Il y a des musiques que le vent disperse et des sépultures qui sombrent dans l’oubli. Mais les Doors enchantent toujours de nouvelles générations et la tombe de Jim Morrison, couverte de fleurs, de coquillages, de cailloux, de verres pleins et de graffiti, est une des plus vivantes du Père-Lachaise, à Paris. Parce que Jim Morrison était un poète visionnaire foudroyé à 27 ans et que le son unique des Doors a marqué la bande-son des convulsions américaines sur la fin des sixties.
En 1965, Ray Manzarek, organiste de formation classique, rencontre Jim Morrison, qui étudie le cinéma à l’UCLA, vénère Nietzsche, Rimbaud, William Blake et Elvis Presley. Les deux amis s’allient à Robbie Krieger, guitariste de flamenco et virtuose du bottleneck, et John Densmore, batteur de jazz, métronomique et imprévisible. Leur première chanson, Light My Fire, les propulse au pinacle de la gloire. Le son aigrelet, carnavalesque de l’orgue, les emprunts aux rythmes latinos, la violence et l’ambiguïté des textes distinguent le jeune combo de tout ce qui se fait sur la côte Ouest, du psychédélisme peace & love du Grateful Dead comme du folk-rock des Byrds.
Le charismatique Jim Morrison ne sait pas lire la musique, il doute de sa voix de «crooner malade», mais il est beau comme un jeune dieu, «innocent et profond, dangereux et extrêmement intelligent», selon ses amis. Au début, par timidité, il tourne le dos au public. Il a un sens inné de la mise en scène. Ses pantalons de cuir moulant et sa ceinture de conques rendent les filles folles. Il dit que si les portes de la perception étaient nettoyées, on verrait l’infini. Il carbure au LSD, il entend «s’amuser jusqu’à ce que ce pays prenne feu», il se proclame «Roi Lézard», il magnétise les foules.
Vie consumée. «La musique des Doors est très proche du cinéma: elle recèle des drames, du sexe, de la poésie et du mystère. Elle s’adresse à tous ceux qui ont déjà ressenti le frisson glacial de la solitude et de l’étrangeté en eux, c’est-à-dire nous tous», médite Tom DiCillo (Johnny Suede, Delirious). Le cinéaste signe un documentaire qui s’appuie exclusivement sur des images d’archives tournées entre 1966 et 1971. When you’re strange retrace la grandeur et la décadence de Jim Morrison, shaman des temps modernes, avatar rock n’rollien de Dionysos qui consuma sa vie comme brûle une allumette.
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