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Jürgen Stark: "La Grèce doit regagner la confiance"

Mis en ligne le 17.02.2010 à 14:33

EUROPE. Le déficit budgétaire grec se monte à presque 13% de son PIB. D’ici à 2012, elle doit ramener ce chiffre à 3%. Si ce pays ne risque pas d’être mis à la porte de la zone euro, son gouvernement devra prendre des mesures.

PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPH PAULY ET THOMAS TUMA

Jürgen Stark, chef économiste à la Banque centrale européenne (BCE), s’exprime à propos de la faillite qui menace la Grèce, des maux affectant la zone euro et des problèmes que cause l’endettement croissant des Etats.
 
La Grèce est menacée de faillite, d’autres Etats de l’UE sont endettés jusqu’au cou, l’euro est sous énorme pression. Est-il encore une monnaie sûre?

Nous vivons depuis plus de dix-huit mois une crise globale. On ne peut pas dire qu’elle soit terminée. Mais vos questions pourraient aussi bien concerner une autre région du monde: nul ne se hasarde à dire que les Etats-Unis risquent d’imploser à cause du piteux état des finances californiennes.

Avant que la Californie ne fasse faillite, Washington et la Réserve fédérale interviendraient!

Je n’en suis pas sûr. Dans l’histoire américaine, il existe pas mal de contre-exemples.

Mais vous devez tenir compte des craintes des citoyens: la monnaie unique a beaucoup perdu, notamment parce que les Grecs ne maîtrisent pas leur budget.

Je prends ces craintes au sérieux mais j’émets des doutes sur leur cause. Il existe souvent une dizaine de raisons aux fluctuations d’une devise.

Les problèmes actuels constituent le test le plus sévère que l’euro ait jamais eu à affronter.

Beaucoup de scepticisme a entouré les débuts de l’Union monétaire. Depuis lors, l’euro a connu onze années de succès. Mais la crise a montré que nous étions en terrain inconnu: les banques centrales ont dû prendre des mesures que j’aurais moi-même tenues pour exclues il y a deux ans. Tous les acteurs du marché et toutes les devises affrontent le même test depuis la faillite de Lehman Brothers.

Les Grecs paient déjà 4% d’intérêts supplémentaires pour leurs emprunts obligataires. Est-ce le juste châtiment pour les mensonges et les tricheries du passé?

Le cas grec comprend trois dimensions. La première tient à des statistiques lacunaires…

… Qu’Athènes a systématiquement maquillées pendant des années.

Nous n’avons pas été en mesure d’obtenir du matériel statistique fiable. Cela est dû aux structures internes de la Grèce.

Cela n’explique toujours pas le récent choc sur les marchés financiers.

Cela concerne le point deux. D’un jour à l’autre, il est apparu que le déficit budgétaire grec atteignait presque 13% du PIB! Cela montre que ni les Grecs ni aucune institution externe ne surveillaient ces comptes.

Et le point trois?

La Grèce a perdu sa compétitivité en matière de prix. Les coûts salariaux ont beaucoup augmenté. Le gouvernement doit empoigner le problème rapidement.

Mais on sait tout ça depuis des années. La Grèce a-t-elle triché depuis le début? Préférait-on ne pas le savoir à Bruxelles?

Il y a eu des corrections après coup. Mais vous avez raison: une économie nationale ne perd pas sa compétitivité d’un jour à l’autre. La Grèce a longtemps eu une politique dépensière. Les hausses salariales dans le secteur public devaient stimuler la consommation privée.

Face à tant de manquements, ne rêvez-vous pas parfois que la BCE soit dotée d’un arsenal de sanctions?

Je rêve d’une meilleure surveillance et cela concerne avant tout Eurostat et la Commission européenne. Nous devons tous tirer la leçon des fautes passées. La Grèce a vécu au-dessus de ses moyens et cela doit être corrigé. Mais il faut surtout un meilleur automatisme dans l’application du pacte de stabilité.

A observer les manifs, on n’a pas l’impression que les Grecs veuillent se serrer la ceinture.

Le nouveau gouvernement a présenté un paquet de mesures. C’est un minimum absolu qui doit être mis en œuvre. Et il en faudra davantage, vu la nette détérioration de la situation. Il faudra un leadership fort.

En quoi consistera le contrôle?

Athènes doit rendre compte chaque mois des résultats des mesures prises. Puis on verra. Le but est de ramener le nouvel endettement au-dessous de 3% d’ici à 2012.

Et si la Grèce n’y arrive pas?

Elle n’a tout simplement pas le choix. Elle doit regagner la confiance des marchés. L’Irlande a connu la même situation et su recréer la confiance. C’est clairement de la responsabilité du Gouvernement grec de faire le ménage chez lui.

Que pensez-vous de l’idée que tous les Etats de l’Euroland émettent ensemble un emprunt?

On en a parlé. Mais un tel emprunt ne résoudrait pas les problèmes de pays comme la Grèce. En plus, cela signifierait que les uns paieraient pour les dettes des autres. Les taux d’intérêt grimperaient dans les pays qui ont une gestion raisonnable et diminueraient dans les autres.

Donc, pas de solidarité illimitée?

C’est conforme aux traités et aux fondements de l’Union monétaire. Et il ne faut pas se méprendre sur la solidarité: elle n’est pas à sens unique.

Pour vous l’euro incarne une «communauté de destin». Ne devrait-on pas avoir la possibilité de mettre à la porte un Etat qui ne respecte pas les règles?

Pour moi, ce n’est pas une option réaliste. Les événements de ces derniers jours m’inspirent une autre conclusion: quand nous admettrons de nouveaux membres dans la zone euro, nous devrons examiner de manière encore plus stricte les données et le caractère durable de la convergence.

Ce qui veut dire que la zone euro a grandi trop vite…

Nous avons commencé à onze, nous sommes seize. L’Euroland n’est pas un club fermé. Le but est et reste qu’au bout du compte les vingt-sept Etats de l’UE partagent la même devise.

L’Espagne, le Portugal, l’Italie et l’Irlande souffrent aussi de graves déficits. De tels Etats pourraient-ils faire faillite sans que la zone euro soit menacée dans son existence?

Pour nous, la question ne se pose pas. Mais, dans ce contexte, je voudrais évoquer un point: le déficit budgétaire britannique est du même ordre que celui de la Grèce. Celui des Etats-Unis dépasse lui aussi les 10% du PIB. Il est donc étonnant de voir d’où émanent les critiques contre l’euro.

Vous parlez de la presse angloaméricaine?

On y lit plein de choses destinées à détourner l’attention des problèmes domestiques.

Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale s’est retroussé les manches: elle imprime des dollars et achète des bons du Trésor.

Nous n’avons pas le droit de le faire et je m’en félicite. Notre mission est d’assurer la stabilité des prix.

Le pacte de stabilité est mort, non?

Il n’est pas mort. Sans lui, nous aurions des déficits bien plus élevés. On ne peut pas le rendre responsable des tricheries statistiques. Nous essuyons les conséquences de la pire récession depuis 80 ans. C’est pourquoi beaucoup de gouvernements se sont résolus à endosser des dettes énormes. On a fêté la renaissance du rôle de l’Etat dans l’économie. Les politiques ont été fiers d’avoir pu, pour une fois, sauver quelque chose. Mais qui sauvera l’Etat?

Réponse?

Il ne faut pas laisser aller les choses si loin.

Mais si la Grèce n’y arrive pas?

La réponse est limpide: la Grèce doit y arriver, elle y arrivera.
 
©DER SPIEGEL. TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY

 

JÜRGEN STARK

Siège depuis 2006 au directoire de la Banque centrale européenne (BCE). Il y œuvre pour un euro fort et contre les programmes de dépenses somptuaires des Etats. Dans les années 90, en tant que secrétaire d’Etat au Ministère allemand des finances, il s’est battu pour la mise en place du pacte de stabilité. Il a été vice-président de la BCE de 2002 à 2006.




Tags: Jürgen Stark, Grèce, déficit budgétaire,

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