On cherche, devant les clichés d’Akira Mase, d’où vient leur magie. Est-ce ce sens de l’instant rare? Ou sa façon épurée, directe de saisir la scène? Est-ce cette manière d’humilité, façon de ne presque pas être là, de laisser parler le sujet? Le Japonais avait 33 ans en 1967, lorsqu’il se présenta, aux 24 Heures de Daytona, à Joseph «Seppi» Siffert, l’homme au casque rouge.
Akira Mase a commencé l’année précédente à prendre des images de courses automobiles: il deviendra l’un des plus fameux maîtres internationaux du genre, sera plus tard le photographe officiel de l’écurie Brabham, aidera à organiser le Grand Prix du Japon.
Akira Mase, à Daytona, aborde Siffert avec une question: «Que sentez-vous en conduisant votre voiture?» Siffert lui parle longuement, ils deviennent amis, et durant quatre ans, partout dans le monde, Mase prend des images. Le 17 octobre 1971, lors d’une course du championnat Can-Am à Laguna Seca, en Californie, Akira prendra son dernier instantané de Siffert, une semaine avant l’accident fatal.
Akira Mase fut bouleversé par la mort du pilote. Depuis, il rêvait d’un hommage, avait crainte de mourir avant de pouvoir régler ce qu’il considérait aussi comme une dette à l’égard de celui qui lui permit d’entrer dans les coulisses de la Formule 1.
L’exposition montée à Fribourg a eu pourtant du mal à exister.
Les premiers contacts avec le Musée d’art et d’histoire ou l’Espace Tinguely furent décevants par le manque d’intérêt rencontré. C’est finalement en passant la porte du quotidien La Liberté qu’Akira Mase trouva un interlocuteur: Sid Ahmed Hammouche, reporter et chef photo du journal, qui a sélectionné avec l’artiste une soixantaine d’images rares. Des photos de courses, de stands, de concentration. Mais aussi de nombreux portraits – Siffert adorait l’objectif – et enfin quelques clichés plus intimes.
Airs de pop star. Il s’en dégage autre chose que l’odeur d’essence ou une bouffée de nostalgie: plutôt une vitesse et une élégance, une époque en noir et blanc désormais vintage, le jeu funambule de l’homme et de la machine. Siffert dégage la classe terriblement photogénique d’une époque et d’un champion hors norme, gouaille de Basse-Ville mâtinée d’airs de pop star d’avant les pop stars.
A l’époque où Mase le suit un peu partout, jusqu’à être l’un des invités de son mariage, le pilote est au sommet de sa carrière. Et si la course ne fait alors pas encore la fortune – d’où la multiplication des épreuves pour pouvoir tourner – elle rend célèbre. Le champion semble très conscient d’un charme et de l’image qu’il dégage: il inspirera Steve McQueen pour son film Le Mans. Parfois, cependant, la veine d’une gravité perce, celle d’une défaite ou d’une panne, ou peut-être le danger qui rôde.
La partie de cache-cache obligée avec la mort tourne mal à Brands Hatch, le 24 octobre 1971, il y a pile quarante ans. Siffert venait de remporter le Grand Prix d’Autriche. Sur la piste britannique, au volant de sa BRM blanche, c’est l’accident. Pneu éclaté, suspension cassée? Le mystère se consume dans les flammes. Akira Mase apprend la mort de son ami en lisant la une d’un journal d’Amérique.
Il y eut 50 000 personnes à l’enterrement, à Fribourg. Seppi était la vedette locale, parti du bas de la ville avant d’inventer l’arrosage au champagne depuis les podiums du monde. Il fut l’un des seigneurs sacrifiés d’une époque de chevaliers des circuits. Voilà pourquoi les images d’Akira Mase invitent par leur émotion à une nécessaire grandiloquence: Jo Siffert demeure un héros.
Fribourg. Espace d’exposition de la Librairie Saint-Paul, Pérolles 38. Jusqu’au 11 novembre. Lu de 13 h 30 à 18 h 30. Ma-ve de 9 h 30 à 18 h 30. Sa de 10 h à 16 h.
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