«Meeting Kadhafi». Tel est le nom de code de la mission de Hans-Rudolf Merz la semaine prochaine à New York, à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU. Alors que le président de la Confédération n’a pas pu pénétrer sous sa tente lors de son voyage en Libye en août, le conseiller fédéral compte bien profiter de la présence du roi des rois d’Afrique à Manhattan pour régler le différend entre Berne et Tripoli. A Berne, New York et Tripoli, les diplomates travaillent d’arrache-pied pour organiser cette rencontre au sommet. Interview de Peter Maurer, ambassadeur de Suisse auprès de l’ONU.
Cette 64e Assemblée générale des Nations Unies qui a débuté hier a une saveur particulière pour vous. En plus de la question libyenne, qui va passablement vous occuper, vous venez de prendre la présidence pour un an de la cinquième Commission de l’assemblée qui gère les questions administratives et budgétaires de l’ONU. Qu’est-ce que cela représente pour la Suisse? Un grand honneur. Vous savez, c’est la première fois qu’un Suisse occupe une telle fonction au sein de l’ONU. En outre, la cinquième commission est centrale dans l’Organisation des Nations Unies. Nous tenons les cordons de son budget régulier, de celui des opérations de maintien de la paix, des tribunaux spéciaux ou de la rénovation des bâtiments à New York, Nairobi ou Genève. La preuve que la Suisse joue un rôle primordial au sein de l’ONU, et spécialement à New York, et que notre pays jouit d’une grande crédibilité? Cela prouve que nous ne sommes pas qu’un pays qui signe des chèques et qui s’en tient à cela. Nous agissons concrètement pour le bien commun. Un bon moyen également de rompre l’isolement international de la Suisse? Cette Suisse isolée est un faux débat qui agite le monde politique suisse. De New York, je n’ai jamais eu l’impression que notre pays ait été isolé. Au contraire. Nous pouvons compter sur l’amitié de nombreux pays dont celle, importante, des cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
Venons-en à la crise avec la Libye. Cette assemblée générale sera-t-elle l’occasion de signer la paix des braves avec Tripoli alors que le président Hans-Rudolf Merz et le colonel Kadhafi y prendront part? L’ONU est un endroit où on peut discuter de tous les problèmes. Mais soyons clairs, pour l’instant, les difficultés entre la Suisse et la Libye sont d’ordre bilatéral. Et elles doivent être gérées entre Berne et Tripoli. Je ne pense pas que la solution passe pour l’instant par les Nations Unies, même si nous avons profité de nos réseaux onusiens.
Selon nos informations, Berne a néanmoins demandé aux Italiens d’intervenir pour organiser une rencontre entre Merz et Kadhafi à New York. Vous confirmez? Nous n’allons pas donner des informations confidentielles mais il est vrai que d’autres pays peuvent être effectivement utiles dans de telles situations. Ce que je peux dire en revanche c’est qu’il y a des centaines et des centaines de réunions bilatérales en marge de l’assemblée générale. Certaines sont publiques. Beaucoup d’autres ne le sont pas. Et si MM. Kadhafi et Merz veulent se voir à New York, cela se fera.
Mais la présence à Manhattan de notre ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey et du conseiller fédéral Moritz Leuenberger aux côtés de Hans-Rudolf Merz n’est pas le fruit du hasard. D’autant que les Libyens ont dépêché à New York les bras droits du leader, ses fils Saif al-Islam et Moutassem. Je ne peux parler qu’au sujet de la délégation suisse. La présence de trois conseillers fédéraux n’a aucun rapport avec la crise libyenne. M. Leuenberger participera mardi à une séance préparatoire pour le sommet de l’ONU sur le climat qui se tiendra au mois de décembre à Copenhague. Notre ministre des Affaires étrangères est présente pour une série de réunions bilatérales et pour présider une réunion sur la mise en œuvre des conventions de Genève. Quant au président Merz, il va adresser le message de la Suisse à l’ONU jeudi après-midi.
Justement, Merz parlera un jour après Kadhafi qui s’exprimera, mercredi matin, tout au début de l’assemblée, après les présidents brésilien Lula et américain Obama. En profitera-t-il pour répondre au dictateur libyen si ce dernier tape sur la Suisse? Je ne vais pas vous dévoiler notre stratégie, mais il est évident que s’il devait y avoir des attaques qu’on trouve injustes, on y répondra concrètement. M. Merz sera libre de dire ce qu’il voudra. Vous êtes prêts à répliquer? Oui, nous le sommes tout en espérant très franchement qu’il n’y aura pas d’agression verbale de la part de Kadhafi. La question à la fin est de savoir si les Libyens veulent résoudre le problème ou mettre de l’huile sur le feu.
Selon nos informations en provenance de Tripoli, Kadhafi aurait effectivement décidé de nuancer ses propos au sujet de la Suisse après le refus de Ban Ki-moon de traiter sa demande libyenne de démantèlement de notre pays. Mais aussi parce que Susan Rice, l’ambassadrice américaine à l’ONU, l’a prié de se comporter «selon les convenances». Le colonel entend désormais pointer notre pays du doigt en tant que profiteur de l’argent du terrorisme et des milliards de dollars qui fuient l’Afrique pour les coffres-forts de nos banques. Nous verrons bien. Cela dit, aucun pays n’a de raison d’accuser la Suisse d’abriter l’argent d’al-Qaida ou de nous faire payer pour la colonisation de l’Afrique alors que nous sommes à peu près le seul pays européen à n’y avoir pas participé directement. Quant à la question du démantèlement de la Suisse dont vous avez parlé tout à l’heure, je dois avouer qu’elle n’a jamais été prise au sérieux par nos partenaires à l’ONU et par le secrétaire général. Cela dit, nous nous sommes préparés à toute éventualité. Même à une telle demande qui serait contraire à la Charte onusienne.
La Libye est un pays puissant à l’ONU. C’est un gros donateur. Il préside cette année l’assemblée générale. Kadhafi a pris les rênes de l’Union africaine et sa fille Aicha Kadhafi a été nommée à Genève, en juillet, ambassadrice de bonne volonté du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Effectivement, la Libye a une grosse visibilité à New York et au sein de l’ONU. Mais cela ne veut pas dire que ce pays peut tout faire comme il l’entend. Nous sommes sereins. La possibilité d’entreprendre des initiatives plus concrètes contre la Suisse sont relativement limitées. C’est l’avantage d’une organisation à 192 pays et qui connaît un consensus poussé. Comme je vous l’ai dit, nous avons beaucoup d’alliés.
Aussi dans le monde musulman? Nous entretenons de très bonnes relations avec les pays du Moyen-Orient. Selon les sujets, nous travaillons étroitement avec des pays comme l’Egypte, le Liban, l’Arabie saoudite, les Emirats et l’Iran. Malgré l’initiative pour l’interdiction des minarets qui passera devant le peuple en novembre? C’est un autre sujet. Mais effectivement, ce n’est pas cette initiative qui nous rend les plus populaires dans cette partie du monde. PROFIL PETER MAURERNé en 1956, marié, deux enfants. Peter Maurer est originaire de Thoune (Berne). Il travaille depuis une vingtaine d’années dans la diplomatie suisse. Chef adjoint de la Mission permanente d’observation à New York (de 1996 à 2000), il a ensuite dirigé la Division politique IV du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Expert dans le domaine des droits de l’homme et de la sécurité humaine, il a été nommé ambassadeur à l’ONU en 2004.
|