ELECTION PRESIDENTIELLE
Journal de campagne

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 18.04.2012 à 10:47

FRANCE. Les Français vont-ils reconduire leur président? Ou le renvoyer à son appartement de Neuilly? Les sondages sont mauvais pour lui. Mais ils se sont trop souvent trompés pour qu’on les prenne au pied de la lettre et du chiffre. Plutôt que de devancer l’événement, on peut essayer de saisir un état d’esprit. En parcourant la France. Journal de campagne subjectif.

Mais où la voir, cette campagne? Dans les villes? On n’y voit quasiment aucune affiche. Mitterrand avait gagné en étalant sa «force tranquille» avec un village en arrière-plan. Sarkozy l’a imité en préférant derrière lui une mer «Club Med»: mais l’image n’a pas conquis les murs. Seuls les «petits candidats» montrent le bout du nez dans les rues, en collant des affichettes sauvages. Le numérique devait tout changer. Les frissons de la politique feraient vibrer les portables. Le peuple libéré du monopole médiatique ferait entendre sa voix grâce à la nébuleuse digitale. Or c’est le bide. On a beau surfer des heures, la moisson est maigre. Seuls les commentaires en ligne sur les sites d’information bien établis donnent la température. Amusant par exemple de voir la pluie d’appréciations acérées à propos de Sarkozy sur le site du Figaro qui soutient pourtant mordicus le président.

Deux vieilles armes retentissent le plus fort. Les meetings publics et la télévision. C’est le grand show de Hollande au Bourget qui a vraiment lancé la course. Ce sont les rassemblements massifs de Mélenchon qui l’ont fait démarrer. C’est le discours de Sarkozy à Annecy qui a, pour un temps, dissipé le vague à l’âme de l’UMP. Dès lors les candidats qui en ont les moyens – cela coûte cher de faire venir par bus des militants de tout le pays – ont multiplié ces spectacles. On y apprend généralement peu de choses mais les familles politiques se donnent ainsi de grandes émotions à renfort de musiques et de drapeaux. Avec un objectif: gagner des minutes dans les journaux télévisés et des appréciations admiratives dans les radios et les gazettes.

Malgré ce tintamarre, les Français, disent les sondeurs, trouvent cette campagne «peu intéressante», «éloignée de leurs préoccupations». Déprimant pour les candidats en quête de sujets qui pour raient faire mouche. De la viande halal au permis de conduire pour les jeunes, du prix de l’essence à celui des loyers. Et lorsqu’ils abordent les thèmes de haut vol, la crise financière, l’endettement de l’Etat, ils voient aussitôt leur cote baisser, comme Bayrou en fait l’amère expérience.

MAIS ALORS A QUOI PENSENT-ILS, CES FRANCAIS INSAISISSABLES?

22 mars. Cap sur la Provence, là où le parfum du Front national est aussi puissant que celui de la lavande. Manque de pot: le village choisi de Colonzelle a un maire socialiste et le balayeur public, prolixe devant le pastis, ne se plaint de rien. Où est donc passé le chœur des lamentations sur le chômage et l’insécurité? «Non, il y a moins de cambriolages.» Ah! bon? Et le chômage? «Les jeunes qui veulent travailler trouvent des emplois dans la région.» Et les villages qui dépérissent? «Il y en a, mais le nôtre voit le nombre de ses habitants augmenter. Et puis le TGV va bientôt s’arrêter près d’ici. Nous serons à deux heures de Paris!» Aïe! Cela ne cadre pas avec le tableau général. La campagne perd ses agriculteurs. Mais grâce à la technologie, en maints endroits, elle trouve aussi de nouveaux habitants.

24 mars. Téléphone à l’ami Baynac, à Cahors (Lot). Observateur averti: il a prévu avant tous le succès de Mélenchon. «Quand j’ai vu des jeunes du coin s’arracher son programme à la librairie, je me suis dit qu’il se passait quelque chose.» Il boit son café tous les matins dans des bistrots où les bavards sont plutôt à droite. «Ce que j’entends, c’est que tout le monde en a marre. Les prix augmentent, les gens ont de tout petits revenus. Trois quarts des habitants du département vivent avec le Smic (1400 euros brut par mois) ou moins. Il n’y a plus d’industrie. On sait qu’après l’élection, quel que soit le vainqueur, une pluie de nouveaux impôts va nous tomber dessus. On peut simplement souhaiter qu’ils soient plus justement répartis.» Et l’apocalypse financière annoncée? «Personne ne croit que nous en arriverons là où en sont la Grèce ou l’Espagne.» Le marchand de tabac, fin politologue de la France profonde – on fume dans tous les partis – fait la synthèse: «Ce que la plupart des gens, à droite comme à gauche, veulent avant tout, c’est que Sarkozy et sa bande partent. Ils ne peuvent plus le voir, ils ne le croient plus. Il ne nous fait même plus peur avec ses histoires de terrorisme islamique ou de vengeance des marchés.»

25 mars. Les toilettes sont bouchées. Trouver un plombier à Paris, le casse-tête. Le premier prend le client de haut: «Je peux venir demain et ce sera 200 euros.» Celui que recommande une amie est plus sympa, il accourt, résout le cas en 3 à 4 minutes. «Pour vous ce sera seulement 150 euros.» Merci, et à part ça, comment vont les affaires? «On ne se plaint pas. J’ai une dizaine d’employés. Ils ne sont pas ravis que Hollande veuille à nouveau imposer les heures sup. Mais après tout, c’est normal…»

29 mars. Un verre au Flore, à Saint-Germain, avec Guy Sorman qui prépare un livre sur l’Europe. Sur la présidentielle, l’essayiste est zen. Il ne s’attarde pas devant les débats télévisés, il veut cadrer large. Plus audacieux encore, il refuse la déprime. Son dernier ouvrage – nourri des blogs de L’Hebdo – s’intitule Journal d’un optimiste. Il me confie deux mots pudiques sur ses parents, enfuis de Pologne dans les années noires. Je crois comprendre: quand la destinée familiale a été marquée par celle de l’Europe, on ne verse pas dans la caricature diffamatoire du projet communautaire.

Tirez tous sur elle! Sarkozy vantait ses mérites, lui lâche maintenant des coups de pied dans les tibias. Adieu Angela. A droite, à gauche, les candidats de l’extrême s’égosillent: nos malheurs viennent de cette satanée union.

Café place d’Alésia avec Bernard Guetta, de France Inter. Il s’emporte contre le directeur du Nouvel Obs, Laurent Joffrin, qui recommande à Hollande, pour pêcher des voix, d’y aller plus dur contre les insuffisances de l’Europe.

30 mars. Bordeaux est méconnaissable. Immeubles clairs, tram élégant, des grappes de jeunes étalés sur les pelouses du quai de la Garonne. Le chauffeur de taxi a son idée: «Si Juppé (maire de la ville) se présentait à la place de Sarkozy, je voterais pour lui, il serait élu. Mais là, il faudra essayer Hollande…» L’historien Pierre Nora reçoit le prix Montaigne. Beau discours loin du vacarme politicien. La France que l’on aime, on la trouve mais il faut bien chercher.

Rencontre avec le vieil ami Serge Receveur, aujourd’hui libraire, hier bras droit de Raymond Barre. «Les Français ne comprennent rien à l’économie. Regardez l’apprentissage. Ils ne veulent rien savoir de cette formule qui a fait ses preuves. Autrefois, j’avais préparé un projet. J’étais allé voir les Allemands, les Suisses. Le bide. Les patrons et les syndicats n’étaient pas tout à fait contre, mais les enseignants ont coulé l’idée.» Désabusé: «Ecoutez ces discours idiots sur le protectionnisme! J’ai peur pour l’Europe.» Il sait de quoi il parle: il a aussi fait carrière dans le privé, réussi l’alliance entre Danone et Nestlé en Pologne et en République tchèque. Mais qui pense maintenant aux chances offertes par l’Est européen? Seule la prétendue concurrence salariale fait sujet.

29 mars. A la télé, Patrick Sébastien présente son livre Les joyeux guérissent toujours. Il raconte avec tact son malheur – il a perdu son fils – et son bonheur retrouvé. Soudain il évoque son goût pour les soirées libertines, l’échangisme «qui permet de vaincre la jalousie». Sourires sur le plateau. D’Ormesson ne s’offusque pas. Et dire qu’au même moment Strauss-Kahn est inculpé de «proxénétisme aggravé»! Prude ou pas prude, la France? Peu importe, ce qui est inouï, c’est que le candidat favori il y a un an se traîne déjà au fond des oubliettes. Les destins politiques basculent vite. A qui la prochaine «cupesse», comme on dit chez nous?

7 avril. Les touristes de Pâques forment des files d’une infinie patience devant les musées. Il y en a même une qui s’enroule autour de la place Denfert-Rochereau pour les catacombes. Natalia et Ewa, la vingtaine d’années, sont Polonaises et mignonnes. «Sarkozy? On dit chez nous qu’il veut rétablir les contrôles aux frontières. Cela ne nous plaît pas.» Et Paris? «C’est beau mais nous n’y reviendrons pas. Les gens ne sont pas aimables. Surtout quand ils doivent parler anglais. On a même de la peine à trouver quelqu’un pour nous prendre en photo toutes les deux! Les passants sont trop pressés.»

Les Parisiens, fiers du succès touristique de leur ville, ne devraient pas être si sûrs d’eux. Scène habituelle au Select, à Montparnasse. «Un cappuccino, s’il vous plaît!» Le garçon, hautain: «Y a pas.» Il servira un café-crème, le lait trop chaud a une peau peu ragoûtante. Tiens, le tourisme (6,6% du PIB), encore un sujet absent des discours!

8 avril. Montjean-sur-Loire, 2900 habitants. Jolies Polonaises, ne croyez pas que tous les Français sont des cancres en langues. Jean, de milieu modeste, a étudié l’allemand, l’anglais, l’espagnol, l’arabe et se met au chinois. Pas d’études longues, plusieurs séjours à l’étranger: «Beaucoup de mes copains sont obsédés par les grands diplômes, ils ont peur d’entrer dans la vie active.» Le mal français. A 22 ans, ce jeune homme doué a décroché une bourse d’Ubifrance (Etat et région) pour s’initier à l’exportation pendant un an à Taiwan, pour le compte d’une PME de Maine-et-Loire. «Ils fabriquent des cosmétiques bios. L’export, ce n’est pas leur fort. En Asie, j’ai réussi à leur trouver des débouchés. Cela me plaît, je vais créer ma société et offrir ces services aux boîtes françaises encore timides à l’international.» Alors, lui, les tirades à la Mélenchon sur les horreurs de la mondialisation le laissent froid. Et il s’en va chercher une cravate en ce matin de Pâques: une discussion d’affaires l’attend sur Skype avec un partenaire chinois. Sa sœur Carla n’est pas en reste: juriste, elle travaille dans une fabrique de serres qui exporte au Mexique et en Asie. «Mais je suis trop mal payée, je cherche un autre emploi. J’en ai un en vue.» Disparue, la confiance des jeunes? Pas si simple. Les journalistes ne devraient pas aller sur le terrain: cela contrarie trop d’idées reçues.

 

«IL FAUT DE LA PASSION DANS CE VOTE. LES FRANÇAIS CHOISISSENT LEUR CHEF!»
Dominique Reynié, politologue

 

Leurs parents, Leyla et Assad, ont monté une mini-entreprise de terrassement. Un seul ouvrier. Amusé, le petit patron raconte qu’il a suivi un cours sur l’environnement: «J’ai appris qu’il ne faut pas jeter l’huile de vidange n’importe où. Je m’en doutais…» Mais l’Etat et la Région, père et mère des citoyens, sont généreux: cette formation est récompensée d’une subvention. Un quart du coût de la nouvelle tractopelle est pris en charge! «22 000 euros, c’est bon à prendre.»

Restent les soucis. «En janvier et février, nous n’avions aucune commande. Là, ça repart un peu. La campagne présidentielle paralyse tout. Les gens n’entreprennent plus rien. Les banques retiennent les prêts.» Pour eux, le casse-tête numéro un, ce n’est pas la question des salaires, c’est la bureaucratie. «Pour le moindre mandat public, il faut remplir 60 pages de questionnaire. Et il faut un comptable professionnel pour les fiches de paie parce que les paramètres changent sans cesse.»

Ce que disait aussi, sur la chaîne LCI, l’investisseur allemand Edwin Kohl. Il relance la production de voitures électriques (Mia Electric) en Poitou-Charentes… avec l’aide de Ségolène Royal, présidente de Région. Pourquoi cette audace? «Parce que les ingénieurs et les ouvriers sont très qualifiés. Payés comme en Allemagne. Les deux seuls problèmes: la bureaucratie, l’Etat est suradministré, et les banques qui financent peu ou pas les PME.»

La campagne n’arrange rien. Depuis le début de l’année, les crédits immobiliers ont chuté de 40%. Et on a vu à Nantes des petits vieux retirer leur épargne pour la planquer sous le matelas. Du coup, les cambriolages se sont multipliés! A force de brandir les menaces financières, le pouvoir paralyse la France plus qu’il ne la dynamise.

QUI LUI REDONNERA LE MORAL?

L’omniprésent politologue (de droite) Dominique Reynié lance: «Il faut de la passion dans ce vote. Les Français choisissent leur chef!» Etrange pays qui attend tout d’un homme. Aucun n’apparaît d’une telle stature miraculeuse. Cela n’empêche pas les candidats de manier beaucoup le je. «Je ferai ceci, je ferai cela…» Personne ne les croit vraiment. Parce que tous savent que la réalité bouleverse les scénarios. Parce que le Parlement à élire dira peut-être son mot. Parce que les comportements collectifs sont imprévisibles.

Ce sera l’utilité de cette foire d’empoigne interminable. Plus que jamais, elle fait voir les impasses d’un système: la monarchie républicaine s’essouffle.

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