de jeunes, 15%, qui sont inscrits dans une association ou un parti politique. Pour Ainoah, le problème puise ses origines dans le passé espagnol: «Nous avons vécu quarante ans de dictature et de dépolitisation. Nous n’en sommes pas ressortis indemnes.»
Historique. A la fin de la guerre civile, le général Franco prend les rênes du pays jusqu’en 1975, année de sa mort. Dès lors, la nation ibère lance un processus de démocratisation du régime dictatorial, dont les modalités auront un impact évident sur la mobilisation politique du pays.
Comme l’explique Sébastien Farré, de l’Université de Genève, «cette transition s’est construite sur une idéologie de la modération, dont l’objectif était de garantir une transformation du régime sans violence, mais aussi de le réformer sans rupture radicale». Suite à l’échec économique et politique du régime à la fin des années 50, le régime est pris en main par des technocrates qui entreprennent des réformes par une modernisation économique et culturelle.
L’ordre et le progrès économique sont présentés alors comme le meilleur remède contre les divisions politiques des Espagnols. «Cette mise à l’écart des luttes partisanes s’est ainsi traduite au niveau social par le refoulement du passé et l’absence de débats politiques au sein des familles, afin d’éviter les rancœurs passées et les divisions communautaires», explique l’historien.
Un constat qui le mène à se demander si l’identité de la fête et la fascination pour le sport, promue par le régime dès les années 60, ne seraient pas encore aujourd’hui un instrument de neutralisation politique.
Soutien. A l’absence de débat s’ajoute un autre facteur: le rôle de la famille. «Au contraire de la France ou de l’Allemagne, aucune pression sociale ne pousse les jeunes à quitter le foyer. Les familles sont donc venues amortir le choc de la crise économique, ce qui a permis aux jeunes de conserver le même niveau de vie», explique Antonio Lopez.
Ce système de soutien familial, typique à l’Europe du Sud et connu sous le nom de familismo, prend, aujourd’hui, des dimensions jamais vues jusqu’à maintenant. «Les jeunes retardent leur entrée dans l’âge adulte et nous assistons à une véritable prolongation de l’adolescence.
Certaines personnes de 35 ans reviennent même vivre chez leurs parents», commente le professeur. Jusqu’à présent, ce mécanisme de compensation a permis d’éviter l’explosion sociale, et le musellement des voix de la jeunesse. Mais combien de temps les enfants espagnols vont-ils supporter cette attente? Une bombe à retardement va-t-elle exploser?
Le premier point de friction en vue touche aux régionalismes, «une question toujours irrésolue en Espagne», explique Sébastien Farré, de l’Université de Genève. Depuis des décennies, celle-ci s’empêtre dans les conflits entre l’autorité du gouvernement central et les revendications d’autonomie, voire d’indépendance des régions.
«Dès lors, si les élections régionales de mai, ainsi que les présidentielles de 2012, permettent au Parti populaire de reprendre le pouvoir en adoptant un discours sévère à l’égard des nationalismes «périphériques», il est possible d’assister à des mobilisations des Basques et des Catalans», commente l’historien. Un danger accru par la tradition de mobilisation de ces régions, et la frustration consumériste du moment.
Restructuration. Les enjeux les plus importants vont se jouer autour de la question économique. «Nous avons besoin de changer en profondeur notre économie, bâtie essentiellement autour de la construction et les services, pour que le marché du travail absorbe cette jeunesse hautement qualifiée», explique la syndicaliste Cristina Bermejo. Une restructuration que le Gouvernement ne pourra entreprendre qu’au prix d’investissements colossaux.
«Mais, pour l’instant, l’Etat est obnubilé par les pressions de l’Union européenne sur sa dette et cherche à économiser le plus possible», dit-elle. En 2010, l’Espagne était toujours en récession, accusant une diminution de son PIB de 0,2%. Si l’économie ibère ne récupère pas, le fossé générationnel risque de se creuser plus profondément et les jeunes de ne plus le tolérer.
Un état de fait qui ne s’apaisera pas tant que la jeunesse continue à observer que ses aînés prennent leur retraite à 55 ans, avec une rente plus élevée que la leur, malgré leurs années d’études.
Mais, à terme, Cristina Bermejo pointe du doigt un danger plus conséquent: «Sans reprise, si les parents se retrouvent dans la même situation que leurs enfants, s’ils perdent, eux aussi, leur emploi, nous allons assister à une explosion sociale.» Une fois le filet protecteur parental évanoui, le mal-être de la jeunesse espagnole la poussera dans la rue, et non seulement pour demander une redistribution des richesses, mais tout simplement pour s’accrocher au maigre espoir d’éviter l’asphyxie.
L'Espagne en chiffres
Population 46 millions
Nombre de jeunes (15-24 ans) 4 747 327 (10% de la population)
PIB-PPA /hab. 30 642 dollars
Dette publique 53,2% du PIB
Taux de chômage 20,3% de la population active
Taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans 42,8%
Espérance de vie Femmes 84,3; Hommes: 77,8 (2007, Eurostat)
Part du PIB dédiée à l’éducation 4,28 (2006, Eurostat)
Nombre d’inscrits aux universités en 2008-2009 1 509 694 (Ine)
Carlos, Manuel, Nathalie témoignent de leur situation
ANÉMIE

Actuellement en seconde année en travail social, Carlos, 22 ans, s’estime satisfait. Il a décroché un poste de «becario» à l’Université Complutense. Ces quelques heures de travail administratif lui rapportent environ 250 euros par mois, un appoint bienvenu qui l’aide à financer ses études. Comme beaucoup, il ne supporte pas les perspectives que lui offre son pays: «Les autres générations m’indignent, mais je ne pense pas me mobiliser. Cela ne servira juste à rien», lance-t-il.
À L’ÉTRANGER

A 22 ans, Manuel partage ses journées entre un cybercafé, où il se défoule en jouant à des jeux vidéo, et la recherche d’un emploi. Logeant chez ses parents, il veut briser cette routine qui dure depuis plusieurs mois: «Je fais partie des chanceux, je viens de trouver un job temporaire dans un restaurant où l’on me paie 1100 euros. Mais, dans quelques mois, je partirai soit en France, soit en Angleterre ou en Irlande pour mener une vraie carrière.»
ESPOIR

Nathalie, 24 ans, se sent flouée. Après six années d’études en ingénierie industrielle, elle n’a toujours pas trouvé d’emploi, malgré des mois d’attente. «L’idéal serait simplement de trouver un poste payé 2000 euros, et surtout, dans mon domaine: l’ingénierie. Je ne veux pas travailler ailleurs après tout ces efforts», souligne-t-elle. Malgré tout, elle espère vivre en Espagne: «Même si je songe de plus en plus à partir, je veux donner une dernière chance à mon pays.»
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