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John M Armleder, entre aspic et porridge

Mis en ligne le 12.10.2006 à 00:00

L'Hebdo; 2006-10-12

John M Armleder, entre aspic et porridge

événement Pendant trois mois, l'artiste genevois s'installe avec son «bazar» dans la quasi-totalité du Mamco. Mireille Descombes l'a rencontré sur place.

Ses cheveux sont désormais filés de gris et la liste de ses expositions encore plus impressionnante qu'autrefois, mais John M Armleder n'a pas changé. Avec son éternelle tresse dans le dos, son costume sombre et sa cravate - à motifs de tête de mort ce jour-là! -, il conserve face à son oeuvre cet étonnement malicieux qui donne l'impression à son auditeur qu'il la redécouvre à chaque fois.

Avec lui, le voyage n'est toutefois jamais chronologique. A l'image d'un parcours en grand-huit, il donne rapidement le vertige. Pas de style, pas de périodes et de catégories claires. John M Armleder, né en 1948 à Genève, fait partie de ces plasticiens pour qui toutes les positions sont possibles, et donc exploitées.

Pour s'y retrouver, il faut donc tricher un peu. Et revenir à la case départ, la fin des années 60. L'activité de John M Armleder se concentre alors autour d'Ecart, groupe et galerie proches de la mouvance Fluxus, de son interdisciplinarité ludique et festive. Les années 80 voient ensuite apparaître les fameuses Furniture Sculptures qui, associant meubles, toiles et parfois objets, interrogent l'abstraction par le biais de la citation et de l'appropriation. Changement d'échelle, enfin, et glissement plus affirmé vers le décoratif: les quinze dernières années sont marquées par la création d'installations monumentales, avec une pratique affirmée de l'hybridation et de la surcharge. Une propension au trop que confirme l'actuelle grande rétrospective d'Armleder au Mamco et l'ambivalence de son titre, bien à l'image du personnage: Amor vacui, horror vacui - amour du vide, horreur du vide.

Cette rétrospective n'est pas la première mais elle est particulièrement vaste puisque le musée a mis à votre disposition la quasi-totalité de ses espaces. Faut-il y voir une manière de consécration genevoise?

Le mot consécration a pour moi une connotation religieuse. Comme, en plus, je suis d'éducation catholique, j'y vois quelque chose de très particulier. J'exclus donc ce versant-là. En vérité - pour parler justement comme la Bible - j'ai déjà eu une importante exposition au Musée Rath à Genève en 1990, très spécifique certes puisque centrée sur les Furniture Sculptures. Il est vrai aussi que celle-ci dépasse, en surface et en nombre d'oeuvres, tout ce que j'ai fait jusqu'à présent.

Comment est-elle conçue?

Le quatrième et dernier étage, qui offre un défilé de salles très classique, présente une exposition elle aussi très classique, un accrochage banal, presque ennuyeux, d'oeuvres de différentes périodes. Dans les autres étages prennent place des environnements, notamment des créations faites pour cette exposition - dont une salle entière cerclée de néons - et des «refabrications» de pièces anciennes. Par ailleurs, quelques éléments de la collection permanente du Mamco restent en place et sont laissés tels quels. Il s'agit donc d'une exposition à plusieurs stations qui donne l'impression d'être une collective, alors qu'elle est faite en réalité avec un seul artiste.

Vous êtes quelqu'un de prolifique. De plus, vous travaillez depuis plus de quarante ans. Vos oeuvres sont-elles toutes répertoriées?

Répertoriées en tout cas pas, parce que je suis très désordonné et que j'ai toujours fonctionné avec des partenaires, essentiellement des galeristes qui ont mes oeuvres en dépôt. Je n'ai rien chez moi. Je dépends de leur aide et de leur intérêt pour la sauvegarde de mon travail. Je viens de présenter, à Philadelphie, une exposition de travaux sur papier libellée 1962-2007 (à la suite d'une erreur que j'ai faite croyant qu'on était en 2007). C'est effectivement assez vertigineux d'autant que j'ai toujours eu l'intime conviction d'être très paresseux. Mais peut-être que ce sont les gens paresseux qui font le plus de choses. Les autres se soucient davantage de sélection. En ne le faisant pas, j'ai accumulé un bazar épouvantable qui va dans toutes sortes de directions et dont l'exposition du Mamco témoignera largement.

On a effectivement le sentiment que le monde de l'art peine à vous définir. Et vous, comment vous voyez-vous?

Même si ce n'est pas un postulat, il est évident qu'il y a, chez moi, un malin plaisir à jouer plusieurs partitions. Je ne veux pas restreindre mon oeuvre à une méthode, une définition, un style ou même une position. Il est cependant clair que la manière dont, justement, j'utilise le grand supermarché des possibilités va me définir malgré tout.

Et cette manière-là, comment la définiriez-vous?

Par l'oeuvre que j'ai produite. Si je savais ce que je faisais, je n'aurais pas vraiment de raison d'en faire plus.

Evoquant l'exposition du Mamco, vous avec parlé d'«un grand nougat»...

Je devais revenir de Montélimar... En général, en effet, ce n'est pas une spécialité que j'utilise pour décrire mon travail. Je préfère la métaphore du porridge ou de l'aspic, deux choses assez différentes mais d'aspect compact. J'aime en effet penser que, lorsqu'il y surcharge d'informations, on crée un magma, une mayonnaise ou une salade russe, qui va générer des choses nouvelles, un peu comme une transformation chimique. Donc, même si l'ensemble peut au premier abord paraître uniforme, il en sort toujours quelque chose quand on patauge dedans. C'est cet assemblage, cette espèce de colle, ce maelström qui amène du sens. Oui, dans cette perspective, l'exposition au Mamco fonctionne vraiment comme un piège à sens.

Vous avez créé, ces dernières années, différents papiers peints, notamment à motifs de tête de mort. Ce jeu avec le décoratif n'est-il pas dangereux à une époque où l'art n'est souvent plus qu'un décor?

Autrement dit, vous vous demandez si la demande ne va pas créer l'offre, si l'artiste ne va pas s'adapter à ce que l'on attend de lui et produire des objets pour décorer la maison, la banque, les parcs ou les écoles? La question n'est pas nouvelle. Depuis Lascaux, ou à peu près, rien n'a changé. A part le fait que l'on vit dans un monde où tout est médiatisé.

Dans la scène artistique contemporaine, vous êtes aussi connu pour votre look particulier, et notamment pour vos cheveux longs. Ce personnage fait-il partie de votre oeuvre?

Non, absolument pas. Personnellement, je pense que l'artiste n'est pas quelqu'un d'intéressant, en général. Il se trouve que, dans les années 60, j'avais une tendance hippie qui me faisait porter la barbe et les cheveux longs. A un moment donné, la barbe m'a embarrassé. Je l'ai donc coupée et conservé les cheveux. L'image dont vous parlez, je ne la contrôle pas, je ne m'y intéresse pas. Et si je ne la change pas, c'est précisément parce qu'elle ne m'intéresse pas. D'une certaine manière, je cherche simplement à être confortable et porter des cravates participe de ce bien-être parce que cela m'amuse d'avoir à les choisir le matin, en m'habillant.

Vous avez été le compagnon de Sylvie Fleury. Aujourd'hui, vous partagez la vie d'une autre plasticienne, Mai-Thu Perret. Une vocation de Pygmalion?

Si l'on regarde l'oeuvre de ces artistes, on se rend bien compte qu'elle est individuelle et indépendante de la mienne. Et cela dans la durée, ce qui prouve bien qu'il n'est pas question de Pygmalion. Si l'on songe aux critiques que Sylvie Fleury a dû affronter justement parce qu'elle était la compagne d'un artiste connu, cette situation a été pour elle autant un frein qu'un avantage. De toute manière, on ne crée rien artificiellement, on peut juste offrir à l'autre quelques outils. Et sur ce plan, Sylvie Fleury autrefois et aujourd'hui Mai-Thu Perrret participent autant à ma création que moi à la leur. Mais on vit dans un système de société où l'on va forcément imaginer que l'artiste femme est influencée par l'homme et non l'inverse. |

Amor vacui, horror vacui. Genève. Mamco. Du 18 octobre au 21 janvier (vernissage le 17 octobre dès 18 h), ma-ve 12-18 h, sa-di 11-18 h.

john m armleder

1948 Naissance à Genève

1969 Création du groupe Ecart (la galerie est ouverte en 1973)

1986 Pavillon suisse de la Biennale de Venise

1992 Membre de la Commission fédérale des beaux-arts jusqu'en 2000

2000 Exposition personnelle au Moma à New York

rétrospective L'artiste au Mamco, lors du montage de son exposition «Amor vacui, horror vacui».

abstraction Ion IX, 2003, airbrush sur aluminium.

Sculpture d'ameublement Furniture Sculpture, 1988-2000, acrylique sur toile et fauteuils polynésiens.

Sculpture Enter at Your Own Risk 3 (détail), 2006, néons sur acétate, vue de l'exposition «Encore, Galerie Art et Essai», Rennes.

«Je ne veux pas restreindre mon oeuvre à une méthode, une définition, un style ou même une position.»






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