Mais quelle est donc la stratégie suisse vis-à-vis de la Libye? Officiellement, Berne veut durcir le ton avec Tripoli après 16 mois de crise et le «kidnapping» des deux hommes d’affaires helvétiques, retenus en Libye depuis 475 jours et mis au secret depuis six semaines. Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) réfléchit même à des mesures de rétorsion à l’encontre du régime Kadhafi. Pire, la Commission de politique extérieure du National veut refuser les visas à tous les Libyens. Histoire d’empêcher Saïf Al-Islam Kadhafi de participer au forum de Davos en janvier prochain… (L’Hebdo, 15 octobre.)
Mais voilà, officieusement, les négociations ont repris de plus belle… loin du bavardage de la Berne fédérale. L’Hebdo a ainsi appris de source gouvernementale libyenne que le colonel Kadhafi a envoyé il y a une dizaine de jours Jamal Al-Garabi, un de ses principaux lieutenants, à Genève pour analyser les meilleures issues à cette crise consécutive à l’arrestation de son fils Hannibal en juillet 2008 par la police de la ville du bout du lac et pour comprendre ce qui s’est passé. Ce dignitaire libyen qui a rencontré des officiels suisses de haut niveau devra ensuite lui rendre un rapport.
Resté confidentiel jusqu’à aujourd’hui, ce séjour est censé permettre une avancée significative entre Berne et Tripoli alors que tout est bloqué depuis la publication en septembre dans la Tribune de Genève des deux photos d’identification judiciaire du fils Kadhafi.
«Comme il l’a promis à New York à votre président Hans-Rudolf Merz, le colonel Kadhafi a pris le dossier en main personnellement», poursuit notre source. «Il veut se faire sa propre opinion sur l’affaire. C’est pour cela qu’il a mandaté cet homme de confiance pour y voir plus clair.» Un diplomate libyen complète: «Le Guide veut jouer le médiateur dans ce dossier afin que tout le monde y trouve son compte et dépassionner le débat.»
En clair: le leader de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste ne veut pas perdre la face pour ne pas avoir respecté les engagements de l’accord du 20 août, signé à Tripoli entre les deux gouvernements. Il ne veut pas non plus que le linge sale de son clan soit lavé en public. «L’idée de mandater une capitale occidentale que ce soit Washington ou Bruxelles, voire une organisation telle que l’Organisation de la Conférence Islamique ou l’ONU ne ferait qu’empirer ce dossier qui dégénère», poursuit notre diplomate à Tripoli avant d’ajouter que nos deux otages Rachid Hamdani et Max Göldi se portent bien.
Milieu d’affaires. L’entrée en jeu de Jamal Al-Garabi prouve que les milieux d’affaires libyens travaillent pour une solution rapide avec l’un de leurs meilleurs clients jusqu’à aujourd’hui, la Suisse. Ce nouveau négociateur n’est d’ailleurs pas un inconnu. Il est très proche du businessman Khaled Hamidi, fils du général Khouildi Hamidi, une des personnalités les plus influentes des comités révolutionnaires qui ne sont rien d’autre que le ciment du régime.
En Libye, les premiers perdants de cette guerre froide helvéticolibyenne sont les milieux économiques. Une soixantaine d’entreprises suisses dont ABB, Nestlé ou Syngenta y ont perdu des plumes. Tout comme leurs associés libyens et partenaires dans des projets locaux. En Suisse aussi, le patronat cherche des appuis pour régler la crise. Selon nos informations, Hans-Rudolf Merz a tenté de convaincre Emma Marcegaglia, la présidente de l’organisation patronale italienne Confindustria, d’intercéder auprès de Kadhafi, un homme qu’elle connaît très bien. Cette proche du clan Kadhafi a emmené Berlusconi à Tripoli afin d’enterrer la hache de guerre entre Rome et son ancienne colonie.
En fait, c’était la dernière carte jouée par le président de la Confédération. Depuis, il a remis les clefs du dossier à Micheline Calmy-Rey, patronne du DFAE, et préfère rester à l’écart de ce dossier. Le problème, c’est que les Libyens ne reconnaissent actuellement qu’un seul interlocuteur crédible et légitime: notre conseiller fédéral appenzellois qui refuse même d’échanger le moindre SMS avec le premier ministre libyen Baghdadi Mahmoudi.
Bientôt Doris Leuthard. «Il faut à tout prix que Merz garde le contact avec le leader libyen qui lui a promis à New York de s’occuper lui-même du dossier.», analyse un homme d’affaires suisse. Vieille histoire: un président parle à un président et pas à une ministre des Affaires étrangères. A Tripoli, le message est clair : la solution ne passera que par Merz qui a su séduire Kadhafi lors de sa rencontre en marge de l’assemblée annuelle de l’ONU . Le tems presse. Dans deux mois, le président 2009 passera le flambeau à la démocrate-chrétienne Doris Leuthard qui devra s’imposer en tant que présidente. Mission difficile face à un Kadhafi qu’on dit macho.
«IL FAUT À TOUT PRIX QUE MERZ GARDE LE CONTACT AVEC LE LEADER LIBYEN QUI LUI A PROMIS À NEW YORK DE S’OCCUPER LUIMÊME DU DOSSIER.» Un homme d’affaires suisse
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