Livre
Jimmy big poète

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 04.09.2012 à 13:57

Jim Harrison publie «Grand maître» et des poèmes. Petite visite dans le Montana à un dieu vivant qui a mal au dos.

Jim a mal au dos, Jim a un zona qui le harcèle depuis des mois, Jim doit se faire opérer des disques lombaires, Jim s’est fait confisquer son permis de conduire et il ne peut plus aller boire un verre en ville. On aimerait le prendre dans les bras comme un bébé très imposant. Mais Jim ne se laisse pas faire: il a refusé l’opération à New York et décidé que ce sera à l’Hôpital de Bozeman, Montana, à une heure de route de chez lui. Il fume ses American Spirit comme un pompier et n’a pas baissé d’un décilitre sa consommation de whisky ou de pouilly. Il est triste de n’avoir pas pris l’avion pour la France comme chaque automne, mais refuse de prendre des antidouleurs sous prétexte qu’ils l’empêchent d’écrire. Jim peste.

Car du coup, foin de pêche et de balades avec son chien – Jim prend son pick-up pour faire les 100 mètres qui le séparent de sa cabane d’écriture devant sa maison près de Livingston: Jim écrit. Tout le temps. «Que ferais-je d’autre? C’est ma vie.» Il vient de terminer un recueil de nouvelles qui paraît cet automne aux Etats-Unis et écrit déjà la suite de Grand Maître, soit les aventures de l’ex-flic Sanderson, paru en anglais l’an dernier et traduit ces jours par Flammarion. Il l’aime bien, Sanderson. «Il me ressemble. Il est curieux, il aime les filles, les livres d’histoire, et boire.»

Tout comme en 2009 l’Odyssée américaine de Cliff, prof de lettres largué par sa femme, à travers les Etats-Unis, n’était que le prétexte à se plonger dans les obsessions du héros, la traque fumeuse que mène Sanderson, inspecteur de police du nord du Michigan tout juste à la retraite mais incapable de raccrocher, sur les traces du Grand Maître d’une secte au goût trop prononcé pour les gamines mineures, mène surtout aux tréfonds de son âme, là où se cachent ses propres démons – l’alcool, les obsessions sexuelles les plus diverses, la déprime suite à un divorce qu’il ne souhaitait pas, la solitude, la mélancolie existentielle la plus profonde.

Sanderson est le double même pas déguisé de Jim, né en 1937 dans le Michigan, passant tous les hivers dans sa casita d’Arizona, grand amateur de culs féminins et noyant sa violente mélancolie dans tous les alcools que Dieu fait. Le titre original de Grand Maître est The Great Leader (A faux Mystery): ce faux roman policier est avant tout une rumination existentielle géniale, lancinante, dont chaque page apporte son lot de surprises, d’excitations littéraires et poétiques, de vertiges sentimentaux.

Voisin gourou. Lorsque lui et sa femme (50 ans de mariage) ont déménagé du Michigan au Montana, il y a une dizaine d’années, une secte paranoïaque était installée dans le champ à côté de la maison, avec un énorme bunker rempli d’armes, enterré sous terre. «J’ai beaucoup écrit sur les gens ordinaires ces dernières années. J’avais envie d’écrire sur des fous capables de tout abdiquer pour suivre un gourou.» Flammarion a la bonne idée d’éditer un livre de poèmes du même Harrison, extraits de recueils parus entre 1965 et 2010. Si la formule best of a d’évidentes limites, elle a le mérite de rappeler quel poète puissant est Harrison, accessible, langoureux et poignant.

L’été dernier, il a eu «très peur»: sa femme Linda est restée 60 jours à l’hôpital après un empoisonnement du sang. Il a cru qu’elle allait mourir. Sa fille aînée habite aussi Livingston et écrit des polars, traduits dans La Noire de Gallimard. «Bien sûr que je lis ses livres!» Dans son studio, un portrait de Rimbaud décoloré par le soleil, la photo d’un maître zen ami mort noyé en tentant de sauver sa fillette de 3 ans, le crâne d’un coyote avec des inscriptions indiennes que lui a donné un Chippewa resté vingt-cinq ans en prison. Pas d’ordinateur. «Je n’ai pas de temps à perdre.» Son assistante lui faxe les mails importants auxquels il répond en dictant ou par fax. «Nous autres humains savons si peu de choses. Quand on entend Mozart, quand on est dans la forêt, comment ne pas croire en un dieu.»

«Une heure de jour en moins». Poèmes. Flammarion, 222 p.

«Grand Maître». De Jim Harrison. Flammarion, 350 p.

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