Le Vaudois Jean-Michel Olivier n’a pas son pareil pour surprendre le lecteur. Après plusieurs romans et nouvelles aux atmosphères crépusculaires – qui sont autant d’hommages aux femmes, même si parfois celles-ci sont de dangereuses araignées –, il changeait de ton avec "L’enfant secret", saga de sa famille parue en 2004.
Suivirent deux ouvrages très différents, inscrits l’un et l’autre dans le décor genevois: "La vie mécène", en 2007, mettait en scène la vie et la mort d’un banquier collectionneur d’art contemporain.
Le récit partait de personnages inspirés du réel, permettant à l’auteur d’écrire de manière décalée et jouissive. Car, c’est bien connu, dans notre Helvétie aux allures proprettes, les banquiers ont des choses à cacher, ce qu’ils font avec talent.
En 2009, "Notre-Dame du Fort-Barreau" – une femme à nouveau – décrivait avec tendresse la vie d’une habitante du quartier des Grottes à Genève.
Aujourd’hui, Jean-Michel Olivier publie "L’amour nègre". Méchant, critique, désespérant. Nos sociétés de consommation en prennent plein la tronche.
Le récit est pourtant vivant et infiniment drôle: Moussa est un jeune Africain qui vit dans la brousse entre son papa, ses innombrables frères et sœurs et les reines, les mamans de la tribu. Même s’il lui arrive d’avoir faim, il passe son temps à jouer.
Arrive un couple de Hollywood, qui troque le petit Nègre contre un écran plasma. Dolorès et Matt Hanes font irrésistiblement songer à ce célèbre couple VIP qui adopte des gosses sur tous les continents.
Passant illico de la vie sauvage à la vie en technicolor, Moussa devenu Adam apprend très vite les nouvelles règles de son milieu disjoncté. Et comme il s’ennuie, il finit par bouter le feu à une annexe du domaine et couper la main du violeur de sa sœur adoptive, qu’il mettra en cloque peu de temps après le scandale de l’agression.
Vieux kleenex. Trop, c’est trop, ses gentils parents le jettent comme un vieux kleenex. Il est alors pris en charge par Jack Malone, double de Clooney.
Accusé d’avoir mis le feu à la maison, il prend la fuite et se retrouve sous la coupe de Gladys, l’épouse d’un banquier genevois, qui s’en fait un objet sexuel, un géniteur et le largue à son tour comme un animal devenu encombrant.
Aimé Clerc, son nouveau nom, côtoie la dope puis croise un marabout avec qui le road movie de l’Africain se perpétue à travers l’Europe, afin de soigner les dames à coups de bambou, qu’il a solide, et à disposition de toutes les malaimées.
La magie de cet ouvrage tient au caractère du jeune Africain, résolument positif. Ça n’est pas la méthode Coué, mais un véritable amour de la vie, une philosophie instinctive.
Vendu, chamboulé, poursuivi, accusé, abandonné à de multiples reprises, Moussa n’en demeure pas moins un être curieux, attentif à tout et à tous. Empreint d’une espèce de naïveté qui résiste à la pourriture du monde occidental disséqué avec ironie, il recherche désespérément celle qu’il a engrossée.
Féroce plaidoyer contre les icônes sur papier glacé, la presse people, la charité des gens friqués, saga des heurts et malheurs des enfants du quart monde, "L’Amour nègre" se lit d’un œil goguenard.
Et l’agonie de l’Occident prend ici des allures de vaste clinique sous perfusion: shopping, alcool, sexe, mensonges et stupéfiants. Adam/Aimé est peut-être là pour vivifier le sang fin de race des petits Blancs.
L’Amour nègre. De Jean-Michel Olivier. De Fallois/L’Age d’Homme, 350 p.
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