Vous rendez publique une quantité importante d’éléments secrets sur la guerre en Afghanistan. Quel est votre motivation?
Ces données constituent la description d’une guerre la plus complète qu’on ait jamais eue pendant un conflit armé, soit à un moment où on peut encore influencer positivement le cours des choses. Elles contiennent des enregistrements concernant 90 000 incidents, avec des données géographiques précises. Par son volume, le matériel éclipse tout ce qui a été dit jusqu’à maintenant sur l’Afghanistan. Cela va changer notre manière de voir non seulement cette guerre, mais aussi toutes les guerres modernes.
Pensez-vous que la publication de ces données influencera les décideurs politiques?
Oui. Ces informations mettent en évidence la brutalité quotidienne et la misère de la guerre. Elles vont modifier l’opinion publique et celle des gens qui ont une influence politique ou diplomatique.
Vos attentes ne sont-elles pas trop importantes?
Le sentiment général qui règne est qu’il serait mieux de terminer cette guerre. Ces données à elles seules ne suffiront pas à atteindre cet objectif, mais elles auront une influence sur la volonté politique.
Ce matériel contient des secrets militaires et les noms de certaines sources. Par cette publication, ne mettez-vous pas en danger les troupes internationales – et leurs informateurs afghans?
Les données ne contiennent aucune information sur les mouvements actuels des troupes. De ce point de vue, notre source était soucieuse de limiter les dégâts et elle nous a demandé de contrôler dans cette perspective les informations fournies, de manière à ce qu’aucun danger significatif n’en découle pour des innocents. Nous prenons très au sérieux la protection des sources et pour cette raison, nous comprenons aussi qu’il est important de protéger certaines sources des troupes US ou de l’ISAF.
Quelle forme prend cette «limitation des dégâts»?
Nous avons sélectionné les cas qui pourraient engendrer un danger pour des innocents, et les informations ont été traitées en fonction de cela.
La notion de secret d’Etat légitime existe-t-elle pour vous?
Il existe des secrets justifiés et un droit à les briser. Malheureusement, ceux qui commettent des crimes contre l’humanité ou violent d’autres lois peuvent trop facilement faire une utilisation abusive du droit au secret. Les gens qui ont une conscience ont toujours eu à cœur de révéler au grand jour ce genre de choses. Pour le reste, Wikileaks ne décide pas de la publication ou non d’une information. Nous nous chargeons de veiller à ce que les informateurs soient protégés et le public informé.
Mais en fin de compte, il faut bien que quelqu’un décide de la publication. Qui définit les critères? Wikileaks se pose en pionnier de la liberté d’information, mais n’est lui-même pas transparent en la matière.
C’est ridicule. Nous disons de manière claire et sans ambiguïté ce que nous publions et ce que nous ne publions pas. Il n’y a pas chez nous de décision au coup par coup. Nous publions en principe les sources primaires de nos textes. Citez-moi une autre entreprise de médias qui a de tels standards. Toutes devraient suivre notre exemple.
Le problème est qu’il est difficile de demander des comptes à Wikileaks pour d’éventuelles erreurs commises. Vos serveurs se trouvent dans des pays qui vous offrent une protection étendue. Est-ce que Wikileaks serait au-dessus des lois?
Nous n’évoluons pas dans un espace vide d’air. Toutes les personnes concernées vivent dans des Etats où sont en vigueur les lois les plus diverses. On nous a déjà attaqués dans différents pays, mais jusqu’à maintenant, nous sommes toujours sortis gagnants. Ce sont justement des tribunaux qui rendent les décisions, et pas des entreprises, ni des généraux. Nous avons eu la loi de notre côté, tout comme les tribunaux et même certaines Constitutions.
Vous dites qu’il y aurait un lien entre la transparence pour laquelle vous vous battez et une société plus juste. Que voulez-vous dire?
Il ne peut y avoir de vraies réformes que si l’on démasque les actions injustes. Le mieux est d’intervenir contre les injustices avant qu’elles n’aient été commises, lorsqu’elles n’en sont qu’au stade d’intention – c’est alors qu’on peut les arrêter.
Pendant la guerre du Vietnam, l’administration Nixon a désigné l’informateur qui a transmis les «papiers du Pentagone» à la presse comme l’homme le plus dangereux d’Amérique. Etesvous aujourd’hui l’homme le plus dangereux – ou plutôt le plus menacé?
Les hommes les plus dangereux sont ceux qui mènent la guerre. Nous devons les arrêter. Si cette conception des choses me rend à leurs yeux dangereux, eh bien c’est ainsi.
Vous auriez pu monter une entreprise à Silicon Valley et habiter une maison avec piscine à Palo Alto – pourquoi vous êtesvous décidé pour Wikileaks?
On ne vit qu’une seule fois. Il nous faut donc utiliser le temps qui nous est imparti pour réaliser quelque chose qui a du sens et qui est satisfaisant. Pour moi, Wikileaks va dans cette direction- là. J’aime développer de grands systèmes et ça me fait plaisir d’aider les gens vulnérables. Et j’aime mettre les bâtons dans les roues de ceux qui ont le pouvoir. J’ai vraiment du plaisir à faire ce travail.
TRADUCTION ET ADAPTATION: VÉRONIQUE PUHLMANN-MORET
Tags: Julian Assange, Wikileaks, Afghanistan,
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