Donnez-leur l’annuaire des téléphones, ils s’en régaleront. Alors Roméo et Juliette de Shakespeare! Un gros gâteau dont Bergamote, la troupe du quatuor Claude-Inga Barbey, Claude Blanc, Patrick Lapp et Doris Ittig, ne fait qu’une bouchée, lapant goulûment sa démesure éternelle pour le transformer en une fantaisie théâtrale joyeusement, résolument à eux.
Deux familles de touristes visitent un château, quelque part entre Vérone et Elseneur. Des adultes qui se chipotent, des ados (Lucien Rouiller et Mirjam Rast) qui s’ennuient. Abracadabra, les voilà passés de l’autre côté du miroir, transformés en avatars de personnages de Shakespeare.
Tandis que les visiteurs cherchent la «chambre de l’amour éternel», fermée pour «durée indéterminée», chacun et chacune cherchent l’amour un peu, beaucoup, passionnément.
Dans une langue mêlant adroitement vers de Shakespeare et badineries contemporaines, la trame de ce Juliette et Roméo se pose sur les grandes lignes du classique élisabéthain – scènes du balcon, mariage de raison au comte Pâris, complicité de Frère Laurent, potion qui donne l’apparence de la mort – pour se dévergonder à l’évocation des réalités socio-amoureuses contemporaines. Les six protagonistes sont prétextes à autant d’esquisses de couples ou d’impasses amoureuses. L’inversion apparemment innocente du titre révèle le fond du sac et la pierre philosophale de l’entreprise Bergamote: le diable se niche dans les détails, en amour surtout, fonds de commerce de leurs ébats scéniques depuis vingt ans.
Fin en famille. Juliette aime Roméo, mais un mari qui pleurniche à côté gâche quelque peu la fête et si, en plus, Roméo est trop vermoulu pour grimper au balcon, la mariée n’est plus si belle. A la fin, le duo d’amoureux se retrouve en famille recomposée autour d’une table où les enfants reprochent à leurs parents de se livrer à un jeu aussi ridicule que la passion amoureuse. «C’est plus de ton âge!» se fait conspuer Juliette. «Tu penses qu’un type qui peut quitter sa famille du jour au lendemain va rester avec toi pour la vie? Tu n’as plus l’âge du rôle. La passion, c’est bon quand on a 15 ans. Tu me fais honte.»
Réflexion douce-amère sur les triangulations amoureuses de la vie des uns et des autres et de la récurrence inopinée de sentiments que l’on croyait pouvoir éteindre avec la raison, marivaudage amoureux joliment brouillon s’amusant des banalités que l’on croit savoir sur l’amour, Juliette et Roméo prend la chose au sérieux sans se prendre au sérieux. Appréciable.
Juliette et Roméo. Création d’après Shakespeare par Bergamote. Avec Claude-Inga Barbey, Claude Blanc, Patrick Lapp, Doris Ittig. Genève, Théâtre de Carouge. Jusqu’au 10 janvier, puis du 25 au 30 mai.
Soirée célibataire «Une nuit à Vérone». Sa 26 décembre dès 18 h.
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